Culture

« Black Sunday » : Lagos, ton univers impitoyable

Mis à jour le 12 octobre 2021 à 10:15

L’écrivaine nigériane Tola Rotimi Abraham vit à Iowa City où elle poursuit des études supérieures en journalisme. © Carole Cassier

Dans son tout premier roman, la Nigériane Tola Rotimi Abraham raconte la lutte d’une fratrie pour sa propre survie dans la tentaculaire mégapole.

Difficile de raconter l’histoire des jumelles Bibiye et Ariyike et de leurs frères Peter et Andrew, abandonnés à leur sort dans les méandres de Lagos, sans ruiner la construction de Black Sunday. Dans ce premier roman narré à hauteur d’enfant, les non-dits qui entourent la « chute » de cette famille de la classe moyenne peu après la mort du dictateur Sani Abacha en 1998, puis l’exil des deux parents, se désépaississent chapitre après chapitre. Et la trajectoire, choisie ou subie par leur progéniture, se révèle.

Prédateurs

L’écrivaine nigériane Tola Rotimi Abraham parle de ceux qui partent, de ceux qui restent, et de leurs retrouvailles mâtinées d’incompréhensions. Quand elle refait surface après des années d’exil aux États-Unis, sans montrer grand signe de regrets, la mère d’Andrew lui apparaît comme une étrangère. « Si son absence a pas pu te tuer, c’est pas sa présence qui le fera, le rassure sa complice Stacy. Toi et moi, on est pareils que les baraquements. Tu sais, la chanson de Fela : “Les soldats viennent, les soldats partent, les baraquements restent.” »

C’est tellement plus difficile de parler là-bas. Les Nigérianes ont été si courageuses

Mais dans ce roman, la lutte la plus féroce est celle menée par Bibiye et Ariyike, au cœur d’une société où « toutes les femmes sont la propriété d’un homme, certaines de plusieurs ». « L’unique avantage d’être jolie fille, ajoute l’une des jumelles, c’est que tu peux choisir celui qui te possédera. » Au premier rang de leurs prédateurs, les pères, qui sévissent au sein des familles comme de l’Église. « Black Sunday a été inspiré par mes souvenirs d’enfance et de jeunesse à Lagos mais aussi par ma colère vis-à-vis des abus de leaders religieux envers les femmes et les enfants », confie Tola Rotimi Abraham.

Prise de conscience

Aujourd’hui étudiante en journalisme aux États-Unis après avoir enseigné l’écriture créative à l’université de l’Iowa, elle déplore que les espoirs suscités par le mouvement #MeToo ne se soient pas réellement concrétisés chez elle, de l’autre côté de l’Atlantique. « Tant de Nigérianes ont pris la parole et des mouvements comme ArewaMeToo [arewa signifie « le nord » en haoussa] ont permis de susciter une importante prise de conscience autour des violences basées sur le genre dans le pays, affirme-t-elle. Mais il n’y a pas eu de poursuites judiciaires à l’égard des accusés à la hauteur de cet élan. Ça me rend un peu triste parce que c’est tellement plus difficile de parler au Nigeria. Les femmes nigérianes ont été si courageuses. »

La primo-écrivaine insiste cependant : Black Sunday n’est pas une œuvre sociale ou politique. C’est avant tout un roman sur la survie, une exploration des choix individuels et des ambitions en milieu hostile. Si elle concède qu’il peut être tentant de faire de jeunes narrateurs les porte-parole de ses idées ou de ses idéaux, Tola Rotimi Abraham a voulu à tout prix éviter cet écueil : « Dans les dialogues aussi bien que dans les monologues intérieurs de mes personnages, je me suis appliquée à décrire des détails de leur environnement immédiat, de leur point de vue, pour mieux faire ressortir la violence de ce qu’ils traversent », confie cette jeune auteure nourrie par la prose de Toni Morrison, de la Zimbabwéenne No Violet Bulawayo, de l’Haïtienne Edwidge Danticat et, « bien sûr », de sa compatriote Chimamanda Ngozie Adichie. Comme souvent quand ils sortent de la bouche des enfants, les abus ne sont ici évoqués qu’à demi-mot. Et les chefs d’accusation, jamais prononcés.

« Black Sunday » de Tola Rotimi Abraham, traduit par Karine Lalechère, éditions Autrement, 327 pages, 21,90 euros.