Politique

Mali : ce que l’on sait de l’enlèvement du rappeur Dr Keb

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Par - à Bamako
Mis à jour le 31 août 2021 à 17:29

Amadou Kebe a disparu depuis le 29 juillet 2021 depuis le © Capture ecran BAMADA-CITY 223/Youtube

Où et par qui Dr Keb et ses accompagnateurs ont-ils été enlevés ? De quelles preuves de vie dispose-t-on ? Comment s’organisent les recherches ? Un mois après, JA fait le point.

Alors que la nouvelle de la disparition de l’artiste-musicien Amadou Kebe, dit « Dr Keb », se propageait comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux en cette fin juillet 2021, des membres de son staff ont d’abord démenti et ont tenté de le joindre. En vain. Début août, sa famille et une partie de son équipe ont confirmé au cours d’un point de presse la thèse de la disparition de Dr Keb, 27 ans, et deux de ses accompagnateurs : Ousmane Coulibaly, alias « Dr Bacozy », son chef du protocole, et Alfousseyni Touré, dit « Dr Alouss », son assistant manager.

Appels téléphoniques

Mais ce dimanche 30 août, les éléments de langage de la cellule de crise mise sur pied par les proches de l’artiste, et dont la Fédération des artistes du Mali (Fedama) fait partie, ont évolué. « On parle d’enlèvement », détaille Amadou Togo, leur porte-parole. Et pour cause. Un membre de la famille a reçu un appel téléphonique, au cours duquel les jeunes musiciens ont rassuré leurs familles, affirmant qu’ils « buvaient, mangeaient et se portaient bien ». « Des gens avec qui il faut négocier vont entrer en contact avec les familles », ont-ils ajouté. Mais à ce stade, ce sont les autorités maliennes qui devraient prendre le relais.

 

Le 11 aout, un communiqué du ministère malien de la Culture indiquait que Dr Keb et ses accompagnateurs ont disparu « entre le village de Ber et la ville de Gourma-Rharous », dans le nord du Mali, où « le groupe se trouvait pour donner une série de concerts visant à sensibiliser les populations en vue de renforcer la paix, la cohésion sociale et le vivre-ensemble ».

Étoile montante de la musique malienne, Amadou Kebe vit dans la commune de Kalabankoro, dans la périphérie de Bamako. En novembre, il a lancé son dernier album, intitulé Reality, auxquels de grands noms, comme Tiken Jah Fakoly ou Habib Koïté, ont participé. Ils devaient notamment se produire à Niafounké et à Goundam. À Gourma-Rharous, leur concert entrait dans le cadre d’activités initiées par la jeunesse. Aziz Maïga, jeune blogueur de la localité dont le nom est très peu cité, fait aussi partie des otages.

 

Il est « difficile de mettre tout sur la place publique dans un dossier aussi délicat », explique une source gouvernementale, tout en assurant que « des efforts sont en cours ». Selon nos informations, le ministre de la Culture, Andogoly Guindo – ancien membre de la cellule de crise pour la libération de Soumaïla Cissé –, a adressé, début août, des correspondances à ses homologues de la Sécurité et de la Défense. Il leur proposait alors la création d’une cellule de crise… « Je ne connais pas la suite, nuance notre source. Ce que nous avons demandé et ce que nous réitérons, c’est que ce dossier soit traité avec tact. Il ne faut pas trop le médiatiser. Le ministère de la Culture, notamment, connaît ce genre de situations. On sait maintenant qu’ils ont été enlevés et que le ravisseurs ont demandé une rançon. Ils peuvent faire monter les enchères. »

Contrebande et jihadisme

C’est à 7 km de l’entrée de Gourma-Rharous que les jeunes musiciens ont disparu, le 29 juillet dernier. Sur le même tronçon où, le 2 mai 2020, Drissa Sanogo, le préfet de Gourma-Rharous, a été lui aussi enlevé. Dr Keb et son équipe ont quitté Bamako par avion pour rallier Tombouctou le 28 juillet, puis, le lendemain, se sont dirigés vers cette ville. « Le matin, on avait communiqué avec eux. Le réseau était perturbé dans la zone depuis quelques jours. C’est pourquoi nous avons démenti tout de suite quand les internautes ont annoncé son enlèvement », rappelle Amadou Togo, qui demande aujourd’hui « plus d’implication de la part des autorités maliennes ».

Sur ce tronçon à 60 km de Tombouctou, il y a fréquemment des enlèvements, des braquages

Cette zone est présentée, par de nombreux connaisseurs, comme abritant une intense activité de contrebande. « Après Ber, sur ce tronçon à 60 km de Tombouctou, il y a fréquemment des enlèvements, des braquages », explique Oumar Cissé, président du Collectif de soutien aux otages, créé en 2017, après l’enlèvement d’Amadou N’Djoum, agent payeur de l’Institut national de Prévoyance sociale, libéré après 142 jours de captivité. Il alerte notamment sur la présence d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et d’Ansar Dine, membres du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), principale coalition jihadiste active au Sahel. Des affrontements y ont également opposé ce groupe à l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), affilié à l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Swap).

Dans un récent rapport sur Daech et Al-Qaïda daté du 21 juillet 2021, le Conseil de sécurité de l’ONU indique que « les enlèvements contre rançon sont restés la principale source de revenus des groupes terroristes » en Afrique de l’Ouest. De son côté, la division des droits de l’homme et de la protection de la Minusma affirmait, fin août, dans une note sur les violations et atteintes aux droits de l’homme et au droit international humanitaire au Mali, qu’ « entre avril et juin, au moins 527 civils ont été tués, blessés ou enlevés/disparus, soit une augmentation globale de plus de 25 % par rapport au premier trimestre ». Elle estime à 156 le nombre de personnes enlevées, notamment par les groupes dits « jihadistes », au cours de la période observée.

Outre les groupes qui se réclament du « jihad », les milices aussi s’adonnent aux prises d’otage pour « des motivations diverses ». La Minusma pointe ainsi que les membres de la milice Dan Na Ambassagou ont jusqu’ici enlevé 54 civils et réclamé « le paiement d’une rançon, pouvant s’élever dans certaines circonstances à 4 000 000 FCFA (6000 euros) par personne » dans le centre du Mali.