Politique

Le message du G7 met Tunis en ébullition

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Mis à jour le 8 septembre 2021 à 16:12

Le président Kaïs Saïed à l’Assemblée des représentants du peuple, le 23 octobre 2019, dix jours après son élection. © Nicolas Fauqué

L’appel lancé par les ambassadeurs du G7 au président Kaïs Saïed pour qu’il inscrive rapidement son action dans un cadre constitutionnel n’en finit pas de susciter des réactions aussi variées que divergentes.

Le séisme politique déclenché le 25 juillet par le président de la République, Kaïs Saïed, n’en finit pas de produire des répliques.

Considérant que la crise institutionnelle constituait un « danger imminent », le locataire de Carthage avait fait jouer l’article 80 de la Constitution pour dissoudre le gouvernement et geler les activités de l’Assemblée.

Le maître des horloges

En rompant sciemment l’équilibre des pouvoirs, le chef de l’État a créé une situation sans précédent qui a placé la Tunisie au centre de l’attention de ses partenaires internationaux : depuis le 25 juillet, tous attendent une évolution… qui ne vient pas.

Ceux qui veulent une feuille de route n’ont qu’à consulter les livres de géographie », ironise le président.

« Ceux qui veulent une feuille de route n’ont qu’a consulter les livres de géographie », ironise Kaïs Saïed, comme pour souligner qu’il est le maître des horloges, faisant fi des recommandations des puissances internationales, qui craignent que cette phase temporaire ne s’éternise et n’aggrave un peu plus la situation déjà précaire de la Tunisie.

Depuis son passage en force, le président a pourtant promis, à maintes reprises, qu’il allait désigner un chef de gouvernement et soumettre à référendum une révision de la Constitution.

Mais 45 jours plus tard, rien de cela ne s’est produit. Pis, le chef de l’État, engagé dans une lutte tous azimuts contre la corruption, a fait adopter sans autre forme de procès des mesures liberticides, comme la mise en résidence surveillée ou l’interdiction de voyager, visant des personnalités politiques ou des hommes d’affaires.

En six semaines, une légitimité populaire, celle du président, triomphalement élu en 2019 avec 72 % des voix, en a escamoté une autre, celle du Parlement, également élu par le peuple.

Le G7 a pris acte du changement de cap

Un changement de cap et de système avalisé par référendum est certes une question qui relève de la souveraineté nationale. Mais Carthage ne peut s’offrir le luxe d’ignorer ses partenaires, d’autant que le pays a contracté une dette de 100 milliards de dinars auprès des bailleurs de fonds internationaux.

« De ce point de vue, le rapport de force est en défaveur de la Tunisie », commente l’éditorialiste Zyed Krichen. Qui ne croyait pas si bien dire.

Le 6 septembre, les ambassadeurs des pays du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni) ont adressé aux autorités tunisiennes un message conjoint dans lequel ils prennent acte du changement opéré par le président, tout en l’invitant à désigner un Premier ministre, à former un gouvernement, à réactiver la fonction parlementaire, à lever les mesures d’exception et à demeurer dans un processus démocratique, quitte à avoir recours à des élections anticipées ou à un référendum.

Le G7, qui se pose en partenaire et ami de la Tunisie, insiste sur le fait que les réformes ne peuvent être adoptées qu’après une consultation élargie et inclusive.

Le G7 plaide pour l’élaboration rapide d’une stratégie de sortie de crise claire.

Il soutient aussi l’élaboration rapide d’une stratégie de sortie de crise claire pour que les urgences socio-économiques puissent être rapidement traitées.

« Le G7 n’a pas abordé les conflits internes, ni soutenu aucune partie prenante, ni exigé un retour de l’ancien Parlement. Son unique souci est que la Tunisie ne s’écarte pas de la voie qu’elle s’est choisie », surenchérit Ahmed Néjib Chebbi, président du Mouvement démocrate.

Ingérence ou simple appel amical ?

Certains ont en revanche immédiatement crié à l’ingérence et se sont émus du ballet diplomatique sur le tarmac de l’aéroport de Tunis-Carthage depuis le 25 juillet.

Après les nombreux appels téléphoniques avec les dirigeants des grandes puissances, les audiences accordées aux ambassadeurs par le ministre des Affaires étrangères, Othman Jarandi, les visites de délégations américaines (dont celle de sénateurs, le 4 septembre), Kaïs Saïed devrait recevoir le 10 septembre Josep Borrell, chef de la diplomatie de l’Union européenne (UE).

La pression diplomatique s’est muée en demandes qu’il va falloir satisfaire »,  estime Taoufik Ouannès, ancien diplomate auprès des Nations unies.

Tous rappellent à leur manière ce qui est attendu de la Tunisie. « La pression diplomatique s’est muée en demandes qu’il va falloir satisfaire »,  estime Taoufik Ouannès, ancien diplomate auprès des Nations unies.

Une opinion aux aguets

L’opinion, quant à elle, décortique le message pour débusquer un éventuel sens caché ou relever une formulation malvenue, d’autant que le Syndicat du corps diplomatique s’est ému de l’utilisation de l’expression « le Président Kaïs Saïed », qui, selon lui, déroge aux normes et usages diplomatiques.

Ahmed Ounaies, ancien ministre des Affaires étrangères, se veut rassurant : « Le langage utilisé répond aux exigences diplomatiques et ne dénote aucune volonté d’exercer une pression. Les représentants du G7 adhèrent à la logique du 25 juillet. »

Même s’il a pris acte des changements induits par le coup de force du 25 juillet, le G7, qui est soucieux du bon déroulement de la transition démocratique tunisienne, veut simplement connaître la feuille de route que Kaïs Saïed tarde à produire. Ce dernier se décidera-t-il enfin à répondre à cette demande, que les Tunisiens ont également fait leur ?