Économie

Anatole Collinet Makosso : FMI, France, pétrole et Bassin du Congo… Entretien exclusif avec le Premier ministre congolais

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Mis à jour le 31 août 2021 à 19:29

Anatole Collinet Makasso, Premier ministre du Congo (Brazzaville), à Paris, le 31 août 2021. © Vincent Fournier pour JA

Le Premier ministre congolais, Anatole Collinet Makosso, vient d’effectuer une visite de travail à Paris, du 24 au 30 août. Il revient pour « Jeune Afrique » sur les résultats de cette mission importante pour son pays.

À peu près cent jours après sa nomination à la primature, Anatole Collinet Makosso vient de terminer sa première sortie internationale. Le chef de gouvernement congolais avait pris la tête d’une importante délégation comportant pas moins de neuf ministres pour effectuer une visite de travail en France, du 24 au 30 août. Un véritable marathon pour l’équipe gouvernementale, qui a pu en quelques jours rencontrer le ministre français de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, sa collègue de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la diversité et de l’Égalité des chances, Élisabeth Moreno, ainsi que le conseiller Afrique de l’Élysée, Franck Paris.

Les différents membres du gouvernement congolais ont également pu s’entretenir avec les responsables de l’Agence française de développement (AFD), de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) ainsi que du Mouvement des entreprises de France (Medef) lors des universités d’été de celui-ci. L’occasion pour l’exécutif congolais d’être rassuré par son partenaire français alors qu’un nouveau round sur la dette congolaise vient de démarrer avec le FMI et que le préalable avec les négociants pétroliers n’est toujours pas réglé.

Fort de la feuille de route que lui a confiée le président Denis Sassou Nguesso après sa réélection en mars, toute entière contenue dans le Plan national de développement (PND) 2022-2026, Anatole Collinet Makosso est donc venu chercher à Paris le soutien bilatéral qui fera peut-être la différence auprès des institutions multilatérales. En matière économique mais également environnementale où, là aussi, le Congo est venu chercher l’appui de la France quelques mois avant la COP26 de Glasgow, sur les dossiers de la gestion durable du bassin du Congo et du financement du Fonds bleu.

À l’heure de rentrer à Brazzaville, le Premier ministre a rencontré Jeune Afrique dans sa suite de l’hôtel Peninsula, dans le 16e arrondissement. L’occasion de dresser un premier bilan de son voyage et de revenir sur les échéances importantes qui attendent son pays ces prochains mois.

Jeune Afrique : Vous venez de conclure une importante visite de travail en France, quels en étaient les principaux objectifs ?

Anatole Collinet Makosso : C’était une mission à la fois économique et écologique, qui tenait compte de l’agenda actuel du Congo. Nous avons voulu profiter de la rentrée en France, notamment avec l’université d’été du Medef, pour relancer notre diplomatie économique avec l’État français, notre coopération avec les entreprises françaises, et vendre la destination Congo aux investisseurs.

Nous avons également assuré la promotion de notre secteur privé et nous l’avons mis en contact avec les entrepreneurs français. Nous avons enfin présenté la carte des opportunités publiques congolaises pour lesquelles le gouvernement cherche à développer des partenariats avec le privé dans le cadre de joint-ventures.

Sur le plan écologique, nous sommes à la veille d’un grand événement avec la COP26 organisée à Glasgow. Le Congo est porteur d’un vrai projet de protection de l’environnement et du climat, il était donc nécessaire de rencontrer nos partenaires français pour être certains de parler ensemble d’une même voix.

Cette visite bilatérale répondait donc à un agenda essentiellement multilatéral pour le Congo ?

Visite bilatérale, oui, auprès de la France qui est un partenaire historique du Congo, dans le cadre en effet de l’agenda multilatéral de nos négociations avec le FMI. Sur ce dossier, nous comptons beaucoup sur le soutien de la France, comme cela a d’ailleurs toujours été le cas par le passé. La France est l’un des administrateurs du Fonds et a, à ce titre, son mot à dire pour accompagner notre plaidoyer.

Avez-vous obtenu le soutien français que vous étiez venus chercher ?

Nous avions trois préoccupations sur le plan économique. La première était d’obtenir le soutien et l’accompagnement de la France dans les négociations que nous menons avec nos partenaires économiques et financiers, notamment le FMI, mais également les traders.

Deuxièmement, nous cherchions également à obtenir l’appui et l’aide de l’Hexagone dans les relations que nous entretenons avec son secteur privé, en ayant notamment le même discours concernant la gestion de la dette importante du Congo vis-à-vis des entreprises françaises.

Nous sommes sûrs qu’une fois abouties les négociations avec le FMI, nous pourrons bénéficier de l’accompagnement de la France

Nous souhaitions enfin que la France nous accompagne dans le comblement du gap dans notre budget 2021. Notre loi des finances rectificative induit une différence de 300 milliards de francs CFA et la France peut nous accompagner en contribuant directement ou en nous aidant à trouver d’autres bailleurs. Ce qui est aujourd’hui acté, c’est que nous sommes sûrs qu’une fois abouties les négociations avec le FMI, nous pourrons bénéficier de l’accompagnement de la France.

Pour l’instant, le FMI vous demande de poursuivre vos efforts. Comment comptez-vous le satisfaire ?

Déjà, notre loi des finances rectificatives est « FMI compatible », avec une réduction du train de vie de l’État de 7,5 %. Cela n’a pas suffi mais le gouvernement s’est engagé en juin dernier, dans son ensemble, à reprendre les négociations avec le Fonds et donc à engager les réformes structurelles que le FMI a demandées. C’est ce que nous sommes en train de faire au niveau des services des douanes, du Trésor et des impôts.

Notre taux d’endettement est redescendu et représente aujourd’hui 91 % de notre PIB. Il est certes encore très éloigné des 70 % de la norme Cemac mais nous travaillons pour nous conformer à celle-ci et ces efforts ont d’ailleurs été reconnus lors de la dernière évaluation virtuelle du pays menée par les experts du Fonds. Je suis convaincu que leur appréciation sera désormais bien plus positive qu’elle ne l’a été auparavant.

Les gouvernements congolais précédents ont pu être tiraillés entre ceux qui souhaitaient reprendre les négociations avec le FMI et ceux qui prônaient une autre solution. Vous affirmez aujourd’hui que l’ensemble de votre équipe soutient le programme du Fonds ?

En effet, il y a quelques années, tout le monde ne parlait pas le même langage. Mais lors du séminaire gouvernemental qui a suivi ma prise de fonctions, le gouvernement s’est prononcé à l’unanimité pour la poursuite des négociations avec le FMI. Avec tout ce que cela comporte comme impératifs concernant les réformes structurelles à mettre en place comme la réduction du train de vie de l’État ou la poursuite des efforts en matière de transparence. Cette unanimité est un élément important que nous portons aujourd’hui à l’attention de nos partenaires.

Les autorités françaises apprécient les efforts que nous fournissons

Bruno Le Maire, le ministre français de l’Économie et des Finances, a lui aussi insisté durant votre rencontre sur les impératifs de transparence, de gouvernance, de lutte contre la corruption lors de ces négociations avec le FMI. Comment avez-vous reçu le message ?

Je dois dire que l’engagement du ministre a été franc et sans ambiguïté et je dirais que, de ce point de vue, nous sommes en phase avec les autorités françaises qui apprécient les efforts que nous fournissons. Il a affirmé qu’il nous soutiendrait si effectivement nous suivions le programme du FMI en poursuivant les réformes engagées. Ce qui veut dire qu’il reconnaît déjà que ces réformes existent.

Qu’avez-vous réussi à mettre en place dans ces différents domaines, depuis votre nomination ?

Les guichets uniques au Trésor par exemple, qui font en sorte que les fonctionnaires ne soient plus en relation directe avec l’argent dans le cadre de recouvrements fiscaux. Ceci afin d’être sûr que la ressource aille bien là où elle doit aller. Nous avons pris beaucoup d’initiatives de ce style qui doivent faire comprendre qu’il y a aujourd’hui un véritable engagement de notre part pour garantir une meilleure transparence, améliorer la gouvernance et rétablir l’autorité de l’État.

80 % des 48 mesures demandées par le FMI ont été mises en place

Selon vous, le Congo a donc de bonnes chances de convaincre le FMI lors de ce nouveau round de négociations ?

L’engagement de nos partenaires français est un indicateur important. Même Paris n’a pas toujours été convaincu des efforts réalisés par le Congo pour mettre en œuvre les mécanismes exigés par le FMI. Je pense pouvoir dire que nous bénéficions aujourd’hui d’un préjugé favorable de nos amis français. Et nous pouvons l’espérer du Fonds.

Plusieurs paramètres peuvent jouer en notre faveur. Aujourd’hui, 80 % des 48 mesures demandées par le FMI ont été mises en place. Ne restent plus que celles concernant la lutte contre la corruption et pour lesquelles une loi est en cours de révision afin justement d’intégrer les dernières observations du FMI. Elle sera adoptée sous peu.

Nous connaissons également un élan de croissance, porté notamment par le projet de société présenté par le président, dont les grands axes sont définis dans le Plan national de développement (PND) en matière de diversification de l’économie et de transition énergétique.

Mais ce PND peut-il être mis en œuvre sans un accord avec le FMI ?

Nous démarrerons en 2022 avec la mobilisation des ressources internes. Une grande réforme doit être lancée pour faciliter cette mobilisation, tout en rationalisant la dépense publique, bien sûr avec le soutien du FMI comme garant du succès du PND 2022-2026.

Cette stratégie présentée par le chef de l’État lors de sa réélection vise à relancer l’économie pour parvenir à une croissance supérieure à 2 % dès l’année prochaine. Nous étions à – 3 % en 2020 et les efforts réalisés durant le deuxième semestre 2021 nous permettent d’envisager atteindre les – 0,5 % à la fin de cette année. Nous devons pour cela nous appuyer sur les axes définis dans le PND, notamment en matière de diversification de l’économie.

Le discours devrait séduire les experts du Fonds…

Ils l’ont été lors de leur dernière mission d’évaluation virtuelle. Tous ces éléments m’amènent à penser que nous sommes sur la bonne voie.

Reste également à régler le différend avec les négociants pétroliers. La France est prête à vous accompagner également dans ce dossier, avez-vous dit. Où en sont les négociations avec les traders ?   

Quelques accords ont déjà été conclus avec deux d’entre eux, Orion et Trafigura. Nous devons encore trouver une solution avec Glencore. Et en effet, pour la première fois, nous ne partirons pas seuls dans ces négociations puisque Paris a accepté de nous accompagner dans les discussions. Ensemble, nous pourrons constater la difficulté de la situation et envisager d’autres stratégies, d’autres mécanismes. Comparativement à ce que nous avons connu, nous sommes dans une position plus confortable.

Comment assurer en même temps le développement et le désendettement du pays ?

Le plus important pour nous est de ne recourir à l’endettement qu’en cas de nécessité absolue, en veillant à ce que ce soit fait à travers des prêts concessionnels, accordant certaines facilités et portant sur des durées de remboursement très longues. Nous devons également veiller à la qualité des investissements et des investisseurs en mettant en place un cadre. Les mécanismes mis en place au niveau institutionnel doivent nous garantir une gestion beaucoup plus durable, plus méthodique, des ressources publiques.

Vous êtes venu à Paris avec une importante délégation ministérielle. Ses membres ont-ils rempli leur mission, notamment les plus observés, aux Finances, à la Coopération internationale et à l’Environnement ?

Le premier a pu obtenir, tant de la part du ministère de l’Économie et des Finances que des fonctionnaires du Trésor ou encore de l’AFD, ce que nous espérions. Le ministre chargé de la Coopération internationale et des Partenariats public-privé [PPP] a réussi à mettre en place un important cadre de PPP entre le Congo et la France. Il a aussi signé un certain nombre d’accords avec des entreprises comme Sea Invest, qui va moderniser les installations de manutention du port de Brazzaville.

Du côté de l’Environnement également, notre plaidoyer auprès du ministère de la Transition écologique nous permettra d’avoir le même discours à la COP26 sur le financement du Fonds bleu. Tous ces résultats démontrent que nous avons eu raison d’organiser ce voyage.

C’est donc un ballon d’oxygène pour l’économie congolaise que vous êtes venu chercher en France ?

Tout à fait. Et je pense que vous avez compris que l’objectif a été atteint.