Politique

Mali : Assimi Goïta veut-il vraiment des élections en 2022 ?

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Par - à Bamako
Mis à jour le 9 septembre 2021 à 16:03

Le colonel Assimi Goïta, président du CNSP, avant une rencontre avec Goodluck Jonathan, le médiateur de la Cedeao, le 24 août 2020 à Bamako. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Officiellement, les élections présidentielle et législatives sont toujours prévues en février 2022. Mais plusieurs personnalités soupçonnent les autorités de vouloir gagner du temps et de détourner l’attention.

S’il est une chose qu’Assimi Goïta a apprise, cette dernière année, c’est qu’en dépit de ses protestations, la communauté internationale peut s’accommoder de beaucoup de choses. Mais que ferait-elle si le tombeur d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) devait se maintenir au pouvoir au-delà de février 2022, date fixée pour l’organisation des élections ?

Officiellement, il n’en est pas question, ne serait-ce que parce que les textes qui régissent l’entre-deux constitutionnel qui s’est ouvert en août 2020 l’empêchent, à l’instar de tout ceux qui auront eu à gérer la transition, de briguer un mandat.

La meilleure façon d’obtenir une prolongation, c’est de faire en sorte que ce soit le peuple qui la réclame »

Assimi Goïta lui-même a beau être discret et fuir les médias, il a répété à ses interlocuteurs que le pouvoir ne l’intéressait pas et qu’il plierait bagages une fois les élections organisées. Il l’a redit début juin dans le discours qu’il a prononcé après avoir été investi président de la transition, s’engageant « à conduire la mise en œuvre des actions prioritaires nécessaires à la réussite de la transition, notamment l’organisation d’élections crédibles, justes et transparentes aux échéances prévues ». Quelques jours plus tard, profitant d’une visite à Bamako du Bissau-Guinéen Umaro Sissoco Embaló, il ajoutait : « Conformément à nos engagements [concernant] la tenue des élections à la date prévue, des instructions ont été transmises au Premier ministre de veiller sur ces différents aspects ».

Craintes

Reste à savoir quand auront lieu les élections. De passage à Bamako, début septembre, le Nigérian Goodluck Jonathan, médiateur de la Cedeao, s’est inquiété de « l’insuffisance d’actions concrètes dans la préparation effective du processus électoral ». Une déclaration qui fait écho aux craintes exprimées par une partie de la classe politique malienne, qui soupçonne les autorités de chercher à gagner du temps. L’une de nos sources, proche des militaires, lui donne raison. « Tout cela, c’est de la stratégie, décrypte-t-elle. S’ils disent maintenant que la transition va être prolongée, les gens vont sortir dans la rue. La meilleure façon d’obtenir une prolongation, c’est de faire en sorte que ce soit le peuple qui la réclame et ce travail a déjà commencé. »

Le 13 août, répondant à l’appel du Collectif des jeunes patriotes, qui plaide ouvertement pour un allongement de la transition, une foule nombreuse s’est ainsi réunie dans l’enceinte de la Bourse du travail, à Bamako. À la tribune, au-dessus de laquelle une banderole à l’effigie d’Assimi Goïta a été accrochée, l’un de ses membres lance en bamanankan : « Il faut d’abord arrêter les grands voleurs du pays, c’est ce dont on a besoin. Et puis le Mali ne se limite pas à Bamako, les élections doivent avoir lieu partout. Il faut d’abord stabiliser le pays, même si cela doit prendre trois ou cinq ans, et ensuite on organisera des élections. » « Le Mali va retomber dans les mêmes problèmes si l’on précipite les élections, ajoute Amadou Tièba, un web-activiste membre du collectif. Ce sont les Maliens qui doivent dire ce qu’il faut faire ! »

Coïncidence ? Quelques jours plus tard, à Nioro du Sahel, dans la région de Kayes, des partisans de Mohamed Ould Cheickna, le chérif de Nioro qui compte parmi les plus influents chefs religieux du pays, réclamaient à leur tour une prorogation. Début juillet, lui-même avait déclaré : « Donnons-nous du temps. Nous, Maliens, devons œuvrer à ce que cette transition soit prolongée. Si nous avons l’espoir et l’intime conviction que les autorités actuelles de transition peuvent mieux faire, [il faut demander] une prolongation de deux à trois ans ».

« Pour Goïta, c’est comme une danse impossible »

Ces différentes séquences alimentent le doute quant aux intentions du pouvoir en place à Bamako. Même l’arrestation, le 26 août, de l’ancien ministre Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga, mis en cause dans l’achat d’un avion présidentiel quelques années plus tôt, a suscité son lot de commentaires. Les autorités maliennes espèrent-elles ainsi détourner l’attention ou accroître leur capital de sympathie en épinglant des personnalités emblématiques de l’époque IBK ?

Assimi Goïta sait que s’il lâche la transition dans ces conditions, il est fichu »

« Quand tu veux faire un nouveau champ, répond notre source proche de la junte, il faut abattre les arbres. Et puis il y a une vraie crainte, parmi les militaires, de voir les apparatchiks de l’ancien régime revenir au pouvoir et se retourner contre eux. » Notre interlocuteur poursuit : « Assimi Goïta sait que s’il lâche la transition dans ces conditions, il est fichu. Il va se retrouver en prison. Pour lui, c’est comme une danse impossible : quand tu fais un pas en avant, ton père meurt, un pas en arrière, ta mère meurt, et si tu refuses de danser, c’est toi qui meurt. »

Ces dernières semaines, la méfiance s’est encore accrue entre les autorités de la transition et la classe politique. Le 27 août, les membres de la plateforme « Partis et regroupements politiques du cadre d’échange pour une transition réussie au Mali » ont rencontré le Premier ministre, Choguel Maïga. Ils en ont profité pour lui rappeler leur « attachement au respect des délais fixés pour le terme de la transition ».

Revoir les priorités

Président d’honneur du parti Yelema et membre de cette plateforme, l’ancien Premier ministre Moussa Mara dénonce « une volonté de laisser couler le temps et de mettre [les Maliens] devant le fait accompli ». Il en veut pour preuve le fait que Choguel Maïga continue de se référer au calendrier électoral présenté fin avril par le gouvernement de son prédécesseur, Moctar Ouane, « alors même que ce chronogramme est dépassé ». « Si Choguel Maïga était de bonne foi, il remettrait le calendrier à jour et l’on pourrait avancer. »

Comme Moussa Mara, plusieurs personnalités plaident pour que les autorités revoient leurs priorités, quitte à renoncer par exemple à organiser locales et régionales en décembre prochain. C’est aussi ce qu’ont préconisé les experts électoraux que Goodluck Jonathan a rencontrés à Bamako en juin. Fraîchement nommé à la primature, Choguel Maïga avait à l’époque acquiescé, approuvant également la mise en place d’un organe unique pour organiser les élections. Mais son gouvernement n’a véritablement commencé à y travailler qu’après l’adoption de son Plan d’action, début août.

« Admettons que l’on parvienne à mettre en place l’organe unique d’ici à la fin du mois de septembre. Mais il faudra aussi créer ses démembrements, à l’intérieur et à l’extérieur du Mali, confie un membre du groupe d’experts. Ce n’est peut-être qu’en novembre que l’organe aura une visibilité sur ses actions et il lui sera techniquement difficile d’organiser des élections en trois mois ». D’autant que le fameux organe unique fait encore débat, les partis et regroupements pour une transition réussie ayant proposé, le 24 août, la création d’une commission électorale nationale indépendante.

Choguel Maïga change d’avis régulièrement, personne ne sait ce qu’il a derrière la tête »

Il est vrai que la tâche est immense. Outre l’organe unique, il y a le fichier électoral, qu’il faut réviser ; le référendum constitutionnel, qu’il faut organiser ; ces assises nationales, qui n’auront vraisemblablement pas lieu avant octobre et que plusieurs formations politiques ont l’intention de boycotter ; les recommandations du dialogue national, dont il faut tenir compte ; sans oublier la réorganisation territoriale, décidée sous la présidence d’Amadou Toumani Touré mais toujours pas effective sur l’ensemble du territoire…

La question est si complexe, explique-t-on à Bamako, que s’y atteler serait ouvrir la boîte de Pandore. Une source proche du gouvernement affirme qu’il en va de même pour la réforme de la Constitution que, faute de temps, l’équipe de Choguel Maïga « veut laisser au [prochain] pouvoir ». Des indiscrétions font par ailleurs état de tensions entre le ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation (MATD) et la primature. « Les échanges sont rompus parce que Choguel Maïga veut passer en force sur l’organe unique. Les agents du ministère sont fâchés et cela va être un problème, affirme une personnalité haut placée dans l’appareil d’État. Pour ne rien arranger, Choguel Maïga change d’avis régulièrement, personne ne sait ce qu’il a derrière la tête. »

« Sur toutes ces questions, Goïta ne dit rien, conclut un expert des questions électorales qui a souhaité garder l’anonymat. Il préfère regarder Choguel aller droit dans le mur. »