Politique

Coup d’État en Guinée : ce que l’on sait du putsch qui a renversé Alpha Condé

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Mis à jour le 5 octobre 2021 à 11:24

Alpha Condé, entouré des militaires des Forces spéciales qui ont procédé à son « arrestation », le dimanche 5 septembre 2021. © DR

Depuis le début de la matinée, le quartier du palais présidentiel était le théâtre de tirs nourris. Ce putsch est mené par le Groupement des forces spéciales, dirigé par Mamadi Doumbouya.

Tout est allé très vite, ce dimanche 5 septembre. Aux alentours de 8h, des tirs nourris et à l’arme lourde ont éclaté aux abords de Sékhoutouréya, le palais présidentiel où se trouvait alors le chef de l’État, et ils se sont poursuivis tout au long de la matinée.

Selon nos informations, les putschistes, emmenés par le lieutenant-colonel Mamadi Doumbouya, le commandant du Groupement des forces spéciales (GPS), étaient stationnés à Forécariah, à une centaine de km de Conakry.

Ils ont gagné la capitale guinéenne à bord d’une cinquantaine de camions et ont progressé jusqu’au palais sans véritablement rencontrer de résistance, la garde présidentielle chargée d’assurer la protection d’Alpha Condé n’étant pas en capacité de s’opposer à eux.

En quelques heures, les putschistes parviennent donc à se saisir du président et diffusent une vidéo dans laquelle il apparaît. Assis sur un canapé, dans une pièce du palais, il est comme sonné, la chemise entre-ouverte, les pieds nus. « Est-ce qu’on a touché à un seul de vos cheveux ? On vous a brutalisé, Excellence ? », lui demande l’un des militaires en treillis qui l’entourent. Alpha Condé, 83 ans, semble aller bien mais reste silencieux.

Dans les minutes qui suivent, il est conduit hors de Sékhoutouréya. Des photos le montrent installé à l’arrière d’un véhicule, en route pour une destination inconnue. Des rumeurs le disent en partance pour l’étranger mais, selon nos informations, il se trouve toujours, ce dimanche soir, sur le territoire guinéen.

Mamadi Doumbouya promet une nouvelle Constitution

Le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, commandant des Forces spéciales guinéennes, lors d’un défilé militaire en 2018.

Le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, commandant des Forces spéciales guinéennes, lors d’un défilé militaire en 2018. © DR

Mamadi Doumbouya est un Malinké originaire de la région de Kankan. C’est lui qui a annoncé, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, béret rouge sur la tête et lunette de soleil sur le nez, que « la situation socio-politique et économique du pays, le dysfonctionnement des institutions républicaines, l’instrumentalisation de la justice, le piétinement des droits des citoyens, la gabegie financière […] ont amené l’armée républicaine à prendre ses responsabilités vis-à-vis du peuple de Guinée. »

Il a aussi annoncé la dissolution de la Constitution, du gouvernement, des institutions, la fermeture des frontières et la création d’un « Comité national du rassemblement et du développement, CNRD ».

Des annonces confirmées dans l’après-midi à la télévision nationale. S’adressant aux Guinéens, il a ajouté qu’une nouvelle Constitution serait écrite et que la junte souhaitait « rassembler » les Guinéens. « Je sais qu’on est capable de prendre notre destin en main, a-t-il conclu. La Guinée est belle : nous n’avons plus besoin de la violer. On a juste besoin de lui faire l’amour. »

Situation tendue à Conakry

Ancien légionnaire de l’armée française, Mamadi Doumbouya avait été rappelé en Guinée pour prendre la tête du GPS. Ces derniers mois, sa volonté d’autonomiser le GPS par rapport au ministère de la Défense avait suscité la méfiance du pouvoir. En mai, des rumeurs infondées faisant part de sa possible arrestation avaient même circulé dans la capitale guinéenne.

Contacté par Jeune Afrique, un ministre proche d’Alpha Condé nous affirmait à la mi-journée que « les forces fidèles à Alpha Condé [n’avaient] pas dit leur dernier mot ». Selon nos sources toutefois, plusieurs éléments du Bataillon des troupes autonomes aéroportées (BATA), dirigé par Abdoulaye Keita, dit « Commando Faranah », auraient rallié les putschistes (le BATA étant l’unité d’origine de Moussa Dadis Camara, qui avait pris le pouvoir à la mort du président Lansana Conté, en 2008).

Dans certains quartiers de Conakry, des habitants sont descendus dans les rues pour célébrer le coup de force, mais des tirs retentissaient encore dans d’autres parties de la ville.

Premières réactions internationales

Sur le plan international, les réactions sont encore rares et prudentes, quelques heures après l’annonce de la prise du pouvoir par le CNRD. « Je suis personnellement de très près la situation en Guinée, a réagi António Guterres, le secrétaire général des Nations unies. Je condamne fermement toute prise du pouvoir par la force du fusil et appelle à la libération immédiate du président Alpha Condé. »

J. Peter Pham, ancien envoyé spécial des États-Unis dans le Sahel, a pour sa part qualifié « d’inquiétant » ce coup d’État. « Quelle que soit la justification donnée, un changement de régime extra-constitutionnel est toujours déstabilisant pour un pays (et mauvais pour son économie) », a commenté le diplomate américain.

Arrivé au pouvoir en 2010, Alpha Condé a été réélu en 2020 pour un troisième mandat après une révision de la Constitution controversée.