Économie

Cedeao : le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie coincés en salle d’attente

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 15 septembre 2021 à 10:54

Le président nigérian Muhammadu Buhari et le roi du Maroc Mohammed VI, en 2018, à Rabat. © AZZOUZ BOUKALLOUCH/MAP

En 2017, le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie formulaient respectivement une demande d’adhésion à la Cedeao, avec le statut d’observateur et de membre associé. Quatre ans après, la situation reste floue. Explications.

« Le Maroc n’est pas pressé », ont l’habitude de dire les officiels. Mais quatre ans après la demande d’adhésion formulée par le royaume auprès de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest [Cedeao], toujours aucune réponse à l’horizon.

Quant à l’étude d’impact engagée par le groupe des cinq États membres chargés du dossier à la Cedeao, rien de nouveau non plus. Comme si la demande marocaine était restée lettre morte.

Contactés par Jeune Afrique, ni le ministère marocain des Affaires étrangères, ni les responsables de la communication au sein de la Cedeao n’ont souhaité s’exprimer sur les évolutions de cette demande formulée le 24 février 2017.

Situation confuse

« Il y a une véritable omerta, aucune information ne circule sur ce projet. Le Maroc a été échaudé par les réactions négatives de certaines parties prenantes au sein de la Cedeao. Néanmoins, des discussions bilatérales sont toujours en cours », avance l’économiste Larabi Jaïdi, Senior Fellow au Policy Center for the New South et membre de la Commission pour le nouveau modèle de développement.

En 2017, dans la foulée du Maroc, la Tunisie et la Mauritanie avaient respectivement demandé l’obtention d’un statut d’observateur et de membre associé au sein de l’institution ouest-africaine.

La Tunisie a certes été admise, « mais on ne sait pas à quoi donne droit ce statut d’observateur. S’agit-il simplement d’assister aux réunions de la Cedeao ? » s’interroge Larabi Jaïdi.

Quant à la Mauritanie, elle a multiplié les allers-retours. Membre de la Cedeao jusqu’en 2000, elle en a claqué la porte pour rejoindre l’Union du Maghreb arabe (UMA), un projet mort-né essentiellement à cause des divergences sur le « dossier Sahara ».

Au printemps 2017, Nouakchott a signé un accord avec la Cedeao portant sur la libre circulation des biens et des personnes entre le pays et les 15 États membres de la communauté, avec un retour dans la zone de libre-échange ouest-africaine prévu en janvier 2019.

Mais finalement, « on a demandé à la Mauritanie de revoir sa copie et de formuler une nouvelle demande d’admission », explique Larabi Jaïdi.

Déferlement de produits marocains

En 2017, au lendemain de la demande d’adhésion du Maroc, la Cedeao avait donné son « accord de principe », avant de geler discrètement le processus.

En Afrique de l’Ouest, cette demande a suscité des réticences politiques, des interrogations sur les visées hégémoniques du royaume vis-à-vis du continent et des débats identitaires ou culturels.

Surtout, elle a suscité une levée de boucliers dans le secteur privé ouest-africain, les organisations patronales et les syndicats craignant de subir une forte concurrence marocaine, voire d’être noyés sous un déferlement de produits marocains.

Cela a notamment été le cas au Sénégal, au Ghana et surtout au Nigeria – poids lourd de la Cedeao et principal bénéficiaire de la zone de libre-échange ouest africaine –, qui contrôle 40 % des échanges commerciaux régionaux.

« Or, en l’espace de dix ans, le Maroc s’est hissé au rang de cinquième puissance économique continentale et de premier investisseur africain en Afrique de l’Ouest », soulignait Yousra Abourabi, professeure de science politique à l’Université internationale de Rabat, dans une tribune publiée dans Jeune Afrique en 2019.

Le Nigeria d’abord réticent

Ayant le plus à perdre, le Nigeria s’était montré particulièrement réservé sur l’adhésion du Maroc et plus globalement sur une quelconque ouverture de la Cedeao à un autre pays. Au point de ne pas signer l’accord sur la Zone de libre-échange continentale (Zlecaf) de mars 2018, qui fait du continent un marché unique avec l’élimination progressive des droits de douane sur 90 % des marchandises des États membres.

Entre-temps, l’eau a coulé sous les ponts, et le pragmatisme semble l’avoir emporté sur l’idéologie.

Le Nigeria (traditionnellement pro-Polisario), comme d’autres pays subsahariens, a nuancé sa position sur le conflit au Sahara et préféré se concentrer sur ses grands projets de développement avec le Maroc, pays stable et performant, parmi lesquels le gazoduc Maroc-Nigeria, considéré comme le « projet panafricain du siècle », qui nécessitera vingt-cinq ans de travaux pour un coût de 25 milliards de dollars.

Avant d’opérer un second revirement à l’été 2019 en ratifiant le traité de la Zlecaf. Dès lors, « cette décision change complètement les termes des négociations entre le Maroc et la Cedeao : il n’est plus question à présent de discuter les bénéfices ou les risques liés à son adhésion à la zone ouest-africaine de libre-échange puisque celle-ci est, de fait, amenée à être élargie au continent et que les négociations sur les points particuliers se feront dans le cadre de la Zlecaf », précise Yousra Abourabi.

Des économies complémentaires

« L’intégration du Maroc à la Cedeao, le développement de la Zlecaf, tout cela représente des processus bien plus complexes qu’une simple libéralisation des échanges, avertit Larabi Jaïdi. Pour l’instant, 35 États africains sur 55 ont ratifié la Zlecaf, qui doit encore renforcer son identité institutionnelle, impliquer la société civile et les acteurs économiques, et jeter les bases techniques pour assurer le bon fonctionnement de cette zone : l’union douanière ou encore le “made in Africa”… Plus globalement, la Zlecaf doit créer une économie continentale diversifiée et complémentaire entre les pays, et favoriser le co-développement. C’est la condition sine qua non pour développer le commerce intra-africain et mettre sur pied une offre exportable ». Autant de changements structurels qui risquent de prendre des décennies.

En 2017, selon la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced), « les exportations intra-africaines ont représenté 16,6 % des exportations totales, contre 68,1 % pour les exportations intra-européennes, 59,4 % pour les intra-asiatiques et 55 % pour les intra-américaines ».

Ces défis concernent directement le Maroc. Contre toute attente, malgré une diplomatie offensive et des dizaines d’accords signés avec plusieurs pays africains, le royaume demeure faiblement intégré au continent.

Priorité à l’intégration africaine

Selon le Conseil économique social et environnemental (CESE) marocain, la part des échanges du royaume avec le reste de l’Afrique ne dépasse pas 4 %.

Parmi les freins à cette intégration continentale : l’absence d’une approche formalisée et d’une diplomatie économique, une zone cible restreinte (les échanges commerciaux sont concentrés sur l’Afrique de l’Ouest au détriment de l’Afrique de l’Est), une offre commerciale pas assez diversifiée, mais aussi une faible intégration des communautés économiques régionales auxquelles appartient le Maroc : l’Union du Maghreb arabe et la Communauté des États sahélo-sahariens (Cen-Sad).

« La récente rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le royaume va accentuer cette panne. Le potentiel de la chaîne de valeur régionale (gaz, phosphate, automobile…) ne sera pas exploité pour créer un tissu industriel maghrébin, capable ensuite de s’intégrer au continent », souligne Larabi Jaïdi.

En définitive, c’est le serpent qui se mord la queue : la Zlecaf peut accélérer le processus d’adhésion du Maroc à la Cedeao, mais pour profiter de cette zone de libre-échange continentale, encore faut-il que son économie soit intégrée à l’échelle régionale.

En attendant, du côté des opérateurs marocains, on plaide pour qu’il y ait une stratégie africaine dans tous les plans sectoriels du Maroc : industrie, agriculture, tourisme. Et un repositionnement des chaînes de valeur dans les pays d’Afrique de l’Ouest, notamment pour l’automobile (pneu, aluminium) et le textile (coton).

Des recommandations partagées par le CESE, qui a érigé l’intégration africaine au rang de priorité.