Société

Nabil Ben Khatra : « Les écosystèmes contribuent à la vie économique des pays »

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Mis à jour le 9 septembre 2021 à 17:34

Opération de désherbage dans la réserve naturelle de Koyly-Alpha, au Sénégal, dans le cadre du projet de la Grande Muraille verte. © Jane Hahn/REDUX-REA

Lors du Congrès mondial de la nature organisé cette semaine à Marseille, le secrétaire exécutif de l’Observatoire du Sahara et du Sahel a dévoilé ses données sur les bénéfices financiers que peuvent générer la préservation et la restauration des écosystèmes. L’Afrique a tout à y gagner.

««Et si la protection de l’environnement était avant tout un enjeu économique ? C’est ce que tend à démontrer la « comptabilité écosystémique du capital naturel » (CECN). Le concept, à première vue hermétique, a de quoi écorcher la langue des novices, mais il pourrait bouleverser les schémas de pensée des dirigeants.

Il repose sur une réalité simple : détruire la nature amenuise de nombreuses sources de revenus des populations comme des États et amplifie les risques – et donc les coûts – de catastrophes environnementales et climatiques.

Chiffrer la valeur des services rendus par les écosystèmes au moyen de données satellites, physiques et socioéconomiques concrètes permet au contraire d’évaluer les bénéfices de sa conservation et de son exploitation raisonnée.

À l’occasion du Congrès mondial de la nature de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) qui se tient à Marseille du 3 au 11 septembre, l’Observatoire du Sahara et du Sahel a présenté pour la première fois le bilan d’étape des six projets qu’il a menés depuis un an en la matière.

Ils portent sur des écosystèmes africains type, dans le cadre du programme Copernicea (Coopération régionale pour de nouveaux indicateurs de comptabilité écosystémique en Afrique), qui se déroule sur quatre ans au Maroc, en Tunisie, en Guinée, au Niger, au Sénégal et au Burkina Faso.

Basées à Tunis, les équipes scientifiques de l’Observatoire travaillent sur les enjeux liés à la biodiversité, au changement climatique, à la gestion de l’eau et à la désertification dans la zone.

L’Observatoire compte 33 États membres, dont 26 africains, auxquels s’ajoutent des partenaires européens et le Canada, mais aussi plus d’une dizaine d’organisations internationales et régionales.

Son secrétaire exécutif, l’ingénieur agronome spécialiste en télédétection et en systèmes d’information géographique Nabil Ben Khatra, entend développer ces projets pilotes à de plus grandes échelles sur le continent.

Jeune Afrique : Vous avez présenté au Congrès mondial de la nature les résultats de vos travaux sur la « comptabilité écosystémique du capital naturel [CECN] ». Quel sont les objectifs de celle-ci ?

Nabil Ben Khatra : Tout projet ou initiative de développement nécessite de comptabiliser la rentabilité des programmes et investissements qu’on souhaite mettre en œuvre. La CECN consiste à donner une valeur monétaire aux investissements sur les écosystèmes, que ce soit pour les préserver ou les restaurer.

En donnant une valeur monétaire aux services que rendent les écosystèmes, on peut évaluer ce que rapportera leur réhabilitation dans les dix prochaines années.

En donnant une valeur monétaire aux services qu’ils rendent, on peut évaluer ce que rapportera leur réhabilitation dans les dix prochaines années. Les écosystèmes contribuent à la vie économique des pays. Or nous avons tendance à l’oublier et à prendre ces richesses pour acquises.

C’est très important, car jusqu’à récemment, quand un ministre de l’Environnement ou de l’Agriculture présentait son programme de travail, on avait l’impression qu’il défendait tel ou tel écosystème par pure idéologie.

Désormais, on donne des moyens chiffrés au décideur pour prouver la rentabilité de la préservation d’un site, sa valeur ajoutée et ses retombées financières.

À terme, des investissements ciblés en faveur des écosystèmes ne coûtent pas plus cher, et sont plus intéressants et durables. Notre avenir en dépend.

En quoi le continent africain est-il particulièrement concerné ?

C’est peut-être celui où le développement économique et social de l’homme est le plus étroitement lié à la nature et aux potentialités des écosystèmes.

Les économies nationales africaines sont pour la plupart basées sur leur exploitation et une bonne partie de leurs populations sont très directement dépendantes de leurs services.

Une forêt séquestre du carbone et produit de l’oxygène – ce qui a déjà une valeur monétaire avec les marchés carbone –, et abrite une faune qui représente une source de vie et de revenus pour certaines populations.

Une forêt peut non seulement contribuer à séquestrer du carbone et à produire de l’oxygène – ce qui a déjà une valeur monétaire avec les marchés carbone –, mais elle abrite également des animaux et des abeilles qui représentent aussi une source de vie et des moyens de subsistance pour certaines populations.

Elle peut par ailleurs être visitée par des touristes. Il en va de même pour les écosystèmes aquatiques salés ou d’eau douce.

En Afrique, on fait beaucoup de pêche, même dans les mares et étangs, qui constituent des zones d’habitation ou de passage pour les oiseaux migrateurs et les animaux en transhumance.

Cela peut être rentabilisé via un tourisme respectueux de l’environnement en faisant vivre des familles entières, les petits commerces et les artisans locaux.

C’est aussi vital pour les éleveurs d’Afrique sahélienne et subsaharienne. On est désormais capables de chiffrer en quoi un plan d’eau contribue à leur gain, tout comme on calcule la production annuelle de viande par région en oubliant souvent de dire que c’est rendu possible grâce à ces écosystèmes.

S’agit-il également d’évaluer en creux les coûts cachés de l’exploitation de la nature, ou encore celui des risques encourus en cas de dégradation de ces écosystèmes ?

Oui cela se fait dans les deux sens. Les plans d’eau intérieurs constituent par exemple des exutoires naturels pour les eaux de ruissellement en cas de pluies, et leur existence empêche d’autres zones d’être inondées.

Du fait de leur fonction protectrice, leur élimination risque en outre de causer des préjudices économiques à de nombreuses activités : agriculture, infrastructures, santé publique, etc.

On arrive à évaluer ces éléments secteur par secteur et on peut montrer en quoi leur élimination ou transformation engendre des risques.

Cela permet d’avoir des arguments solides pour faire des arbitrages sur les pertes encourues ou, à l’inverse, sur les gains supplémentaires envisageables.

Alors que l’Afrique est en première ligne face au changement climatique, ces outils peuvent-ils participer à ses stratégies d’adaptation et d’atténuation ?

Le continent africain subit déjà un grand nombre de défrichements et de déforestation. Or, avec le changement climatique, les écosystèmes seront encore plus fragilisés.

Il faut donc repenser la façon dont l’humain les exploite. Du fait de la diminution de la pluviométrie et de l’augmentation des températures, les forêts pourraient ne plus supporter ce qu’elles supportaient il y a cinquante ans.

À l’échelle globale, les écosystèmes peuvent contribuer à réduire les gaz à effet de serre en séquestrant du carbone.

Grâce à ses couverts végétaux qui captent le CO2, l’Afrique peut contribuer aux efforts mondiaux de réduction de gaz à effet de serre.

En Afrique, on parlait surtout d’adaptation par le passé, mais on évoque de plus en plus la contribution du continent aux efforts mondiaux de réduction des températures à travers cette réduction des gaz à effet de serre. Et ce, notamment, grâce à ses couverts végétaux qui captent le CO2.

Les pays en voie de développement peuvent y contribuer pour eux-mêmes et pour la communauté internationale, car ces évolutions climatiques vont représenter une pression sur leurs ressources naturelles.

Vos études menées durant un an dans six pays africains ont-elles déjà éveillé les consciences chez les décideurs du continent ?

Présenter les choses de cette manière bouscule les habitudes et remet en question des schémas établis.

Mais cela coïncide avec la prise de conscience provoquée par la crise du Covid-19 qui a permis de se rendre compte de l’importance de l’économie locale et des écosystèmes naturels.

Il en va aussi de l’autonomie alimentaire du continent et de la préservation d’une pharmacopée traditionnelle importante en Afrique qui soigne beaucoup de gens, en complément de traitements chimiques, d’ailleurs eux-mêmes souvent fabriqués à partir de molécules extraites de la nature.

Notre avenir, notre économie et notre santé en dépendent. Cela va de pair. Il faut regarder notre patrimoine autrement, et on le dit désormais chiffres à l’appui.

Les évaluations nécessaires pour chiffrer la valeur de ces écosystèmes demandent des compétences, des moyens et des données parfois manquants. Ces techniques sont-elles accessibles aux pays en développement ?

Le manque de données est un obstacle en général pour les pays en voie de développement.

L’Observatoire du Sahara et du Sahel a déjà beaucoup travaillé à cartographier l’occupation du sol de pays africains membres, et nous avons lancé un processus pour couvrir tout le continent.

Ces outils sont indispensables à la planification et à la CECN. La cartographie des ressources naturelles, les données satellites couplées aux données d’observation de terrain ou, à défaut, de télédétection, ont fait leurs preuves en termes de modélisation.

Nos calculs à l’échelle de ces six pays test donneront une première estimation à leurs voisins aux écosystèmes proches.

On peut ensuite extrapoler les chiffres mesurés sur un certain nombre de sites pilotes représentatifs des écosystèmes continentaux pour obtenir une vision d’ensemble.

Restera alors à faire les choses en grandeur nature pour convaincre encore davantage. Nous voulons démontrer que ceci est possible et faisable avec peu de moyens, en utilisant des données de télédétection gratuites et en formant les institutions nationales à la réalisation de ces comptes écosystémiques.

Vous évoquez le tourisme « vert » comme un des vecteurs de valorisation de ces écosystèmes. Sa promotion n’entre-t-elle pas en contradiction avec les objectifs de développement durable et de diminution des émissions de gaz à effet de serre ?

La pandémie de Covid-19 a permis à l’homme de repenser son existence avec un regain d’intérêt pour la nature.

L’appétence pour le tourisme culturel et écologique s’accompagne d’une sensibilité accrue à son impact sur l’environnement.

L’appétence pour le tourisme culturel et écologique s’accompagne d’une sensibilité accrue à son impact sur l’environnement.

Parallèlement, nombreux sont ceux qui parlent de décroissance, c’est-à-dire moins consommer et ne par chercher le productivisme avant tout.

Je pense qu’on va continuer à voyager, car le monde continue à se connecter, mais il faut aussi se dire que les avions pourraient fonctionner avec une source alternative d’énergie, car c’est l’utilisation de carburants fossiles qui émet des gaz à effet de serre.

On peut aussi envisager des moyens de compensation. Dans une démarche pédagogique, nous prônons un changement conscient, progressif, raisonnable et mesuré.