Politique

Gabon : à trop ressasser 2016, Jean Ping va-t-il manquer 2023 ?

L’opposant entretient le mystère sur ses intentions, mais rien n’indique qu’il ait renoncé à briguer la présidence du Gabon. Reste à savoir qui l’accompagnera sur ce chemin semé d’embûches.

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Mis à jour le 7 septembre 2021 à 10:42

Jean Ping, ancien secrétaire général de l’Union Africaine, candidat a l’élection présidentielle gabonaise de 2016, ici à Paris, en 2016. © Vincent Fournier/JA

Il faut reconnaître à Jean Ping une certaine constance. Les cinq années qui viennent de s’écouler n’ont pas fait évoluer sa position d’un iota. L’ancien ministre gabonais des Affaires étrangères devenu président de la Commission de l’Union africaine puis opposant se considère toujours comme « le vrai vainqueur de l’élection présidentielle de 2016 ». Il refuse donc obstinément de reconnaître l’élection d’Ali Bongo Ondimba et, alors que les grandes manoeuvres politiques s’intensifient à l’approche du scrutin de 2023, Jean Ping reste arc-bouté sur l’outrage qui lui a été fait, il en est convaincu, en 2016.

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Reclus dans sa résidence du quartier des Charbonnages, à Libreville, le politicien reçoit peu et ne parle pas aux journalistes. Ainsi échappe-t-il à la question que beaucoup se posent : sera-t-il candidat à la présidentielle de 2023 ? Il n’a pas encore officialisé ses projets, mais rien ne permet de penser qu’il pourrait accepter qu’un autre que lui reprenne le flambeau de la « candidature unique » de l’opposition.

Défections

Contacté par Jeune Afrique, l’un de ses proches assure même que pour Jean Ping, « la lutte de libération continuera jusqu’à restitution [du pouvoir] ou transition ». « Okoka a de bonnes raisons de continuer à œuvrer dans ce sens », poursuit notre interlocuteur en utilisant le nom tribal de l’opposant. L’affirmation est lourde de sous-entendus, mais ceux qui connaissent Jean Ping savent que cet homme à la fois rusé et orgueilleux n’abdiquera pas sans combattre. Pas face à un Ali Bongo Ondimba qu’il dit affaibli par l’accident vasculaire cérébral qui l’a frappé en 2018, alors qu’il se trouvait en Arabie saoudite, et dont les capacités motrices sont réduites. Il ne fuira pas face à un système dont il prétend connaître les failles.

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Si envie et motivation sont au rendez-vous, le général Ping, 78 ans, a-t-il les moyens de son ambition ? Pas sûr. Un souci saute aux yeux : il n’a plus d’armée, ses troupes sont clairsemées. L’ampleur des défections est proportionnelle à celle des ralliements enthousiastes de 2016. Il n’y avait qu’à le voir, le 31 août dernier : l’opposant s’est recueilli sur l’esplanade de son ex-QG de campagne, où la Coalition pour la nouvelle République (CNR, qu’il dirige) avait organisé une « journée du souvenir » en mémoire de ses partisans décédés pendant l’émeute qui avait éclaté le 31 août 2016, à la suite de la proclamation des résultats. Aucun des visages connus de sa campagne ne l’y a accompagné. À ses côtés, un seul politique connu : Paul-Marie Gondjout, le secrétaire exécutif adjoint de l’Union nationale (UN, opposition), du reste candidat à la présidence de ce parti dont le congrès est attendu dans les prochaines semaines.

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Garde rapprochée clairsemée

Où est donc passée la garde rapprochée de Jean Ping ? Elle a connu des fortunes diverses. Pierre Amoughé Mba est décédé. Il avait « offert » à Ping son parti, l’Union pour le progrès et la liberté (UPL) sous la bannière duquel l’ancien président de la Commission de l’UA s’était présenté à l’élection. Premier déserteur, René Ndémezo Obiang fut aussi le premier à aller négocier une alliance avec le chef de l’État. Il fut suivi par d’autres, à l’instar de l’ancien ministre Frédéric Massavala Maboumba ou du président du Mouvement populaire des radicaux (MPR), Féfé Onanga.

Fidèle parmi les fidèles, Jean Eyeghe Ndong aura tenu cinq ans avant de craquer

Ping a vécu aussi le départ de Zacharie Myboto, poids lourd de la scène politique, qui lui avait apporté le soutien de l’UN. L’intéressé s’est retiré sur la pointe des pieds et s’escrime depuis lors à mettre son propre gendre, Paul-Marie Gondjout, en orbite pour 2023. Quant à l’ancien vice-président de la République, Didjob Divungi Di Ndinge, il n’est plus apparu dans les rangs de la coalition depuis des années. D’autres, à l’instar d’Alexandre Barro Chambrier, sont déjà en tournée… Pour leur propre compte.

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Fidèle parmi les fidèles, Jean Eyeghe Ndong aura tenu cinq ans avant de craquer. Cousin de Léon Mba, le premier président de la République, et de ce fait membre d’une famille étroitement associée aux symboles du pays, Eyeghe Ndong est une figure importante de la communauté Fang de Libreville et un soutien de poids. Pourtant, le 11 août dernier, il a annoncé son départ. Cet ancien Premier ministre réputé pour son caractère bien trempé n’a pas supporté d’être pris pour cible par des activistes pro-Ping de la diaspora. Ceux-ci lui reprochaient d’avoir rencontré Ali Bongo Ondimba lors d’une audience au palais du Bord de mer. Dans un discours solennel prononcé le 16 août, Jean Ping a pris acte de la décision de son allié.

 Il n’a pas les qualités d’empathie, d’abnégation, de rassemblement », tacle l’un de ses anciens amis

Ceux qui sont encore à ses côtés ne sont pas les plus populaires. Réfugié à Paris depuis 2016, Jean-Pierre Lemboumba Lepandou a toujours préféré l’ombre à la lumière. Cet influent ancien ministre des Finances reste un soutien de Ping. Mais lui, comme bien d’autres anciens dignitaires en rupture de ban avec le Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir) sont critiqués par les nouvelles générations qui n’entendent plus laisser la primeur aux aînés. « Il est hors de question qu’un autre ancien du PDG représente de nouveau l’opposition », martèle Jean Gaspard Ntoutoume Ayi, cadre de l’UN et ancien porte-parole du candidat unique de l’opposition. Un connaisseur du milieu enfonce le clou : « aujourd’hui, le jeu de ces gens-là, tout le monde en a un peu marre. Au fond, 2023 n’est pas encore écrit. Ils ne seront acteurs de rien car la société ne les attend pas. Elle est passée à autre chose. »

Les anciens amis de l’ex-président de la Commission de l’UA ne sont pas tendres avec lui. « Il n’a pas les qualités d’empathie, d’abnégation, de rassemblement », tacle l’un d’eux. Un autre déçu croit savoir pourquoi le candidat, malgré sa « victoire », n’a jamais été en capacité de prendre le pouvoir. « On nous avait vendu son carnet d’adresses très fourni après toutes ces années passées dans la diplomatie. Mais Ping ne peut pas appeler directement Paul Biya, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo et encore moins Denis Sassou Nguesso, malgré les hautes fonctions qu’il a occupées ». Quoi que décide Jean Ping, 2023 ne sera pas 2016.