Politique

Bouhafs/Karoui : Alger et Tunis ont-ils négocié des extraditions croisées ?

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Mis à jour le 2 septembre 2021 à 10:23

L’ancien militant autonomiste kabyle Slimane Bouhafs, en décembre 2015. © DR

Si le doute plane encore sur l’extradition vers la Tunisie des frères Nabil et Ghazi Karoui, arrêtés en Algérie le 28 août, l’expulsion concomitante par Tunis d’un réfugié politique algérien alimente bien des spéculations. Coïncidence ou accord négocié entre les deux voisins ?

L’interpellation des frères Karoui à Tebessa (Est algérien) le 28 août aurait pu se réduire à une simple affaire de franchissement illégal de la frontière. Nabil, fondateur du parti Qalb Tounes, et Ghazi, député de la même formation, sentant, avec la prise en main des pouvoirs par le président de la République Kaïs Saïed, que les choses allaient se corser, ont tenté d’échapper, avant la reprise de l’année judiciaire en septembre, aux poursuites engagées contre eux pour blanchiment et évasion fiscale.

Mais le drame humain qui se serait joué dans les coulisses de cette arrestation a suscité l’émoi de la société civile tunisienne. Des médias algériens, dont le journal Al Khabar, ont en effet indiqué que la capture des frères Karoui avait coïncidé avec l’expulsion vers Alger de Slimane Bouhafs, ancien policier et militant autonomiste kabyle converti au christianisme et réfugié en Tunisie depuis 2018.

Extradé le 28 août, Bouhafs a été mis en garde à vue dans les locaux de la police à Alger. Présenté devant un juge d’instruction le 1er septembre, il a ensuite été placé sous mandat de dépôt.

Concours de circonstances ?

Placé sous la protection du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), qui lui avait accordé, en septembre 2020, le statut de réfugié politique, Bouhafs a pourtant été interpellé à son domicile, dans le quartier de Sejoumi, à Tunis, par des hommes en civil à bord de véhicules banalisés qui n’ont décliné ni leur identité ni leur fonction.

Sans aucune justification ni mandat, ils ont fait irruption, le 25 août, au domicile du président de la Coordination de Saint-Augustin des chrétiens en Algérie, qu’ils ont embarqué manu militari.

J’ai assisté à un enlèvement, assure un voisin

« J’ai assisté à un enlèvement », assure un voisin, stupéfait par la rapidité de l’opération. Depuis, les proches et la famille de Slimane Bouhafs sont sans nouvelles, mais les médias algériens soutiennent qu’il a été échangé contre les frères Karoui. « Tunis savait-il dès le 25 août que les Karoui avaient pris la fuite ? » s’interroge toutefois, pragmatique, un observateur, qui penche pour un concours de circonstances profitant aux deux pays.

Soupçonné d’être en relation avec le MAK

Condamné à trois ans de prison pour avoir posté sur les réseaux sociaux des publications « portant atteinte à l’islam et au Prophète Mohammed », Slimane Bouhafs, 54 ans, en a effectué deux, avant de rejoindre légalement la Tunisie en 2018 après avoir bénéficié d’une réduction de peine à la faveur d’une grâce présidentielle.

Converti au catholicisme, il est aujourd’hui soupçonné par les autorités algériennes d’être en relation avec le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), classé en mai 2021 comme organisation terroriste, et plus particulièrement avec son président Ferhat Mehenni, contre lequel elles ont émis un mandat d’arrêt international, lequel doit être transmis à Interpol. Alger accuse le MAK d’être à l’origine des incendies qui ont récemment ravagé le nord de l’Algérie et une partie de la Kabylie.

Les liens de Bouhafs avec cette organisation restent cependant à prouver, d’autant qu’« il lui aurait été difficile, avec son statut de réfugié, d’agir à distance depuis la Tunisie », souligne un avocat tunisien, alors que l’un de ses confrères algériens, Lahcène Touati, président de l’Institut algérien des études juridiques, rapporte que « Bouhafs est considéré comme un dirigeant du MAK », tout en estimant que « l’instruction est en cours, d’où le silence qui entoure cette affaire judiciaire et non politique ».

Tunis accusé d’avoir violé la Convention de Genève

Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) et quelque 40 organisations fustigent les autorités tunisiennes auxquelles elles demandent des explications officielles et s’insurgent du peu de cas qu’aurait fait la Tunisie de ses engagements internationaux, dont la Convention de Genève de 1951 et son Protocole de 1967, ainsi que la Convention de 1984 contre la torture, qui imposent de ne pas extrader un réfugié sous protection internationale.

Une position intransigeante motivée par la crainte que l’Algérie et la Tunisie n’aient convenu de manière bilatérale et à l’insu de tous d’échanger des prisonniers ou des personnes recherchées au mépris non seulement des conventions internationales mais aussi de la convention d’entraide judiciaire entre les deux pays qui proscrit les extraditions pour des raisons politiques et prévoit que les procédures passent par la voie diplomatique et non les services de l’Intérieur.

« Les Karoui et Bouhafs ne sont pas du même acabit et les liens entre nos pays se situent au-dessus de ces affaires », ajoute Lahcène Touati, qui ne voit pas de concordance entre l’interpellation des Karoui et les éventuelles poursuites contre Bouhafs, lequel, a-t-il souligné sur les ondes de Mosaïque FM, « ne risque ni la cour martiale ni la peine de mort ».

La Constitution tunisienne interdit l’extradition de personnes qui bénéficient de l’asile politique, rappelle le porte-parole du FTDES

Sans entrer dans ces considérations, Romdhane Ben Amor, porte-parole du FTDES, rappelle que l’article 26 de la Constitution tunisienne – qui dispose que « le droit d’asile politique est garanti conformément aux dispositions de la loi ; il est interdit d’extrader les personnes qui bénéficient de l’asile politique » – se suffit à lui-même.

« Bouhafs est un réfugié, nous retenons seulement ce point », tacle-t-il. Et de préciser qu’il redoute que d’autres pays comme la Syrie et le Soudan ne mettent à profit ce précédent pour réclamer certains de leurs ressortissants réfugiés en Tunisie.

Un précédent de triste mémoire

Le cas Slimane Bouhafs enflamme les réseaux sociaux et inquiète à raison la société civile : tout le monde a en mémoire le précédent de l’affaire Baghdadi Mahmoudi qui avait jeté l’opprobre sur le gouvernement tunisien en 2012. Cet ancien premier ministre de Kadhafi entré légalement en Tunisie en 2011 avait été incarcéré sous le prétexte fallacieux de franchissement illégal de la frontière pour être, ensuite, acquitté, puis maintenu en détention jusqu’à son extradition vers Tripoli le 24 juin 2012.

Une procédure totalement illégale dont le président tunisien de l’époque, Moncef Marzouki, n’avait pas été informé et qui résultait d’une négociation, avec le versement d’une rançon à la clé, entre Ennahdha et le gouvernement provisoire libyen. Les craintes des défenseurs des droits de l’homme étaient justifiées : Baghdadi Mahmoudi sera condamné à mort en 2015. Mais il verra sa peine finalement commuée à la faveur des changements de gouvernement et sera remis en liberté