Société

Tunisie : rattrapage vaccinal et polémique

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Mis à jour le 3 septembre 2021 à 12:52

Près de 1 million des 18-39 ans ont été vaccinés en 24 heures à la mi-août 2021. © Jdidi Wassim / Medialys Images/S/SIPA

Alors que l’on assiste à une forte accélération du rythme des vaccinations depuis juin, le président Kaïs Saïed a semé le trouble en préconisant la vaccination obligatoire des enfants… avant la rentrée.

Dans un entretien accordé le 1er septembre à Ali Mrabet, chargé de la direction du ministère de la Santé, le président Kaïs Saïed préconise de conditionner la rentrée scolaire à la vaccination des élèves. Une recommandation de dernière minute qui a provoqué un tollé dans les familles et au sein de la société civile.

Les parents pris au dépourvu

« L’Etat prend les parents au dépourvu », tempête une mère de famille qui doit gérer deux rentrées, celle de son aîné dans le privé le 2 septembre et celle de sa cadette à l’école publique le 15 septembre. Face aux protestations des parents, associations et chefs d’établissement, le ministère a légèrement rétropédalé le 2 septembre en annonçant que cette mesure ne concernerait que « les élèves âgés de 12 à 14 ans, qui seront vaccinés au sein même de leur établissement scolaire ».

Kaïs Saïed, qui avait déclaré la guerre au Covid-19 lors du premier confinement de 2020, s’est contenté, pendant plus d’une année, à laisser faire le gouvernement. Il a fallu que les indicateurs de la pandémie soient dans le rouge, que le personnel de santé tire la sonnette d’alarme, que les images de malades suffocants par manque d’oxygène soient partagées sur les réseaux sociaux pour qu’il confie la vaccination dans les régions aux militaires et leur délègue ensuite toute la gestion de la pandémie.

Avant même que Carthage ne fasse appel à l’aide internationale et ne mobilise les canaux diplomatiques, la société civile et la communauté tunisienne à l’étranger avaient formé une chaîne de solidarité qui a permis de fournir du matériel médical, des respirateurs et des fonds pour lutter contre le virus.

Négligence coupable

Les contacts pris par le président visaient à trouver rapidement des doses de vaccin, lesquelles faisaient cruellement défaut faute d’avoir été commandées. Le gouvernement Mechichi avait en effet misé sur les dons du système Covax, sans tenir compte du fait que les quantités étaient limitées et ne pouvaient en aucun cas couvrir les besoins de la Tunisie.

Une négligence qui a fait craindre le pire à Kaïs Saïed, qui, depuis, comprenant que l’immunité collective passe par une vaccination massive, tente de rattraper le temps perdu, quitte à faire des erreurs. « Lui non plus ne s’est pas préoccupé des vaccins avant juin, lorsque l’alerte a été donnée », observe l’éditorialiste Zyed Krichen.

Le locataire de Carthage considère cependant l’effort vaccinal fourni cet été comme une prouesse et presque comme une victoire personnelle. Les chiffres lui donnent raison : 2 165 194 Tunisiens avaient reçu deux injections au 31 août, contre seulement 643 457 au 30 juin. Au total, 4 179 830 de personnes avaient reçu au moins une dose. Mais le nombre de décès – 3 500 pour le seul mois d’août et un total de 23 647 depuis mars 2021 – est lui aussi sans appel.

Les militaires à la rescousse

La Tunisie est encore loin d’avoir atteint l’immunité collective, mais on a de facto assisté depuis juin à une forte accélération du rythme des vaccinations grâce à l’implication de la santé militaire dans la gestion de la crise, à la mobilisation du personnel médical et de bénévoles durant les journées portes ouvertes et, surtout, aux dons de vaccin.

Pour justifier sa recommandation de vacciner les enfants, le président a rappelé que, dans les années 1960, il fallait produire un certificat de vaccination pour être scolarisé.

Sauf qu’à l’époque la vaccination des écoliers – et les rappels – étaient pris en charge par le système éducatif, et ce depuis l’indépendance, avec force campagnes de sensibilisation pour couvrir un maximum d’enfants. « Rares étaient ceux qui, après la petite enfance, se faisaient vacciner en milieu médical, l’école y pourvoyait», se souvient un pédiatre à la retraite.

Surenchère syndicale

L’initiative du président à la veille de la rentrée préoccupe néanmoins Moez Cherif, pédiatre et président de l’Association tunisienne de défense des droits de l’enfant : « Il ne faut pas priver les enfants du droit fondamental qu’est l’accès à l’éducation, lequel est inscrit dans la Constitution. La faiblesse actuelle de l’État aidant, le président fait le jeu des syndicats, qui réclament, entre autres revendications, la vaccination des enfants pour protéger les enseignants, lesquels menacent de faire grève. »

Les doléances sanitaires de la Fédération générale de l’enseignement secondaire, dont les appels aux débrayages sont depuis plusieurs années un frein au bon déroulement des années scolaires, n’ont en l’occurence aucune base scientifique et objective.

Tous les prétextes sont bons pour faire grève, regrette Moez Cherif, pédiatre et président de l’Association tunisienne de défense des droits de l’enfant.

« Tous les prétextes sont bons pour faire grève. Le syndicat dénie ainsi aux enfants le droit à l’éducation et provoque avec ces débrayages des souffrances que les périodes de confinement ont aggravées. Il faut que la vaccination soit prise en charge en milieu scolaire », renchérit Moez Cherif, également membre de la Commission nationale de vaccination, laquelle n’a pas été consultée au sujet de la vaccination des enfants.