Politique

Tunisie – Ennahdha : la mue de la dernière chance

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Mis à jour le 6 septembre 2021 à 18:46

Rached Ghannouchi, en février 2020. © Nicolas Fauque

Le parti Ennahdha est tenu pour le principal responsable de la crise que traverse la Tunisie. Face aux appels pressants à la démocratisation interne lancés par ses cadres, la vieille garde semble acculée.

Ennahdha a de nouveau assuré, le 1er septembre, comprendre la colère de la rue et assumer une part de responsabilité dans la crise qui secoue la Tunisie. Ce timide mea culpa, qui vise à apaiser sa base tout autant que ses cadres, est martelé ces dernières semaines par le parti à référentiel islamique, comme pour compenser non seulement ses faux pas mais aussi la trop longue surdité de sa direction.

Jusqu’à présent, cette dernière, ouvertement critiquée depuis les élections de fin 2019 – qui ont acté son affaiblissement sur la scène nationale et l’érosion de la légendaire discipline partisane de ses ouailles –, avait constamment différé la nécessaire réforme de ses structures hiérarchiques.

« Nous sommes nombreux à avoir répété que les réformes économiques et sociales vitales n’avaient pas vu le jour, mais nous ne sommes pas parvenus à peser sur les décisions et avons perdu beaucoup de temps. Cela a enfin été reconnu après le 25 juillet, mais j’aurais préféré que le parti assume ses responsabilités spontanément, et non sous la pression de ses cadres et de la population », déplore Jamila Debbech Ksiksi, députée et membre de la Choura (conseil consultatif qui fixe la politique générale et les grandes orientations du parti), dont elle a d’ailleurs claqué la porte le 5 août lors de sa dernière réunion, après avoir plaidé en ce sens. 

Ghannouchi poussé vers la sortie

Avec son coup de force, le chef de l’État, Kaïs Saïed, a concentré tous les pouvoirs. En gelant les activités de l’Assemblée, il a également mis entre parenthèses la première et sans doute dernière fonction nationale du président de l’hémicycle, Rached Ghannouchi, leader historique du parti à la colombe.

 Tenu pour responsable en partie des maux du pays en tant que chef de la formation majoritaire – et donc principale force de la scène politique depuis la révolution –, il est mis en cause dans la paralysie politique du pays, l’absence d’avancées socio-économiques et les lenteurs de la transition démocratique, et n’a plus d’autre choix que de montrer patte blanche.

En interne aussi, le parti a connu un avant et un après 25 juillet. Face aux appels à la démocratisation émanant de ses rangs, il a enfin promis d’opérer de profonds changements lors de son prochain Congrès. Mais le message des contestataires est-il réellement bien passé ? Certains en doutent à l’aune de la timidité des annonces des semaines précédentes.

Le comité provisoire de gestion de la crise politique mis en place le 12 août sous la houlette de Mohamed Goumani (perçu comme un homme de confiance de Ghannouchi) pour tenter de garantir le bon fonctionnement des institutions du pays est depuis plongé dans le coma. Laissant craindre que les promesses de changement ne restent lettre morte.

Volonté de réforme ou poudre aux yeux ?

Le président du parti a certes limogé le 24 août le bureau exécutif formé en janvier dernier, mais on lui reproche d’avoir ainsi voulu camoufler in extremis la démission de certains de ses membres. Une décision intervenue trop tard aux yeux de ses détracteurs, qui estiment qu’il aurait dû la prendre de lui-même au lendemain du 25 juillet pour envoyer un signal fort au pays et ne pas ignorer pendant près d’un mois les appels de ses cadres.

Fin juillet, une pétition interne l’exhortait en effet déjà à dissoudre le bureau exécutif, jugeant qu’en dépit de ses apparences de fonctionnement démocratique, il était voué à l’échec. Avec une quarantaine de membres et des pouvoirs réels limités, il aurait été condamné à faire du sur place et à rester sous la coupe de Ghannouchi.

Ce texte avait recueilli 130 signatures en une seule journée et plus de 200 au total. Il appelait également le leader d’Ennahdha à « faire un pas en arrière ». Comprendre : quitter la présidence de l’ARP.

Figure de nouvelle garde du parti, Ahmed Neffati, ex-responsable des jeunes puis des cadres de l’étranger au sein du bureau central d’Ennahdha et candidat de la liste France Sud aux législatives de 2019, enfonce le clou : « Nous avons tenté à plusieurs reprises de mobiliser le bureau exécutif et les hauts responsables d’Ennahdha bien avant le 25 juillet pour sortir du blocage institutionnel, et appelé Rached Ghannouchi à ne pas s’accrocher à la présidence du Parlement, en vain. »

Dès sa candidature en novembre 2019, des cadres du parti s’étaient opposés à ce qu’il occupe ce poste sensible. Le vote d’une motion de défiance de l’ARP à son encontre huit mois et demi plus tard, fin juillet 2020, avait, malgré son échec (elle n’avait obtenu que 97 des 109 voix requises, sur un total de 217 députés), amplifié cet écho en interne.

Le salut par le Congrès

Après les « élections de la dernière chance » en 2019, selon la formule de militants d’Ennahdha, place au Congrès de la dernière chance. Une cinquantaine de cadres ont d’ailleurs demandé dans une autre pétition adressée au bureau de la Choura d’avancer sa tenue de décembre à octobre. « Il nous faut désormais fixer une date précise pour nous donner toutes les chances de réussite », presse Jamila Debbech Ksiksi, l’une des signataires.

« Nos appels à la démission des cadres dirigeants du parti au profit de responsables à même de communiquer avec les partenaires sociaux, l’opposition et le reste de la société ont été rejetés, regrette Ksiksi. Or, depuis les événements du 25 juillet, il nous faut plus que jamais modifier notre ligne politique et procéder à une auto-évaluation objective. Il est temps de faire place aux jeunes et aux femmes », veut croire la députée.

« C’est la dernière cartouche pour sauver le parti, abonde Neffati. Nous n’avons d’autre choix que d’avancer la date du Congrès du fait des tensions qui traversent Ennahdha, qui a besoin avant tout d’une réforme de sa gouvernance. Mais il nous faut au préalable changer de dirigeants afin de pouvoir réfléchir à tête reposée à ses modalités. » Et d’évoquer un processus en deux temps, en faisant par exemple suivre ce 11e Congrès d’un Congrès extraordinaire portant sur les modalités du changement.

Des motions de ce grand raout aux enjeux multiples sont toujours en cours de rédaction et doivent encore être soumises à l’approbation de la Choura et des bureaux régionaux. Or leur préparation révèle aussi les profondes divisions qui minent le parti. Est-il toujours aussi opportun de les mettre sur la table ?

« Il y a urgence, mais on ne peut pas trancher sur tout dans un tel contexte. Des sujets peuvent attendre », estime Larbi Guesmi, de la Choura.

Ligne de fracture

Offrir un poste sur mesure à Rached Ghannouchi faisait ainsi partie, avant les événements de juillet, des préalables à l’organisation du Congrès. Le leader du mouvement avait en effet promis de renoncer à se représenter, conformément au règlement intérieur, sous la pression de la pétition dite « des cent » qui l’appelait formellement, en septembre 2020, à lâcher le gouvernail.

Des cadres estiment aujourd’hui que garantir une sortie honorable à Ghannouchi n’est plus une priorité, quand d’autres s’accrochent à cette idée, synonyme de loyauté et de respect envers celui qui a tenu les rênes du parti pendant quarante ans. L’idée de la création d’un comité des sages a par exemple été évoquée pour lui offrir un rôle officiel.

Censé être fixé en amont du Congrès, le positionnement du parti vis-à-vis des suites à donner à la révolution de 2011 pourrait attendre avant d’être tranché. Le bilan des alliances passées (au sein de la Troïka, avec Nidaa Tounes, et plus récemment avec Qalb Tounes) reste particulièrement délicat. Leur poursuite ou non dépendra des évolutions sur la scène nationale durant les prochains mois. 

Les ambiguïtés actuelles et les hésitations des uns et des autres pèsent lourd. « Nous n’avons pas de point d’appuis pour envisager de futures alliances », confirme Mohamed Mohsen Soudani, membre du dernier bureau exécutif et de la commission de préparation du Congrès.

Les questions économiques et sociales, ainsi que la façon de stabiliser la démocratie et de clore le dossier de la justice transitionnelle pourraient aussi attendre. Mais d’aucun redoutent que ces dissensions n’explosent au grand jour en plein Congrès. Des négociations seraient en cours pour garantir l’unité du parti dans la perspective de ce rendez-vous crucial.

De nombreux candidats à la succession

L’unité à d’Ennahdha devrait surtout se jouer autour du choix de son futur président. Se positionnera-t-il comme un réformateur, un héritier, ou un médiateur entre différents clans ?

Si les candidatures officielles ne sont censées être annoncées que le jour même du Congrès, plusieurs noms circulent déjà : l’ex-chef du gouvernement (2013-2014) Ali Laarayedh ; l’ex-ministre des Droits de l’Homme et de la Justice transitionnelle (2011-2014) Samir Dilou ; l’ex-ministre de la Santé (2011-2014, puis 2020) Abdellatif Mekki ; l’ex-ministre de la Justice (2011-2013) et ministre délégué (2013-2014) Noureddine Bhiri ; l’ancien ministre du Transport (2011-2014) Abdelkrim Arouni ; l’ex-président du conseil de la Choura Fathi Ayadi ; l’ex-ministre des Affaires étrangères (2011-2013) et gendre de Ghannouchi, Rafik Abdeslam ; ou encore le vice-président du parti Ajmi Lourimi