Société

Jeux paralympiques : Hakim Arezki, d’Azzazga à Tokyo

Mis à jour le 1 septembre 2021 à 17:12

L’international français de cécifoot Hakim Arezki.

En 2001, Hakim Arezki perdait la vue lors d’une manifestation durement réprimée en Kabylie. Vingt ans plus tard, il participe sous les couleurs de la France aux Jeux paralympiques de Tokyo comme joueur de cécifoot. Portrait d’un miraculé qui sera sur le terrain ce jeudi 2 septembre.

« La dernière image que j’ai vue est celle d’un gendarme en position de tir. J’ai fait un léger mouvement de la tête lorsque j’ai ressenti quelque chose de chaud me transpercer le visage juste à côté de la tempe. J’ai vu alors une lumière intense, puis le noir absolu. »

Cette dernière image de ce gendarme qui lui tire une balle dans la tête, Hakim Arezki la revoit souvent devant ses yeux qui ne reverront plus jamais la lumière du jour. Vingt ans après, le souvenir de cette tragique journée du 27 avril 2001 est encore vivace, même si le traumatisme s’est peu à peu estompé avec le temps.

Revanche

À Tokyo, où il participe aux Jeux paralympiques sous les couleurs de la France dans la discipline de cécifoot, Hakim Arezki, 38 ans, savoure sa revanche sur toutes les épreuves qu’il a endurées, les sacrifices que lui et les siens ont consentis.

Tomber sept fois, se relever huit : ainsi peut-on résumer le parcours de cet international français d’origine kabyle qui arbore le maillot n° 5, celui que portait l’une de ses idoles, Zinédine Zidane, lorsqu’il jouait au Real Madrid. D’Azzazga, en Kabylie, à Tokyo, au Japon, destin exceptionnel d’un revenant.

Ce vendredi 27 avril 2001, Hakim, 18 ans et encore au lycée, prend part à une marche pacifique dans la ville de Azzazga. Depuis une semaine, la Kabylie vit au rythme d’émeutes qui ont déjà fait une trentaine de morts. Lorsque les manifestants arrivent devant les gendarmes, ces derniers tirent dans le tas.

Trois personnes tombent, mortellement touchées. Hakim reçoit une balle qui lui déchire le tendon d’Achille et une autre qui se loge juste au-dessous de la tempe. S’il n’avait pas fait un léger mouvement de la tête en une fraction de seconde, il l’aurait reçue en plein front.

Hakim est acheminé vers l’hôpital d’Azzazga, submergé par les morts et les blessés. Devant la gravité de ses blessures, on décide de l’évacuer le soir même vers l’hôpital Mustapha-Pacha d’Alger. C’est à Paris, où il est installé et travaille comme chauffeur livreur, que son père, Boudjemâa, un Franco-Algérien, apprend la nouvelle.

Une première prise en charge qui laisse à désirer

Le lendemain, il prend le premier avion pour se rendre au chevet de son fils, qu’il découvre dans un état désespéré. « Les médecins ont mis un plâtre à son pied alors que la plaie était encore saignante, raconte Boudjemâa. La tête de Hakim est recouverte par un pansement. Le compagnon de chambre qui a reçu une balle dans la mâchoire est dans le même état. Patients et parents étaient livrés à eux-mêmes. »

À mon avis, votre garçon va perdre la vue

Quand le père de Hakim demande des explications sur l’état de santé de son fils et ses chances de guérison, un médecin lui tient un discours de vérité. « À mon avis, votre garçon va perdre la vue, lui explique-t-il en substance. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de l’évacuer vers l’étranger. »

Course contre la montre

Boudjemâa se lance dans une course contre la montre pour obtenir au plus vite un passeport, un visa et les documents nécessaires. Alerté, un membre de l’ambassade de France se déplace à Mustapha-Pacha pour s’enquérir de visu de l’état de santé de Hakim.

Pour préparer l’admission de son fils dans un hôpital parisien, le père s’acquitte de 35 000 francs (environ 6000 euros) pour couvrir les frais d’une semaine d’hospitalisation. Dimanche 2 avril, Hakim est évacué vers Paris alors que trois fragments de balle sont encore logés dans sa tête. Le voyage par avion est un supplice : le jeune garçon sombre dans le coma par intermittence et la pression à bord est telle qu’il sent sa tête sur le point d’exploser.

Sauvé de justesse d’une amputation du pied

À Paris, les médecins sont interloqués par la prise en charge que le patient a reçue à Alger. Ils envisagent même un temps l’amputation du pied tellement la plaie est purulente avant de finalement le lui sauver. L’opération à la tête, qui dure plusieurs heures, permet aux chirurgiens d’extraire trois fragments de la balle dont Hakim et son père pensent qu’elle est explosive. La balle a sectionné le nerf optique. Il faudrait un miracle pour que le garçon revoie un jour la lumière du jour.

Pour financer les frais d’hospitalisation de son fils, Boudjemâa contracte crédit sur crédit et compte sur l’aide d’âmes charitables. Six mois après l’opération, Hakim entame des séances de rééducation. La famille ne perd pas espoir de lui sauver la vue. On leur conseille Cuba, mais le père opte pour un hôpital russe et s’endette un peu plus. Hélas, après une batterie d’examens, le diagnostic des médecins russes est implacable : « Deux heures après l’impact de la balle, on peut sauver un œil. Une année après, aucun espoir. »

Papa, je vivrai avec…

C’est fini ! Hakim ne recouvrera plus jamais la vue. Il sera aveugle le restant de ses jours. À l’annonce de ce verdict, Hakim reste stoïque et lucide. Il s’y était préparé depuis le premier jour. Il rassure même ce père qui a déjà dépensé une fortune pour le soigner : « Papa, je vivrai avec… »

De retour en France, Hakim intègre un centre spécialisé pour non-voyants. Il faut tout réapprendre de la vie. Il commence par le braille, qu’il mettra trois ans à maîtriser. Mordu de ballon rond, il s’initie au cécifoot et s’engage dans plusieurs clubs. La guitare que son père lui offre sur son lit d’hôpital devient une compagne, puis une passion.

De retour en Kabylie pour des vacances, Hakim se rend sur les lieux où ce gendarme lui a logé une balle dans la tête. Les retrouvailles avec les siens et cette terre où il passé dix-huit ans sont aussi chaleureuses que douloureuses. Mais sa nouvelle vie, Hakim ne la construira pas au pays, où il retourne régulièrement, mais en France.

Champion d’Europe et finaliste des Jeux paralympiques

Nouvelle existence, nouveaux challenges. Accordeur de piano, professeur de sport pour non-voyants, il évolue au FC Cécifoot de Précy-Sur-Oise (Yvelines). Naturalisé français, il connaît sa première sélection chez les tricolores en 2009.

S’enchaînent alors les matchs internationaux et les compétitions. Champion d’Europe en Italie en 2009 et finaliste de Jeux paralympiques de Londres en 2012, le natif d’Azzazga est, en décembre 2012, élevé au rang de chevalier de l’ordre du Mérite.

Aujourd’hui père d’une fillette de 8 mois prénommée Nilya, Hakim est un homme comblé. Son père dit qu’il est un guerrier, un battant que les vicissitudes de la vie ont transformé en combattant. « Sa réussite est une vengeance sur celui qui lui a ôté la vue, une vengeance sur les toutes les épreuves qu’il a vécues », dit Boudjemâa.

Même si ce père qui s’est saigné aux quatre veines est empli de fierté, il ne peut s’empêcher de se poser des questions. Qui a tiré sur les manifestants de 2001 en Kabylie, faisant 126 morts et un millier de blessés, dont Hakim ? Qui a donné l’ordre de réprimer dans le sang ? Pourquoi les auteurs de ces tueries n’ont-ils jamais été jugés ? « Nous ne ferons jamais notre deuil tant que nous n’aurons pas de réponses à ces interrogations », souffle Boudjemâa.

À Tokyo, l’équipe de Hakim Arezki n’a pas vraiment brillé. Trois matchs, trois défaites, face au Japon (4-0), la Chine (1-0) et le Brésil (4-0). Quand il mesure le long chemin qui l’a mené d’Azzazga à Tokyo, Hakim, qui garde toujours sur lui les trois fragments de la balle qui lui a transpercé le visage, conclut malgré tout qu’il est un miraculé de la vie.