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Les bonnes affaires des marchands de mort

| Écrit par François Soudan

Qui sont les fournisseurs de matériels de guerre ? Comment opèrent-ils du Liberia à la Côte d’Ivoire en passant par la Sierra Leone ? Enquête.

Aéroport de Monrovia, vendredi 2 mai 2003, 11 h 50 TU. Un quadriréacteur Iliouchine 76, un de plus, se pose sur l’aéroport de la capitale libérienne et stationne en bout de piste, à l’abri des regards indiscrets. Aussitôt, une flottille de petits camions et une vingtaine de militaires s’approchent. Commence alors une noria qui durera deux bonnes heures entre les soutes de l’appareil et le camp voisin qui héberge une unité d’élite des forces du président Charles Taylor. Des dizaines de caisses de munitions, d’armes, d’obus de tous calibres, de missiles et de treillis sont ainsi transférées, prêtes à alimenter la guerre civile qui ravage le pays depuis quinze ans. À 16 heures, l’avion redécolle. Caché dans un coin de l’aéroport, un témoin note ses références précises, EP TQJ, ainsi que le nom de la compagnie : Queshm Airways. Une enquête complémentaire permettra de savoir qu’il s’agit là d’une compagnie iranienne et que ce vol, qui vient de violer l’embargo international sur les armes à destination du Liberia provient de Téhéran, via Mombasa au Kenya.
Cet exemple, sur lequel nous reviendrons, est loin d’être une exception. Le processus de criminalisation dans lequel sont engagés depuis belle lurette des « États néant » comme le Liberia et la Sierra Leone, les tensions internes qui traversent la Guinée et le Togo, mais aussi le conflit insurrectionnel qui a déchiré la Côte d’Ivoire et dans lequel des pays voisins comme le Burkina Faso et le Ghana sont, volontairement ou non, impliqués, ont transformé toute une partie de l’Afrique de l’Ouest en terrain de chasse pour les marchands de mort. Certains agissent dans ce que l’on pourrait appeler la légalité – rien n’interdit à un État d’acheter des armes auprès d’intermédiaires -, d’autres en dehors. Mais tous se cachent tant il est vrai que ce commerce-là, qui a prospéré en Afrique centrale dans les années quatre-vingt-dix, est jugé immoral. Source de corruption effrénée et d’enrichissement ultrarapide, il siphonne les maigres ressources des deniers publics pour la plus mauvaise des causes : la guerre.

Un stock impressionnant

Nouvel eldorado des marchands d’armes, la Côte d’Ivoire est aujourd’hui encore, malgré le cessez-le-feu, l’accord de Marcoussis et le gouvernement de réconciliation nationale, dans l’oeil du cyclone. Persuadé qu’il lui faudra un jour ou l’autre reconquérir et sécuriser la partie nord du pays tenue par les (ex)-rebelles, traumatisé aussi par l’état de déliquescence de ses propres troupes lors de la tentative de coup d’État du 19 septembre 2002, le président Laurent Gbagbo s’est lancé dans un réarmement aussi massif qu’accéléré, et surtout coûteux. Tout récemment encore, les autorités ivoiriennes – qui viennent de réceptionner dans la plus grande discrétion trois chasseurs bombardiers Mig 21 et leurs pilotes sud-africains – ont passé commande, en Chine, en Israël et en Europe de l’Est, d’un stock impressionnant de matériels offensifs pour lequel les armureries finiront sans doute par manquer de place. Mais c’est surtout entre octobre et décembre 2002, au plus fort du conflit avec les rebelles du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI) et du mouvement populaire du Grand-Ouest (MPIGO), alors même qu’Abidjan paraissait menacé, que Gbagbo et ses proches se sont approvisionnés en flux tendu afin de permettre aux Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (Fanci) et aux mercenaires recrutés de tenir face à l’agression. Il s’agissait alors, ni plus ni moins, d’une affaire de vie ou de mort pour le régime.
Si tout, alors, ne s’est pas effondré, c’est aux Français que Laurent Gbagbo le doit. Aux militaires de l’opération Licorne bien sûr, qui se sont déployés d’est en ouest afin de contenir les rebelles, mais aussi à un homme, à la fois franc-tireur et businessman, Robert Montoya. Ce personnage secret est l’un de ces ex-gendarmes ou commissaires de la garde rapprochée de François Mitterrand reconvertis dans le vaste domaine de la sécurité et du renseignement privés. De Paul Barril à Christian Prouteau, de Philippe Legorjus à Alain Le Caro, ils sont une demi-douzaine à avoir ainsi réorienté leurs activités vers l’Afrique francophone, proposant leurs services variés aux chefs d’État, aux grandes entreprises désireuses d’investir en toute sécurité, aux opposants en quête de pouvoir… Ancien du GIGN et du GSPR (groupe de sécurité de l’Élysée), Robert Montoya possède pour sa part une société de gardiennage à Lomé, SAS Togo, et une autre, beaucoup plus discrète, à Gibraltar, Darkwood Limited. Proches du couple présidentiel ivoirien, Montoya et son associé, le colonel à la retraite Daniel Taburiaux, seront les premiers – et longtemps les seuls – à offrir leurs « compétences », dès le lendemain du 19 septembre 2002.

Intermédiaires et pots-de-vin

Le 1er octobre, douze jours après l’éclatement du conflit, Robert Montoya signe avec le ministre d’État, ministre de la Défense et de la Protection civile de l’époque, Moïse Lida Kouassi, deux protocoles d’accord dont J.A.I. a obtenu copie auprès de sources bien informées à Abidjan. Le premier prévoit la fourniture à la République de Côte d’Ivoire de deux hélicoptères de combat Mi 24, avec pilotes et mécaniciens « prêts à effectuer des missions opérationnelles auprès des forces armées ivoiriennes sur l’ensemble du territoire national, en attente de la formation des pilotes et mécaniciens ivoiriens ». Équipés d’un canon de 20 mm, de deux paniers de lance-roquettes et d’un système de vision nocturne troisième génération, ces appareils sont garantis pièces et main-d’oeuvre pendant six mois. Prix total livré à Abidjan : 6 580 000 dollars – dont 30 % à la signature. Le second protocole porte lui sur l’achat de véhicules, d’armements et de munitions pour près de 2 milliards de F CFA (3,5 millions de dollars). En bon contractant respectueux de ses engagements, Robert Montoya livrera l’intégralité de la marchandise.
Le 18 octobre 2002, Darkwood Ltd., dont Montoya est le directeur général, signe avec un Anatoly Kolesnikov, patron de l’entreprise d’État de commerce extérieur Belspetsvnechtechnika, sise en République de Biélorussie (capitale : Minsk), un contrat de livraison d’armes. Tout est en règle puisque la Côte d’Ivoire a produit le certificat de destination finale (« End User Certificate ») exigé en pareil cas par la législation internationale et que le pays n’est pas sous embargo. Kolesnikov se tourne alors vers une compagnie de transport, la Volga-Dniepr UK Ltd., basée en Grande-Bretagne, pour acheminer à bord d’un Antonov 124 le matériel sur Abidjan. Les rotations peuvent démarrer. J.A.I. a copie d’une douzaine d’« actes de livraison » délivrés entre le 29 octobre et le 12 décembre 2002, cosignés par Belspetsvnechtechnika et Darkwood : leur contenu global qui démontre l’ampleur du réarmement des Fanci, est impressionnant. Deux hélicoptères Mi 24, onze véhicules de combat BMP 1, 5 000 obus de 40 à 120 mm, cent mortiers de 82 mm, mille roquettes, quatre mille grenades, cinq millions de cartouches, deux mille kalachnikovs, cinquante mitrailleuses, etc. Et encore, il ne s’agit ici que d’une partie du matériel acheté par Abidjan puisque d’autres intermédiaires, Israéliens notamment, se sont rapidement rués sur ce marché porteur. Afin de livrer armes et munitions aux unités dispersées à travers tout le sud de la Côte d’Ivoire, Robert Montoya passe un accord avec une compagnie privée togolaise, Transtel, que dirige le Belge Jean-Pierre Moraux, lui-même pilote et ancien du Zaïre. Fin 2002, le robuste Viscount 802 de Transtel, réimmatriculé au régistre de l’armée ivoirienne (TU-VAB), multiplie les navettes entre Abidjan, Daloa, San Pedro et Man. Les Mi 24, et leurs pilotes ukrainiens et sud-africains, eux, sont opérationnels depuis le 1er novembre – arrivés en pièces détachées, ils ont été remontés en deux jours. Le 31 décembre, ces deux hélicoptères de combat bombardent un bac lacustre non loin de Bouaké. Bilan : douze civils tués.
Début 2003, alors que les forces rebelles approvisionnées par des filières clandestines – parfois les mêmes – depuis le Burkina et le Liberia menacent de passer à l’offensive générale, les livraisons d’armes sur Abidjan explosent. Des dizaines d’intermédiaires sont sur le coup, qui distribuent allègrement pots-de-vin et dessous-de-table – un officier de l’armée de l’air ivoirienne ira jusqu’à affréter lui-même un Antonov 26, qu’il louera ensuite à ses propres services ! Souvent, le matériel acheté à grands frais – chars, avions, hélicoptères – s’avère être de mauvaise qualité et tombe en panne.

Embargos facilement contournés

Le 3 mars, le colonel-major Édouard Seka Yapo, commandant des forces aériennes, envoie ainsi un message urgent à Robert Montoya : l’un de ses Mi 24 refuse de décoller. Dans sa réponse datée du lendemain, le directeur général de Darkwood précise que, bien que l’appareil n’ait pas été livré par sa société, « l’équipe de techniciens biélorusses qui se trouve sur votre base est qualifiée pour l’entretenir ». Dès que l’hélico aura été réparé, Darkwood se fera un plaisir de fournir « sous quarante-huit heures » les pilotes et mécaniciens en mesure de le faire voler. Pédagogue, Montoya promet en outre au colonel major de lui faire parvenir le tome I du document intitulé « L’aéronef et les systèmes qui le composent ».
Si le gouvernement de Côte d’Ivoire peut donc en toute légalité importer des armes, il n’en va pas de même de celui du Liberia voisin. Décrété par l’ONU, un embargo en principe très strict prohibe formellement ce type d’activité. Acculé, assiégé par ses propres rebelles, Charles Taylor a donc recours à divers types de subterfuges pour vendre son bois et ses diamants et pour acheter, en contre-partie, son matériel létal. La méthode est simple : il suffit à l’intermédiaire de produire auprès d’un fabricant (ou d’un vendeur) d’armes peu regardant une attestation de destination finale pour un pays voisin non soumis à embargo. L’avion gros porteur décolle puis, en route, modifie son plan de vol et au lieu d’atterrir à Ouagadougou, Abidjan ou Conakry, se pose en définitive à… Monrovia. Pas vu, pas pris. Ce plan nécessite bien évidemment une complicité (politique ou rétribuée, souvent les deux à la fois) très haut placée dans le pays voisin en question, puisque l’attestation de destination finale doit être signée par le ministre de la Défense ou au minimum par le chef d’état-major général. À en juger par le rythme des avions « clandestins » qui desservent Monrovia le ventre bourré d’armes, cela ne doit pas être trop difficile.
L’Iliouchine 76 Téhéran-Monrovia que l’on a vu se poser le 2 mai dernier sur l’aéroport de la capitale libérienne est à ce sujet un cas d’école. Il a été affrété par la Kleilat Group Corporation, une société dirigée par un homme d’affaires d’une trentaine d’années, Ali Kleilat. Ce Libanais résidant à Monrovia, propriétaire d’un jet privé, détenteur de plusieurs passeports ordinaires (néerlandais, britannique, vénézuélien…) et diplomatiques (libérien et ivoirien), manifestement fortuné, est à la fois consul honoraire du Liberia au Brésil et conseiller auprès du ministre de la Défense de… Côte d’Ivoire. Est-ce pour cela que l’attestation de destination finale qui a servi à remplir les soutes de l’Iliouchine 76 de Faraz Air (devenue après l’escale de Mombasa Queshm Airways) – et dont J.A.I. a obtenu copie – était signée du ministre ivoirien délégué à la Défense, successeur de Moïse Lida Kouassi, Bertin Kadet ? Selon nos informations, ce chargement iranien était bien à l’origine prévu pour l’armée ivoirienne – d’où l’attestation paraphée par Bertin Kadet le 9 décembre 2002. Mais d’importants retards de livraison ont fait perdre ce marché à l’affréteur, le contraignant à rechercher désespérément une destination de remplacement. La totalité de la commande (seule une partie a en définitive été livrée, mais au Liberia) donne, il est vrai, le vertige : un avion de transport C 130, deux bombardiers Mig 17, des centaines de mitrailleurs et de lance-roquettes, des millions de cartouches, des missiles Sam 7, des lunettes de visée nocturne, des mortiers, des gilets pare-balles.

Des montants faramineux

Déjà surarmés et bien incapables d’intégrer tout cet arsenal, les Fanci avaient-elles réellement besoin de tout cela ? Quel était le montant, forcément faramineux, de ce contrat – qui n’a en définitive pas été exécuté – et d’où l’État ivoirien tire-t-il les ressources nécessaires ? Si le ministre Bertin Kadet n’a en l’occurrence rien commis d’illégal – rien ne prouve en effet que l’utilisation ultérieure de l’attestation pour violer l’embargo se soit faite avec son assentiment -, il n’en demeure pas moins que l’accumulation d’armes à travers toute la région a quelque chose d’effarant. Qu’y a-t-il au fond de différent, sur le plan moral, entre la drogue qui empoisonne, l’argent sale que l’on blanchit et le kalachnikov que l’on vend et achète, parfois en toute légalité, puis que l’on distribue entre les mains d’enfants-soldats ? Si peu de chose ; après tout, les bénéficiaires de tous ces trafics sont très souvent les mêmes…

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