Culture

Cinéma – Claire Diao : « Une reconnaissance à l’international n’ouvre pas forcément de portes en Afrique »

Mis à jour le 16 septembre 2021 à 17:47

Claire Diao à Paris, le 1er septembre 2021.

À 35 ans, cette passionnée franco-burkinabè s’est imposée comme une personnalité importante du septième art africain. Elle livre à « Jeune Afrique » son regard sur la nouvelle génération de cinéastes et sur les défis qu’elle aura à relever.

Le réalisateur Joël Akafou en Côte d’Ivoire, la documentariste nigérienne Amina Abdoulaye Mamani, la réalisatrice Iman Djionne au Sénégal… Ces noms ne disent peut-être rien aux non-initiés, mais ils sont possiblement les visages du cinéma ouest-africain de demain. À condition de soutenir la production et la réalisation de films imaginés par ses nouveaux talents, et à les faire connaître à un large public. C’est la mission que s’est assignée la Franco-burkinabè Claire Diao.

À 35 ans, cette passionnée de cinéma est membre de plusieurs comités de sélection de festivals – dont la Quinzaine des réalisateurs de Cannes – directrice de la société de distribution Sudu Connexion et responsable d’un programme de courts métrages lancé en 2013, Quartiers lointains. C’est d’ailleurs à l’occasion de la diffusion à Paris de la sixième édition du programme, intitulé cette année Afrofuturistik, que nous la rencontrons début septembre pour évoquer les défis et les opportunités des jeunes cinéastes de la sous-région.

Formation, besoin urgent d’un système de distribution des films organisé, diversité nécessaire des comités de sélections des festivals… Claire Diao réfléchit pour Jeune Afrique aux meilleurs leviers pour dynamiser la production dans la sous-région et favoriser l’émergence de talents.

Jeune Afrique : Vous présentez la sixième édition de Quartiers lointains, sous le signe du futur. Qu’ont en commun les cinq films que vous présentez ?

Claire Diao : Quartiers lointains est une collection de courts métrages de la diaspora ou du continent qui répondent chaque année à une thématique différente. Le but, c’est de rendre le lointain plus proche et de révéler les points communs plutôt que les différences. Cette édition est parrainée par la créatrice sénégalaise Selly Raby Kane, qui travaille sur la notion d’afrofuturisme à travers ses créations.

« Black Panther » reste une vision américaine de l’Afrique

Nous sommes partis d’un constat : le film Black Panther a fait parler énormément de l’Afrique, et ce parce que le film présente un super-héros noir, qu’il a dépassé le milliard de dollars de recettes… Mais ça reste une vision américaine de l’Afrique. On voulait proposer les points de vue de cinéastes ou d’artistes africains, voir comment eux se projetaient dans le futur, quelle était la représentation du continent par rapport à cette thématique de science-fiction.

Comment faire émerger de jeunes cinéastes dans la sous-région ?

Il existe pour cela des programmes d’accompagnement de jeunes cinéastes, à l’échelle nationale ou continentale, comme le Talents Durban, en partenariat avec la Berlinale, auquel j’ai moi-même participé en 2012. Ce type d’initiative répond à l’envie de réunir de jeunes talents en fonction de leurs projets, de leurs envies et de les accompagner. Ils sont suivis, travaillent leur projet qu’ils pitchent à d’autres professionnels. Les festivals sont les premiers lieux où les cinéastes peuvent être soutenus et reconnus.

Les États font-ils preuve d’initiatives ?

Certains États financent aussi le cinéma ou créent des appels à projets pour soutenir certains artistes. Le Sénégal a le Fopica (Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle), dont la mise en place semble lié à l’Étalon d’or d’Alain Gomis pour son film Tey (2012), le Togo a un Fonds d’aide à la culture. On a aussi beaucoup parlé du milliard de francs CFA mis sur la table par le Burkina Faso lors du dernier Fespaco (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou)  pour soutenir la production et espérer avoir des films burkinabè en projection au festival.

On peut également citer le festival Koudougou Doc, créé par le réalisateur Michel K. Zongo, qui organise tous les ans des festivals de documentaires et des ateliers de prises de vue ou de son avec de jeunes autodidactes qui ont envie de faire du cinéma.

La sous-région offre-t-elle des opportunités de formation suffisantes ?

Il y a de plus en plus d’écoles de cinéma sur le continent. On peut citer le Centre Yennenga au Sénégal, l’institut Isis (Institut supérieur de l’image et du son) de Gaston Kaboré au Burkina Faso, l’Isma (l’Institut supérieur des métiers de l’audiovisuel) au Bénin, l’Esec (l’École supérieure des études cinématographiques) au Togo…

Beaucoup de jeunes cinéastes souffrent d’être empêchés par leurs aînés

Au-delà de l’école, il faut interroger l’enseignement proposé et les enseignants attitrés. Il y a des établissements où les élèves sortent avec très peu de bagages et de connaissances, une culture cinématographique trop fragile. Depuis 2011, le Fespaco a une section dédiée aux films des écoles, une belle opportunité pour les jeunes de rentrer dans le grand bain du cinéma.

Vous citiez l’exemple d’Alain Gomis au Sénégal. Est-ce que le succès de certains films peut propulser de jeunes professionnels ?

Oui ! Cette année, c’est le Sénégal qui est à l’honneur au Fespaco (du 16 au 23 octobre). Le pays accueille aussi énormément de séries télévisées et de tournages. Mais pour les professionnels, même une reconnaissance à l’international n’ouvre pas forcément plus de portes à leur retour au pays. Certains font des métiers à côté pour joindre les deux bouts, ils ne peuvent pas compter sur le soutien de leur famille… La vie d’artiste, c’est compliqué !

Une des principales difficultés, c’est la non-reconnaissance. C’est déjà tellement dur pour les aînés, que faire de la place pour les plus jeunes, c’est encore plus compliqué. Certains n’ont aucun souci à transmettre leur savoir, mais d’autres peuvent avoir l’impression d’être chassés de la scène ou remplacés, et beaucoup de jeunes cinéastes souffrent d’être empêchés par leurs aînés.

À travers votre société de distribution, vous essayez de faire connaître les films africains au public. Pourquoi est-ce que ce secteur de l’industrie du cinéma reste sous-développé ?

Dans les années 1970-1980, une fédération panafricaine de cinéastes avait créé un consortium international de distribution, et une société implantée à Ouagadougou qui était censée générer des fonds de tous les pays de la sous-région pour produire des films. Tout cela a périclité car les États ne finançaient pas la culture.

La distribution a été pendant longtemps le monopole des sociétés monégasques Comacico et Secma. Au moment des indépendances, le duopole a refusé de fournir les salles en films pour protester contre la nationalisation des cinémas. Ajoutez à ça le délitement des salles de cinéma, l’avènement de la télévision, la piraterie… Les salles de cinéma sont devenues des magasins, des lieux de stockage, même des églises. Le métier de distributeur a disparu en même temps. C’est fort dommage parce que le critique de cinéma tunisien Tahar Cheriaa disait déjà en 1966 : « Qui tient la distribution tient le cinéma. »

Le secteur peut-il se développer ?

J’ai monté Sudu Connexion à la suite des succès de Quartiers lointains, quand je me suis rendue compte qu’il y avait un public. C’est un travail de fourmi énorme de faire rencontrer les œuvres, le public et les diffuseurs, mais quand ça a lieu, c’est magique. En Afrique de l’ouest, tout le monde est habitué à la diffusion non commerciale. Sous prétexte qu’il n’y a pas d’argent, on suppose que les réalisateurs devraient être contents que leur œuvre soit diffusée. Mais non ! Au-delà d’être une œuvre artistique, le film est un produit, avec un tarif qui peut être négocié.

C’est difficile de se positionner, d’assumer, d’autant plus en tant que femme, dans un milieu très masculin

L’argent doit rentrer dans les caisses pour que le producteur puisse aussi financer d’autres œuvres. Il faut faire de la pédagogie avec les organisateurs de festivals ou les auteurs eux-mêmes, qui signent des contrats sans avoir jamais rien lu et qui ne savent même pas ce qu’ils ont cédé, et à qui, souvent par manque de formation juridique. Les distributeurs sont avides de films, de rencontrer de nouveaux auteurs, il y a juste une méconnaissance du travail qui est fait. Un réalisateur ne peut pas être aussi producteur ou distributeur, comme ce qui se fait dans les cinémas d’Afrique. La distribution c’est un peu un western, un terrain vierge où tout reste à faire, mais quelle fierté quand on reverse des droits ou des recettes aux producteurs et aux réalisateurs, qui se rendent compte que leur film a une valeur, un public et rencontre un certain succès. Là on se sent vraiment utile.

Votre jeune âge a-t-il était un obstacle dans votre carrière ?

C’était une hantise à mes débuts. Il y a un tel respect des aînés dans notre culture que c’est difficile de se positionner, d’assumer, d’autant plus en tant que femme, dans un milieu très masculin. Mais c’est la passion qui me guide. J’ai débuté comme journaliste parce que je trouvais que les œuvres gagnaient à être connues. J’ai basculé vers les présentations de films, les sélections dans les festivals, puis j’ai réalisé que ce qui manquait, c’était la distribution. Peut-être que je me rendrais compte plus tard que quelque chose d’autre manque et j’ajouterai une autre corde à mon arc.

La diversification des comités de sélection est-elle un autre levier propice à l’émergence de nouveaux talents ?

Il y a une envie mondiale de découvrir le futur Scorsese, le futur Abbas Kiarostami. C’est la guéguerre entre les grands festivals qui veulent tous être les premiers à dénicher un nouveau talent. En même temps, c’est important d’avoir des programmateurs avec des sensibilités différentes pour éviter l’entre-soi et présenter des films différents.

Il y a un attrait pour les jeunes cinéastes et les nouvelles têtes. Comment racontent-ils leurs histoires, quels films proposent-ils ? À partir de là se dessine un nouveau paysage. Mais il serait regrettable de n’avoir qu’une envie de jeunisme. Quand l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) décide de mettre fin à son aide aux cinéastes à partir de leur cinquième film, sachant que les États ne soutiennent pas la production de longs métrages de fiction, comment peuvent-ils s’en sortir ? Doivent-ils s’arrêter, changer de carrière ? J’espère que cette envie de découverte de jeunes auteurs ne se limitera pas à une première ou à une deuxième œuvre. Il faut vraiment les accompagner sur le long terme et plus un cinéaste est mûr, plus il aura des choses intéressantes à dire.