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Les pieds-noirs se soulèvent à Alger

Par - Samy Ghorbal
Mis à jour le 9 mai 2005 à 01:00

Que s’est-il réellement passé à Alger le 13 mai 1958 ? Une émeute qui aurait viré à l’insurrection ? Un complot organisé par les partisans de l’Algérie française pour forcer la main aux politiciens de la IVe République ? Une machination orchestrée par les gaullistes pour hâter le retour aux affaires du Général ? Presque cinquante ans après les faits, la vérité n’est pas encore établie avec certitude.

Quoi qu’il en soit, en ce 13 mai 1958, la France est une nouvelle fois sans gouvernement : un mois auparavant, le cabinet Félix Gaillard a été renversé. Les parachutistes du général Massu viennent de remporter la bataille d’Alger, mais la guerre d’indépendance s’éternise. L’Algérie est devenue une province militaire où tout est permis, y compris la torture. Colons et officiers vivent dans la hantise d’être lâchés par les « politiciens défaitistes » et redoutent un « Dien Bien Phu diplomatique ».
Dans l’après-midi, à Alger, cent mille pieds-noirs manifestent pour l’Algérie française. Chauffés à blanc par Pierre Lagaillarde, le leader étudiant d’extrême droite, ils envahissent et mettent à sac le siège du Gouvernement général, le « GG », comme l’on dit alors. Les militaires refusent de tirer sur les émeutiers. Dépassé par les événements, Massu accepte de prendre la tête d’un Comité de salut public et… en appelle au général de Gaulle, sous les acclamations de la foule. Écarté du pouvoir en janvier 1946, l’homme du 18-Juin n’a jamais caché son mépris pour la IVe République et le régime des partis qu’elle a instauré. Ayant toujours refusé de se compromettre dans les combinaisons politiciennes, il conserve un prestige intact et attend son heure. Ses partisans – Jacques Soustelle, Michel Debré, Jacques Chaban-Delmas – ont noyauté en sous-main les insurgés.
En métropole, l’émotion est considérable. Incapables jusque-là de trouver un successeur à Félix Gaillard, les parlementaires portent à la hâte Pierre Pflimlin à la présidence du Conseil. Le régime finissant fait mine de ne pas vouloir céder à la pression de la rue algérienne et des militaires, mais il est déjà trop tard : il n’a plus aucune autorité. Le 15 mai, le général Salan remplace Massu à la tête du Comité et réitère l’appel à de Gaulle, qui se déclare prêt à prendre ses responsabilités. Le 19, le Général convoque la presse à Colombey-les-Deux-Églises. À ceux qui s’inquiètent d’une hypothétique dérive autoritaire, il réplique : « Croit-on qu’à 67 ans, je vais commencer une carrière de dictateur ? » Il pose ses conditions : il veut que la dévolution du pouvoir soit légale et exige des pouvoirs exceptionnels pour régler la crise et sauver l’unité de la nation.

Le 24, la pression monte encore d’un cran. Le bruit court à Paris que des parachutistes venus d’Algérie ont sauté sur la Corse. L’armée prépare-t-elle un débarquement en métropole ? C’est un coup de bluff, mais le spectre de la guerre civile rôde. Les négociations engagées dès le 19 mai entre de Gaulle et le président René Coty s’accélèrent. Le 27, le Général annonce qu’il a entamé des consultations en vue de la formation d’un gouvernement républicain. Coty est au pied du mur. Le 29, il demande au Parlement d’investir de Gaulle comme chef du gouvernement. Le 1er juin, ce dernier forme son cabinet et choisit ses ministres d’État : Guy Mollet, Pflimlin, Louis Jacquinot et Félix Houphouët-Boigny. L’Assemblée lui accorde les pleins pouvoirs. La IVe République a vécu, une autre histoire commence… par un malentendu. Depuis le balcon du Gouvernement général, de Gaulle lance à la foule des pieds-noirs venus l’acclamer son célèbre « Je vous ai compris ». Quatre ans plus tard, le 5 juillet 1962, l’Algérie accédera à l’indépendance…