Économie

Rachid Yazami : « Le Maroc est au cœur de la guerre pour les minerais rares »

Pour le physico-chimiste originaire de Fès, inventeur des batteries lithium-ion, le royaume pourrait être amené à jouer un rôle clé dans la transition énergétique et la tectonique des plaques qui secoue le monde de l’industrie. Entretien.

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Mis à jour le 3 septembre 2021 à 19:54

Rachid Yazami, à Grenoble, le 17 août 2021. © Maxime Gruss / Hans Lucas

L’histoire du physico-chimiste marocain Rachid Yazami montre à quel point le regard posé par l’adulte ou l’enseignant sur l’enfant est essentiel. C’est le fameux mythe de Pygmalion, remis au goût du jour par les sociologues de l’éducation et qui peut être résumé par cette phrase de Goethe : « Traitez un homme pour ce qu’il peut être et il deviendra ce qu’il peut et devrait être. »

Ou comment les croyances positives de l’entourage ou d’une figure d’autorité influencent la réussite d’un individu. C’est un ressort que l’on retrouve dans le récit de nombreuses grandes destinées, de Thomas Edison à Barack Obama en passant par Romain Gary, Gabriel Garcia Marquez ou Lbachir BenMohamed.

Toi, Rachid, tu seras chimiste !

Dans le cas de Rachid Yazami, l’inventeur aux plus de cent brevets, c’est un professeur qui a joué ce rôle : devant l’intérêt très marqué du jeune garçon, à 11 ans, pour la géologie, les pierres, les roches et la chimie (il remplissait des ballons avec de l’hydrogène qu’il produisait lui-même dans sa chambre d’adolescent) et son aisance, son professeur de physique-chimie au collège aura cette phrase prémonitoire, « toi, Rachid, tu seras chimiste ! », qui continuera de résonner en Rachid Yazami et de l’influencer telle une prophétie auto-réalisatrice des années durant.

Admis à l’issue des classes préparatoires aux grandes écoles d’ingénieurs à l’Institut national Polytechnique de Grenoble (INPG), c’est le souvenir de cette « prophétie » qui le pousse à se spécialiser en chimie, à contre-courant de ses camarades et des conseils des profs qui lui suggéraient de s’orienter vers la filière mathématiques appliquées et informatique, alors très tendance et qui permettait d’accéder à des emplois beaucoup mieux payés.

Grand bien lui en a pris, puisqu’à 68 ans cet ingénieur issu d’une famille modeste de Fès est aujourd’hui l’un des scientifiques mondiaux les plus en vue : il a reçu le très prestigieux prix Draper pour ses travaux de recherche déterminants dans le développement des batteries lithium rechargeables.

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Sa découverte de l’anode graphite pour la batterie lithium-ion, qui est au cœur de la grande transition énergétique amorcée par tous les pays, a révolutionné le monde. Comme a pu le faire Edison avec l’ampoule électrique.

Discret et fidèle à ses racines, l’homme – qui vit entre Singapour, Grenoble et le Maroc – a lancé, début juillet, un Centre d’excellence sur les batteries à Fès, et fait don de plusieurs de ses brevets au royaume. Objectif : faire bénéficier le Maroc des retombées de cette nouvelle révolution industrielle.

Entre deux voyages, il s’est entretenu avec JA de ses projets au Maroc, de la tectonique des plaques qui secoue le monde de l’industrie, et de la course aux minerais rares dont le royaume regorge et qui pourrait placer celui-ci au centre de ce nouvel ordre mondial en construction.

Jeune Afrique : Prix Draper [le Nobel de l’ingénierie], médaille Mohammed Bin Rashid… Vous avez été primé à de multiples reprises pour vos travaux sur les batteries rechargeables. Quel est le secret de votre réussite ?

Rachid Yazami : Beaucoup de travail et une bonne dose de persévérance. Il faut inventer des choses utiles qui correspondent à un besoin réel, mais il faut aussi avoir la patience de continuer à faire ce travail, même quand il n’y a pas de reconnaissance immédiate.

Quand j’ai commencé mes recherches, dans le cadre de mon DEA en 1978, puis d’un doctorat en 1979, je voulais combiner lithium et graphite dans une batterie pour parvenir à plus d’efficacité, car cela pouvait permettre de convertir la pile lithium en batterie rechargeable.

Mais je ne savais pas où tout cela me mènerait. Les premiers résultats étaient encourageants, mon directeur de recherche voulait même qu’on dépose un brevet. Mais face aux réticences des sociétés qui dominaient le marché des batteries en France à l’époque, nous ne l’avons pas fait.

J’ai poursuivi mes travaux sans me décourager. Plus de dix ans plus tard, le monde commence à s’intéresser à mes découvertes sur l’anode graphite. Sony commercialise les premières batteries lithium-ion dans son walkman en 1991. Mais ce n’est qu’à l’aube des années 2000, avec l’explosion du marché des téléphones portables et l’engouement qu’elle suscite pour les batteries, que mes découvertes rencontreront le succès.

Vous avez évoqué dans les médias et sur votre page Facebook votre « détermination à développer [mes] projets sur les batteries au lithium au Maroc ». Comment cela se traduit-il concrètement ?

J’ai plusieurs projets en cours au Maroc. D’abord, l’ouverture prochaine d’un Centre d’excellence sur les batteries à Fès [CEB]. Inauguré en juin 2021, ce centre actuellement en construction a pour but de former des ingénieurs compétents en matière de batteries électriques.

J’ai plusieurs projets en cours au Maroc, dont l’ouverture d’un Centre d’excellence sur les batteries à Fès.

Les travaux devraient prendre fin d’ici janvier 2022, et commencera alors une phase d’équipement du centre, de recrutement des professeurs et chercheurs, etc.

Par ailleurs, j’ai offert une dizaine de mes brevets à ce centre et à l’université privée de Fès. Ce sont des brevets qui doivent encore être développés pour obtenir le label Technology Readiness Level [TRL] afin de pouvoir être commercialisés. Aujourd’hui, ils constituent donc des sujets de recherche pour les doctorants et les étudiants du centre.

L’autre projet en discussion est la construction d’une usine GigaFactory pour la production de batteries et de systèmes de recharge ultra rapide.

À qui est destiné ce centre d’excellence ? Uniquement aux étudiants de l’Université privée de Fès ?

Le CEB sera ouvert à la fois aux élèves du cursus d’ingénierie de l’Université privée de Fès et aux élèves ingénieurs d’autres écoles qui souhaiteraient se spécialiser ou suivre un cycle de formation en génie des batteries.

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Car avec la transition énergétique, l’industrie marocaine va avoir un gros besoin de main-d’œuvre formée à ces technologies, qui connaissent bien le fonctionnement des batteries, le circuit de fabrication, mais aussi les normes de sécurité…

On dit que le Maroc posséderait des minerais très rares indispensables à cette industrie du futur. Qu’en est-il réellement ?

D’un point de vue géologique, le Maroc est un pays très riche. Certes, ce n’est pas un producteur de pétrole, mais il regorge de minerais en tous genres, dans ses sous-sols comme dans ses fonds marins.

À l’heure où la ruée vers les terres rares fait rage, les grandes puissances craignant une pénurie de minerais du type cobalt ou lithium face aux besoins croissants générés par la transition énergétique, ces ressources sont intéressantes et gagneraient à être précisées.

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Il n’est pas exclu de trouver chez nous des filons de terres rares. Ce qui aurait des implications géopolitiques importantes.

Justement, on entend parler de possibles découvertes au Maroc de gisements de lithium et de cobalt, minerais essentiels à la fabrication de voitures électriques, smartphones… au point qu’ils sont surnommés le « pétrole blanc de la tech ». Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Selon les estimations effectuées par la société britannique chargée des prospections, il y aurait, au large des côtes atlantiques marocaines, une montagne sous-marine de 3000 mètres de haut, le Mont Tropic, riche en minerais, située à environ 1000 mètres de profondeur. Cette montagne recèlerait des quantités importantes de cobalt, lithium, thallium…

Si ces ressources se révèlent réelles et exploitables, si cette exploitation est viable d’un point de vue économique et environnementale, ce serait alors une opportunité énorme pour le Maroc.

Riche en minerais, le Mont Tropic, au large du Maroc, pourrait provoquer un nouveau différend territorial entre Rabat et Madrid.

Mais il y a un préalable politique important, car si les Marocains estiment que cette montagne est située dans leurs eaux territoriales, ce que ne contestent pas les Nations unies, cet avis n’est pas partagé par tous. Notamment l’Espagne, qui a fait une demande d’extension de sa Zone économique exclusive [ZEE] auprès de l’ONU pour inclure cette montagne dans le territoire qu’elle contrôle depuis les îles Canaries.

Cela pourrait-il expliquer la récente crise diplomatique entre le Maroc et l’Espagne ?

Moi, je suis un scientifique, un chercheur, je ne me mêle pas de politique. Mais il est évident qu’il y a une course dans le monde entier pour les terres rares, et que cela met les différents États sous pression par crainte d’une pénurie.

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Dans ce contexte, si les ressources de cette montagne, en cobalt notamment, se confirment, il est normal que cela aiguise les appétits. Pas que du côté espagnol d’ailleurs.

L’Allemagne, qui a une industrie automobile importante, s’intéresse de près au cobalt. Le constructeur allemand BMW a signé en 2020 un accord de 100 millions d’euros pour la fourniture de cobalt avec le groupe minier marocain Managem.

BMW a signé en 2020 un accord de 100 millions d’euros pour la fourniture de cobalt avec le groupe minier marocain Managem.

Mais cela ne suffit pas. Avec la transition vers les véhicules électriques, l’industrie automobile allemande a besoin de cobalt en quantités cent fois plus importantes.

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De même que les Américains, qui ont besoin de diversifier leurs sources d’approvisionnement, dans la mesure où une bonne partie des terres rares sont situées en Chine, ou encore en RDC, où se trouve la plus grande réserve connue au monde de cobalt.

D’ailleurs, ces ressources ne sont pas seulement lorgnées par l’Allemagne, l’Espagne ou les États-Unis : le monde entier recherche le cobalt actuellement. Le cobalt et le lithium sont l’or blanc du XXIe siècle.

Si les tensions autour de ces minerais ne sont pas résolues, cela pourrait même déclencher des guerres. Tout comme le pétrole au siècle dernier.

Pensez-vous que ce soient les gisements du Mont Tropic qui ont pu pousser un géant comme Tesla à s’intéresser au Maroc et à signer des contrats avec des industriels de Bouskoura ?

Tesla ne va pas fabriquer de batteries au Maroc. Les batteries au lithium de Tesla sont produites par la GigaFactory de Tesla aux États-Unis, dans l’Arizona. Et Tesla travaille à lancer une GigaFactory en Allemagne et en Australie.

En revanche, une voiture électrique n’est pas constituée que de batteries, de nombreux autres composants entrent en ligne de compte. Et sur ce point, le Maroc a développé depuis bientôt quinze ans des compétences, aussi bien en matière de câblage que dans la fabrication de petits composants, avec une main-d’œuvre qualifiée, capable de fabriquer des produits de qualité.

Ce qui explique l’implantation de plus en plus importante dans le royaume d’opérateurs du secteur automobile et de l’aéronautique. D’autant que s’est développé sur place tout un maillage de fournisseurs, aussi bien de composants électroniques que de pneus, de vitres ou de câbles adaptés à ces secteurs.

En venant au Maroc, Tesla veut bénéficier de cet environnement, notamment pour la fabrication de composants électroniques.

La Commission spéciale sur le modèle de développement [CSMD] parle de la nécessité de mettre en place une réforme profonde du secteur énergétique pour profiter des révolutions technologiques et développer un marché ouvert à l’investissement national et étranger. Cela vous semble-t-il réalisable ? Et à quelles conditions ?

Ce sont de belles ambitions. Mais la mise en œuvre de toutes ces réformes nécessite un changement profond des mentalités. Et cela passe par l’éducation. C’est l’urgence et la priorité numéro un.

Car tant que nous aurons des piétons qui traversent n’importe où, des automobilistes qui ne s’arrêtent pas quand il le faut, que des règles élémentaires ne seront pas respectées, on aura beau mettre en place les plus belles réformes, on n’avancera pas. Et, surtout, l’impact en matière de développement de ces réformes technologiques, industrielles et économiques restera limité.

Le respect des règles, l’amour du travail, la discipline et le civisme… doivent être appris/inculqués et mis en pratique dès le plus jeune âge. Et ceux qui ne respectent pas la loi doivent être pénalisés.

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À Singapour, où j’ai passé plusieurs années, une personne qui ne respecte pas les règles est immédiatement verbalisée : vous payez tout de suite ou bien cela peut aller très loin, jusqu’à la prison et l’expulsion pour les étrangers. Les gens ne badinent pas avec la loi et cela se voit tout de suite.

Au Maroc, nous avons un gros effort à faire sur toute une génération, soit vingt-cinq ans.

Le Maroc peut-il devenir un hub de fabrication de batteries, ou même de production automobile électrique pour la région (Europe / Afrique) ?

Cela dépend de ce que vous appelez un hub. Aujourd’hui, plus de 70 % des batteries au lithium pour les voitures électriques sont fabriquées en Chine. Le reste est ainsi réparti : un peu plus de 10 % au Japon, autant aux États-Unis et moins de 5 % en Europe.

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L’Europe a pris conscience de son retard, qui rendent les constructeurs automobiles, tels que Mercedes, BMW ou Renault, dépendants de la Chine. Elle a lancé depuis 2019 plus de vingt projets de GigaFactories, qui vont devenir opérationnelles à partir de 2024.

En 2025, l’Europe va donc passer de 5 % à près de 20 % de la production mondiale de batteries au lithium. Dans cette configuration, il est peu probable que l’Europe, qui va produire plus de 1000 Gigawatt-Heure d’ici 2030, fasse appel au Maroc pour la fabrication de batteries au lithium. Alors que le royaume produit aujourd’hui 0 Gigawatt-Heure.

Le Maroc peut devenir un hub potentiel de fabrication de batteries pour le continent africain.

Au mieux, si tout va bien, le pays pourra produire à cet horizon une dizaine de Gigawatt-Heure. Ce qui lui permettra de devenir un hub potentiel pour le continent africain, où aucun pays ne produit de batteries au lithium pour le moment.

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Actuellement, le monde entier va vers la voiture électrique. De nombreux pays dits technologiquement avancés vont arrêter de produire des voitures à moteurs thermiques d’ici 2030. À partir de 2025/2030, les seules voitures qui seront vendues seront des véhicules électriques.

Or ces voitures auront besoin de batteries. Les spécialistes qui faisaient auparavant de la mécanique vont donc devoir se reconvertir dans les batteries et dans le génie électrique de manière générale. Le besoin en experts en matière de batteries va augmenter de manière très importante. Et le Maroc ne va pas échapper à cette vague.

Par exemple, aussi bien PSA que Renault ont déclaré récemment qu’ils allaient produire des voitures électriques dans leurs usines marocaines.