Société

La « génération sacrifiée » du football gabonais

Mis à jour le 4 septembre 2021 à 11:25

Entraînement de l’équipe de l’AS Bouenguidi.

Ces dernières années, l’État gabonais a massivement subventionné le football afin de le professionnaliser. Pourtant, la situation des joueurs, précarisés par la pandémie, ne s’est pas améliorée…

Depuis le mois de mars 2020, le football n’existe quasiment plus au Gabon. Les championnats professionnels, interrompus en raison de la pandémie de Covid-19, n’ont jamais repris. Les amateurs de football ont dû se contenter des quelque matchs de la sélection nationale, qui s’est qualifiée pour la Coupe d’Afrique des nations (CAN, qui aura lieu en 2022 au Cameroun), et de ceux de l’AS Bouenguidi en Ligue des champions et en Coupe de la confédération africaine. Si tout se passe comme prévu, la saison 2021-2022 devrait débuter en septembre, après plus de dix mois d’interruption.

À défaut de compétition, et avec toutes les conséquences, parfois dramatiques, que cela a pu engendrer pour les joueurs, les staffs techniques et le personnel administratif des clubs, les autorités gabonaises ont entrepris de remettre de l’ordre dans le secteur. Des Assises du football ont été organisées à Libreville par le ministre des Sports, Franck Nguema, et par la Fédération gabonaise de football (Fegafoot).

« Tout n’est pas allé au football »

« Nous, les joueurs, nous n’avons tout simplement pas été conviés, ce qui est tout de même paradoxal, car il me semble que les footballeurs ont un rôle important dans le football, ironise l’ancien international Rémy Ebanega, qui préside désormais l’Association nationale des footballeurs professionnels du Gabon (ANFPG). Le bilan de ces dernières années, où l’État a versé des subventions aux clubs professionnels, est assez facile à faire : le football gabonais est dans une situation critique, tout simplement parce que l’argent a souvent été très mal utilisé. L’État n’a pas effectué de contrôle strict. »

Rémy Ebanega, président de l’Association nationale des footballeurs professionnels du Gabon, en 2018, à Libreville

Steeve Jordan / AFP

En 2012, après la CAN organisée conjointement avec la Guinée équatoriale, le gouvernement a en effet décidé de revoir à la hausse le niveau des subventions. Les dotations ont donc augmenté jusqu’à atteindre, en 2020, un montant total de 53,4 millions d’euros. Des sommes versées aux clubs de Ligue 1 et Ligue 2, à la Ligue nationale de football (Linaf) et au cabinet de consultant de l’Espagnol Jaume Ferrer Graupera, un ancien vice-président du FC Barcelone, qui s’était vu confier, entre 2011 et 2016, la mission d’aider à développer le football professionnel au Gabon.

Une commission de contrôle est indispensable. C’est de l’argent du contribuable dont il est question ! »

Le succès a néanmoins été très relatif. « Les clubs ont reçu de l’argent mais de toute évidence, tout n’est pas allé au football, tacle le député Adrien Nkoghe Essingone, ancien président de la fédération gabonaise désormais à la tête de la task force chargée de préparer l’avenir de la discipline. Ce n’est pas normal. C’est pour cela que le chef de l’État a souhaité que des assises soit organisées. »

Si le montant des subventions annuelles n’est pas encore connu, celles-ci seront soumise à un monitoring beaucoup plus strict. La création d’une commission de contrôle et de gestion est ainsi envisagée. « C’est indispensable, insiste Adrien Nkoghe Essingone. C’est de l’argent du contribuable dont il est question ! »

Petits boulots

« L’État va continuer à accompagner le football professionnel sur une durée de trois ans, affirme l’ancien patron de la fédération. À l’issue de cette période, les clubs deviendront des “sociétés à objet sportif” et devront générer eux-mêmes des ressources, notamment via le sponsoring privé. »

Nous demandons de vrais contrats et une protection sociale pour les joueurs »

Le gaspillage de ces dernières années était-il prévisible ? « Plus les sommes sont importantes, plus des gens se servent au passage, surtout s’il y a peu de contrôles, affirme un joueur gabonais sous couvert d’anonymat. Il y a des dirigeants de clubs qui ont probablement utilisé ces sommes à des fins personnelles. Sinon, comment expliquer que tant de joueurs soient concernés par le non-versement des salaires ? »

La pandémie bien sûr n’a rien arrangé, explique l’ancien international Rémy Ebanega, qui parle de « génération sacrifiée » : « Les joueurs ne jouent plus depuis mars 2020, ils ne touchent plus de salaire et certains enchaînent les petits boulots pour vivre. D’autres ont mis un terme à leur carrière. Le problème au Gabon, c’est que seule la sélection nationale compte. Ici, les joueurs n’ont pas de statut. En cas de blessure, ils ne sont pas payés et privés de compétition. Ce que nous demandons, c’est qu’ils touchent leurs salaires, qu’ils aient de vrais contrats et une protection sociale. Et il faut que les compétitions se déroulent de manière régulière. »