Culture

Lina Soualem, réalisatrice de « Leur Algérie »  : « Si on ne capte pas la mémoire de nos grands-parents, elle partira avec eux »

Mis à jour le 16 octobre 2021 à 10:59

Lina Soualem au Festival d’Angoulême. © JHR films

Dans un documentaire poignant, la jeune cinéaste sonde l’histoire psychique de son pays, faite d’exils et de refoulements, à travers les souvenirs de ses ascendants. Des sujets jamais évoqués et souvent douloureux.

Elle patiente sur un canapé, à l’ombre d’un grand tilleul dans l’espace presse du Festival du film francophone d’Angoulême. On ne s’attendait pas à ce que la réalisatrice de « Leur Algérie », un documentaire parfaitement abouti sorti en salle le 13 octobre (lauréat du prix Docs-in-Progress Award à Cannes), soit si jeune, 31 ans. Ni à retrouver les traits de ses parents, les acteurs Hiam Abbass et Zinedine Soualem, dans son visage si concentré. Si son père apparaît dans son projet, c’est sur ses grands-parents paternels que sa caméra se fixe pour tenter de mettre des mots sur l’indicible, et pour raconter leur histoire d’amour et leur exil.

Jeune Afrique : Comment vous êtes-vous lancée dans ce projet ?

Lina Soualem : J’ai eu envie de filmer ma grand-mère dès l’enfance, mais je me suis dit que c’était quelque chose que devait ressentir toutes les petites filles. Bien plus tard, mon père m’a annoncé que mes grands-parents se séparaient après 62 ans de mariage, ça a été un choc… Je me suis rendu compte que je ne savais rien de leur histoire et rien de leur intimité en tant que couple. J’ai eu peur que leur mémoire ne disparaisse. C’est ce qui m’a décidée à filmer.

Vous n’avez pas fait d’études de cinéma, comment vous y êtes-vous pris ?

J’ai d’abord simplement présenté mon film au Fidadoc, le festival marocain. J’ai gagné une résidence où j’ai pu discuter de mon projet avec des monteurs, des réalisateurs. Mais à mon retour en France, avant même d’avoir obtenu des financements, j’ai senti la nécessité de commencer à tourner. Des amis m’ont prêté une petite caméra numérique et un micro… et j’ai passé un mois et demi chez ma grand-mère à Thiers (ndlr : une commune du centre de la France, où beaucoup d’émigrés ont travaillé dans les manufactures de coutellerie). Mes grands-parents étant séparés, et vivant dans des immeubles qui se faisaient face, je voyais et filmais au début mon grand-père de loin. Mais c’était leur couple qui m’intéressait, et peu à peu je me suis rapprochée de lui. Au bout de trois ans de tournages, j’ai réussi à le faire doucement sortir de son silence.

On comprend rapidement que vos grands-parents ne réussissent pas à exprimer leurs sentiments.

Dire ce qu’on ressent, c’est impossible pour eux. Mon grand-père se taisait, ma grand-mère ne pouvait que rire de gêne quand j’abordais des questions intimes. Cela va au-delà de l’interdit, c’est culturel, générationnel, lié à leur milieu social aussi. La caméra m’a donné la force de chercher ce qu’il y avait derrière les non-dits.

On parle des émigrés, des exilés. Moi je voulais mettre en lumière la complexité, rendre compte de sentiments, de trajectoires individuelles

Votre grand-mère finit par exemple par raconter comment elle a rencontré son futur mari.

Elle avait 15 ans, il en avait 19. Ils se sont retrouvés dans la même chambre sans se connaître… c’était comme cela que ça se passait dans les années 1950, dans les zones rurales de l’Algérie.

Il y a un autre amour qui reste difficile à exprimer : celui pour les parents laissés au pays.

Cela m’a énormément frappée. Voir qu’à plus de 80 ans chacun, mes grands-parents ressentaient toujours une douleur aussi vive en repensant à la séparation d’avec leurs parents. Mon grand-père était incapable de parler de ce moment, et détournait la tête quand je lui montrais les photos de sa famille. Ma grand-mère a fondu en larmes en évoquant sa mère, me disant : « Je n’ai pas pu la gâter. » Ce sont des traumatismes qui vous poursuivent toute une vie, et dont on ne parle pas en France. Ces vies ont été invisibilisées ou fondues dans une masse uniforme. On parle des émigrés, des exilés. Moi je voulais mettre en lumière la complexité, rendre compte de sentiments, de trajectoires individuelles, même si beaucoup de gens peuvent s’y reconnaître.

Comme le dit votre père dans le documentaire, il y a en arrière-plan un mythe, celui du retour en Algérie.

Mon grand-père est resté comme enfermé dans un espace intermédiaire… il n’était plus Algérien, et pas vraiment Français, c’était dur pour lui de s’enraciner de nouveau. C’est ça le drame de l’exil. Il y a toujours le fantasme de rentrer, mais alors ce serait renoncer à la retraite… aux droits pour lesquels on s’est sacrifié toute sa vie. Il a finalement été enterré à Thiers, près de son frère mort plus jeune. Mon père aussi a grandi avec cette idée du retour, il n’a demandé la nationalité française qu’à 28 ans.

Les grands-parents de Lina Soualem.

Les grands-parents de Lina Soualem. © JHR films

L’un des rares moments où le visage de votre grand-père s’illumine, c’est quand vous lui montrez des images que vous avez filmées dans son village, à Laaouamer.

Au début, il a cru que c’était des images de Thiers sous la neige… mais quand il a compris que c’était son village, il y a eu une lueur dans ses yeux. Je sais qu’il a parlé de mon voyage à toute le monde, qu’il était fier que j’ai été sur place rencontrer mes cousins. Peut-être était-il content lui aussi que la transmission ne soit pas rompue, et qu’il reste quelque chose de cette histoire. C’est une génération pour laquelle tout se transmettait de façon orale. Si on ne capte pas la mémoire de nos grands-parents, elle partira avec eux. Et leur histoire sera traitée en France comme une histoire parallèle.

Travaillez-vous déjà sur un autre projet ?

Oui… Ce sera également un documentaire. Je pars cette fois sur les traces de l’histoire de ma mère, née dans une famille palestinienne avec 9 autres enfants dans un village traditionnel de Galilée.

Leur Algérie, de Lina Soualem, 1h12, sortie dans les salles françaises le 13 octobre.