Politique

Sénégal : la coalition de l’opposition est-elle mort-née ?

Après des mois de tractations, la coalition « XXL » de l’opposition a officiellement été lancée ce jeudi 2 septembre. Mais sans le PDS des Wade, qui s’est rétracté au dernier moment.

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Mis à jour le 3 septembre 2021 à 10:41

De g. à droite : Karim Wade, Khalifa Sall et Ousmane Sonko (photomontage JA © Sylvain Cherkaoui, Vincent Fournier, Clément Tardif)

À la veille du lancement de la coalition Yewwi Askan Wi, Ousmane Sonko le promettait avec l’aplomb qu’on lui connaît : Macky Sall, assurait l’opposant, allait se retrouver « avec l’un des plus forts regroupements d’opposition que le Sénégal ait jamais connu ». Mais le lendemain, un communiqué expéditif du Parti démocratique sénégalais (PDS) venait écorner cette belle image d’unité. Le parti libéral s’y « étonnait » de la circulation de la charte annonçant la création de la coalition. « Le PDS informe n’avoir signé aucun document à ce propos. Sans en être informé officiellement, le PDS a appris qu’une cérémonie de signature est prévue ce jeudi, alors que jusque-là des points de désaccords subsistent », faisait savoir le parti, dénonçant au passage les « jeux de l’ombre » et « subterfuges inutiles » de ses presqu’alliés.

Depuis plusieurs semaines se dessinait la formation d’une alliance de quatre partis, sorte de « noyau dur » de la coalition que devaient composer le Pastef d’Ousmane Sonko, le mouvement Taxawu Sénégal de l’ancien maire de Dakar, Khalifa Sall, le PDS et le Parti de l’unité et du rassemblement (PUR). Dans un accord de principe, très vite scellé, Taxawu Sénégal et le Pastef s’étaient engagés à aller aux élections locales ensemble, avant que les discussions ne s’ouvrent à d’autres partis.

Engagés jusqu’à la présidentielle

Une alliance mort-née ? « Ce communiqué est un signal d’alerte », glisse un cadre du PDS, qui assure que le départ du parti n’est pas définitif. Selon nos informations, c’est la décision de ses alliés d’ouvrir la coalition et la discussion sur ses modalités aux autres formations politiques qui a précipité sa prise de distance. « Nous sommes la locomotive de cette coalition, veut croire cet opposant. Le PDS reste le plus grand parti du Sénégal et personne ne peut nous mettre la pression. »

Depuis l’arrestation éclair d’Ousmane Sonko en mars dernier, les principaux leaders de l’opposition discutent de l’opportunité d’aller ensemble aux élections locales de janvier 2022 contre Macky Sall. Dans cette fameuse charte que le PDS affirme ne pas avoir signée, que JA a pu consulter, les responsables politiques vont même plus loin et s’engagent pour les élections législatives, également prévues en 2022, et la présidentielle de 2024. Ils annoncent ainsi qu’ils ne ménageront « aucun effort pour avoir une liste unique pour les élections locales et législatives de 2022 » et éviter toute liste concurrente. En ce qui concerne 2024, ils s’engagent à soutenir « sans conditions » le candidat de la coalition qui sortira en tête pour un éventuel deuxième tour.

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Le texte prévoit également « de voter des projets de lois restaurant et garantissant l’ouverture démocratique, notamment en permettant à tous les leaders politiques de jouir de leurs droits civiques et politiques », une disposition directement liée aux cas de Karim Wade et Khalifa Sall, toujours inéligibles.

Le dernier point, qui comprend l’obligation de « s’abstenir de tout compromis ou compromissions politiques avec le pouvoir à l’horizon 2024 », illustre la défiance qui continue de régner dans les rangs de l’opposition. L’ensemble de ces points est susceptible de changer.

Nous ne rejoindrons pas cette coalition tant qu’elle restera un groupe Khalifa / Sonko et leurs satellites »

Mises à l’écart

Le fait que certaines formations politiques aient été mises à l’écart n’a néanmoins pas été du goût de tout le monde. Et ce malgré les efforts de Khalifa Sall qui s’est personnellement mobilisé pour convaincre les récalcitrants, se rendant à leur domicile ou les appelant personnellement. L’ancien député Thierno Bocoum n’a pas encore donné sa position. Le député Mamadou Diop Decroix et l’ancien maire de Dakar Pape Diop ont pour leur part décliné cette proposition de coalition XXL.

« La Convergence libérale et démocratique Bok Gis Gis, qui n’a été associée ni de près ni de loin aux discussions qui ont jeté les bases de cette coalition, considère que ce qui se fait sans elle, se fait contre elle », a déclaré Pape Diop. « Nous ne rejoindrons pas cette coalition tant qu’elle restera ce qu’elle veut être : un groupe Khalifa / Sonko, et leurs satellites », dénonce un leader de l’opposition, tandis qu’un autre évoque des « manipulations ».

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Certains responsables auraient par exemple préféré ne s’engager que pour les élections locales et non pas jusqu’à 2024, ou s’entendre sur les modalités de création des listes afin d’éviter les querelles. « Les batailles de positionnement, les risques de fractures ou de listes parallèles sont réels si l’on ne s’entend pas sur les règles d’investiture », concède un membre de l’opposition.

Ces quatre grands partis ne peuvent pas se permettre de négocier avec des formation qui n’ont pas grand-chose à offrir

Double jeu ?

« Il est plus facile de discuter à quatre que de discuter à 22, ajoute cet opposant, en réponse à ceux que la démarche a froissé. À quatre déjà, il nous a fallu plusieurs mois pour nous mettre d’accord. » « Il nous est apparu que quatre partis se dégageaient de par leurs finances, leurs militants ou leur pouvoir politique, ajoute un membre de Taxawu Sénégal. Ces quatre grands-là ne peuvent pas se permettre de négocier avec des partis qui n’ont pas grand-chose à offrir. »

« On ne peut pas forcer quelqu’un à aller dans un cadre qui ne lui convient pas, ajoute le cadre d’un parti membre de la coalition. Si cela ne marche pas, on aura fait ce qu’on pouvait. Mais le PDS a beau avoir quitté la table des négociations, il reviendra surement. Il n’a pas le choix. »

Le cadre de Taxawu Sénégal cité plus haut semble moins optimiste : « Le PDS joue un double jeu. Depuis le début, ils veulent avoir leur pool de libéraux. Comme Abdoulaye Wade le disait lui-même, ils veulent diriger le pays pendant 50 ans, comme le PS l’a fait. » Des discussions entre les différents partis étaient planifiées ce 2 septembre dans l’après-midi, juste avant le lancement officiel de la coalition. Un dernier espoir pour rabibocher les formations fâchées ?