Politique

Maroc : le RNI peut-il vraiment remporter les élections ?

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Mis à jour le 7 septembre 2021 à 17:52

Aziz Akhannouch, patron du RNI, lors d’un meeting électoral à Rabat, le 2 septembre 2021. © FADEL SENNA/AFP

À 24 heures de l’échéance électorale, rien n’est joué, mais d’aucuns donnent déjà le RNI vainqueur. Opération de communication ou hypothèse hautement probable ? Éléments de réponse.

À la veille de la grande échéance électorale, une petite musique se fait de plus en plus entendre : celle de la potentielle victoire du RNI, dirigé par Aziz Akhannouch, actuel ministre de l’Agriculture, qui est également l’un des hommes d’affaires les plus fortunés du Maroc.

Auparavant, les analystes politiques et le monde médiatique avaient privilégié la prudence et la retenue, se contentant d’annoncer un taux de participation historiquement bas et un affaiblissement du PJD, un parti usé par dix années au pouvoir et au bilan décevant pour de nombreux électeurs.

On disait alors volontiers les « Frères » usés, mais pas à terre. Dans la dernière ligne droite des élections – communales, régionales et législatives –, les plumes et les langues se sont déliées et durcies.

Récemment, sur le – très officiel – site d’information Le 360, Mustapha Sehimi, politologue, s’est fendu d’une chronique intitulée « Bye bye El Othmani… et le PJD », même si, en réalité, cet observateur politique est plus nuancé.

Manuel Valls, ex-Premier ministre français, a publié une tribune dans le Journal du Dimanche où il tresse des lauriers à Aziz Akhannouch et parie sur une victoire du RNI.

Plus inattendu, le 4 septembre dernier, Manuel Valls, ex-Premier ministre français, désormais chroniqueur sur BFM TV et RMC, a publié une tribune dans le Journal du Dimanche (JDD) où il tresse des lauriers à Aziz Akhannouch, « un candidat privilégié pour le poste de Premier ministre », et parie sur une victoire du RNI.

Et puis enfin, dans la soirée du dimanche 5 septembre, la star du parti de la lampe, Abdelilah Benkirane – qui ne participe pas aux élections –, a publié une vidéo de 30 minutes sur Facebook (qui cumule plus de 50 000 vues) pour incendier le RNI et Aziz Akhannouch, un candidat « sans culture, ni idéologie, ni passé historique, ni parti politique ».

Une verve doublement significative : l’animal politique qui vit en lui rêve de retourner dans l’opposition – là où lui et son parti excellent –, mais il pressent aussi une potentielle victoire du parti de la colombe et de son dirigeant. Est-ce une hypothèse réellement envisageable ?

Un taux de couverture du territoire maximal

Au Maroc, les sondages sont formellement interdits. Mais de nombreux éléments tangibles offrent de précieuses indications.

D’abord, le taux de couverture du RNI aux élections locales atteint presque 81 % –  devant toutes les autres formations politiques –, avec 25 000 candidats.

Aux législatives de 2016, le RNI avait pris une gifle : il était passé de la 3e à la 4e place, perdant 37 % de son électorat et ne remportant que 37 sièges, contre 52 en 2011.

Déjà en mal de leadership, le parti avait assisté à la défection de six élus, qui avaient rejoint le PAM, essentiellement des notables, très influents dans des circonscriptions rurales.

Depuis 2017, et la reprise en main du parti, c’est l’inverse qui s’est produit : de nombreux candidats (potentiellement éligibles ou ré-éligibles), ainsi que plusieurs notables, ont claqué la porte de leurs partis, notamment celle du PAM, pour rallier le RNI.

En face, le PJD, lui, n’aligne que 8 000 candidats, contre 15 000 en 2015.

Être un élu local est une mission extrêmement prenante et éprouvante. Or, au sein du PJD, beaucoup sont épuisés, souligne Zakaria Garti, président du mouvement citoyen Maan.

Deux raisons expliquent ce repli : d’abord, certains n’ont pas souhaité se présenter ou se re-présenter afin de ne pas avoir à défendre le bilan gouvernemental du PJD, ensuite, et surtout, les élus sont usés, « dans le sens où être un élu local est une mission extrêmement prenante et éprouvante. Or, au sein du PJD, beaucoup sont épuisés », souligne Zakaria Garti, président du mouvement citoyen Maan, qui s’intéresse, entre autres, aux processus démocratiques, à la corruption et aux conflits d’intérêts.

Le recul électoral et territorial du PJD va permettre au RNI de gagner du terrain à l’échelle locale, mais pas seulement. Sur l’axe Casablanca-Rabat, il existe une classe relativement supérieure et politisée qui, en 2015, avait, en guise de vote sanction, opté pour la gauche sur le plan local et pour le PJD sur le plan national.

« Dans le milieu rural ou en dehors de l’axe Casa-Rabat, les électeurs votent à 95 % pour le même parti aux différents scrutins. Voilà une autre donnée qui va mécaniquement favoriser le RNI », souligne Zakaria Garti.

Coup de pouce du nouveau quotient électoral ?

Le nouveau quotient électoral est désormais calculé sur la base des inscrits sur les listes électorales, et non plus sur le nombre de voix.

La presse l’a dit et répété, le PJD aussi (dont l’actuel chef du gouvernement, Saadeddine El Othmani) : c’est une réforme qui va désavantager le parti de la lampe, du moins pour ces élections.

Un siège va valoir plus de voix. Or le taux de participation risque d’être bas et le PJD n’est pas assuré d’obtenir de bons scores.

D’abord, un siège va valoir plus de voix. Or le taux de participation risque d’être bas et le PJD n’est pas assuré d’obtenir de bons scores : si l’on se réfère aux résultats de 2016, il pourrait perdre mécaniquement au moins 26 sièges.

En 2016, dans les grandes villes (qui pèsent trois ou quatre sièges), dès que le PJD ou le PAM remportaient plus d’un siège, le RNI, toujours en dernière position (3e ou 4e), était systématiquement exclu.

Aujourd’hui, et ce malgré des scores élevés, le PJD ne sera pas en capacité d’obtenir plus d’un siège. Le RNI pourrait donc remporter des mandats supplémentaires.

Très clairement, ce nouveau quotient électoral peut bénéficier au RNI, mais aussi à l’Istiqlal et plus globalement aux « petits partis ».

Le programme « 100 jours, 100 villes », lancé en 2019 par Aziz Akhannouch, visait précisément à conquérir un électorat urbain et jeune, qui, traditionnellement, ne vote pas pour le RNI et ne « matche » pas particulièrement avec son patron.

Si la stratégie fonctionne, ce serait du pain bénit pour le RNI, car le vainqueur de cette élection ne serait pas déterminé par le nombre de voix mais par le nombre de sièges.

Cependant, dans les grandes villes, le taux de participation aux élections atteint à peine 20 %.

Rejet du PJD

Sur le terrain et les réseaux sociaux, le rejet du PJD est palpable. Dans une circonscription de Rabat, un candidat de la Fédération démocratique de gauche se dit « impressionné par le sentiment de haine et de trahison que suscite le PJD », tout en estimant que « rien n’est joué d’avance ».

Et pour cause, le parti de la lampe dispose d’une base électorale fidèle et solide. En 2016, le PJD avait obtenu 1,6 million de voix.

Selon Zakaria Garti, entre 50 % et 60 % de ces votes sont « incompressibles », car portés par des « inconditionnels » du PJD.

Quant aux autres, les déçus des « islamistes », il est peu probable qu’ils se rabattent sur le RNI. L’électorat du PJD est massivement urbain, et plutôt porté sur la lutte contre l’injustice sociale et contre la corruption.

Or ce ne sont pas des thématiques favorables au RNI. La manne financière déployée pour sa campagne fait déjà polémique. « Pour ses contenus sponsorisés sur les réseaux sociaux, le parti a dépensé plus de 250 000 dollars, alors que les autres formations n’ont pas dépassé 40 000 dollars », souligne Zakaria Garti.

Si le RNI défend un programme à forte vocation sociale, il conserve l’image d’une formation d’entrepreneurs ultra-libéraux, à l’image de son président, Aziz Akhannouch.

Zakaria Garti estime quand même que le duel se jouera forcément entre le RNI et le PJD. Selon lui, les deux partis obtiendraient chacun entre 800 000 et 1,1 million de voix, avec un faible écart. Lequel des deux devancera l’autre ? «­ Probablement le RNI », prophétise Zakara Garti. Rien n’est pourtant moins sûr.

Akhannouch trop clivant

Le grand mercato électoral a démarré en août avec les élections professionnelles, remportées par le RNI, et qui a vu naître des alliances entre le parti de la colombe et l’Istiqlal. Mais on ne peut en aucun cas les plaquer sur les élections communales, régionales et législatives.

En 2016, le PJD avait obtenu un score très modeste aux élections professionnelles, tout en arrivant en tête aux législatives.

Quant aux alliances, elles ne signifient rien, notamment dans un pays où les partis politiques cultivent l’art du compromis.

À partir de là, tout est possible. Ce qui est fort probable, c’est que le PJD et le RNI soient les deux pivots de la future coalition gouvernementale, mais ils ne seront plus hégémoniques.

L’Istiqlal pourrait bien décrocher la troisième place, le PAM semblant à la traîne, au risque d’arriver quatrième, voire de rester dans l’opposition.

Si le PJD arrive deuxième derrière le RNI, la base du parti l’encouragera à rejoindre l’opposition, mais ni les autres formations ni le Palais n’y ont intérêt. Et pour cause, c’est dans l’opposition que le PJD est le plus nuisible.

Dans le cas où le PJD arriverait premier, un membre du parti serait alors nommé chef du gouvernement et aurait la mission de former une coalition dans un délai de quinze jours, ce qui semble assez difficile.

S’il arrive deuxième derrière le RNI, la base du parti l’encouragera à rejoindre l’opposition, mais ni les autres formations ni le Palais n’y ont intérêt. Et pour cause, c’est dans l’opposition que le PJD est le plus nuisible et peut espérer se refaire une santé en vue des élections de 2026.

Sans oublier que laisser les islamistes au pouvoir, noyés dans une coalition, est le meilleure moyen de continuer leur « domestication ».

Reste à savoir qui sera nommé chef du gouvernement. Si le RNI arrive en tête ou si le PJD échoue à former une majorité gouvernementale, Aziz Akhannouch pourrait être nommé.

« Sauf qu’il est clivant », souligne Zakaria Garti. Le leader du RNI a en effet été éclaboussé ces dernières années par plusieurs controverses : le dossier des hydrocarbures, dans lequel sa société, Afriquia, est soupçonnée d’entente anti-concurrentielles avec les deux autres distributeurs du pays ; le boycott économique contre la vie chère où Afriquia était elle aussi visée ; le blocage gouvernemental de 2016 et, plus globalement, ses résultats contrastés au sein du ministère de l’Agriculture.

Un personnage « plus consensuel » pourrait être choisi. Certains analystes politiques se risquent à un pronostic et parient déjà sur Mohamed Benchaâboun, actuel ministre des Finances, affilié au RNI. Mais ce serait sans doute aller un peu vite en besogne.