Société

Saad Lamjarred, les affaires s’accumulent (3/3)

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Mis à jour le 6 septembre 2021 à 13:28

Saad Lamjarred escorté par des policiers au tribunal d’Aix-en-Provence, le 18 septembre 2018. © Boris HORVAT / AFP

Icône planétaire aux innombrables tubes, le chanteur marocain est visé par quatre plaintes pour viol. L’une d’elles le conduira prochainement devant la cour d’assises, à Paris. Troisième et dernier épisode de notre série : les affaires se multiplient.

Il y a d’abord les « démêlés » judiciaires de Saad Lamjarred aux États-Unis. Une jeune mannequin américaine en herbe a déposé plainte contre lui en 2010 pour « viol ». Le modus operandi rapporté est similaire à celui décrit dans l’affaire Laura : le chanteur aurait rencontré la jeune femme dans un restaurant, avant de l’inviter chez lui à Brooklyn pour visionner son clip. Il serait ensuite devenu très insistant et, face au refus de la jeune femme, l’aurait battue et violée. La présumée victime porte plainte.

Mandat d’arrêt international

Saad Lamjarred est incarcéré, puis libéré sous caution. Il en profite pour quitter le territoire. Le chanteur, encore inconnu à l’époque, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international, sans conséquence. La jeune femme, découragée, laisse tomber.

Mais quelques années plus tard, au cours d’un séjour en Israël, cette dernière reconnaît Saad Lamjarred à la télévision, qui chante « Mal Hbibi Malou » (qu’arrive-t-il à ma bien aimée ?) Son violeur supposé est devenu une icône et se lamente sur le sort que lui réserve la gent féminine.

Ulcérée, la mannequin relance sa plainte en mai 2016 et son avocat new yorkais, Rifat Harb, fait une déclaration glaçante à la presse : « Le fait que ma cliente ait été privée de justice est la raison pour laquelle il a réussi. S’il n’avait pas fui, il n’aurait probablement jamais atteint la gloire. »

Arrangement financier

Au Maroc, tout le monde s’interroge sur une éventuelle extradition aux États-Unis de Saad Lamjarred, déjà incarcéré en France après la plainte de Laura. Et puis, rebondissement inattendu : la plaignante américaine décide d’abandonner les poursuites pénales.

Quant aux poursuites au civil, l’affaire a été réglée en dehors du tribunal en juin 2016 via un arrangement financier dont le montant n’a jamais été divulgué. Le 23 décembre 2016, l’affaire est officiellement classée aux États-Unis par un juge de la cour suprême de New York.

Me Harb affirme que « Saad Lamjarred aura désormais un argument très solide pour obtenir une libération sous caution en France », ce qui sera le cas en avril 2017. Mais ce n’est pas tout.

Rétractation forcée

Un mois auparavant, en novembre 2016, soit quelques semaines après la plainte de Laura, une Franco-Marocaine porte plainte à son tour à Paris pour un viol qui aurait eu lieu à Casablanca en avril 2015. Saad Lamjarred, déjà écroué à Fleury-Mérogis, est une nouvelle fois mis en examen afin d’être entendu dans cette affaire.

Mais la jeune femme décide finalement de se rétracter. Sa famille lui aurait tout bonnement intimé de « retirer sa plainte ». « Contrairement à sa victime parisienne, toi tu es aussi marocaine, et ici, tu es la seule responsable de ce qu’il t’est arrivé », a également ajouté la mère de la jeune femme, qui a témoigné dans un courrier adressé à la rédaction du Magazine TV Sept à Huit, diffusé sur TF1.

En avril 2017 donc, Saad Lamjarred, est libéré mais contraint de porter un bracelet électronique. L’affaire Laura, est toujours sous instruction judiciaire. Pour le chanteur et ses proches, c’est un soulagement. Saad Lamjarred, traumatisé par son séjour en prison, déclarera dans la presse avoir pensé au « suicide ».

Lâché par Me Dupond-Moretti après une nouvelle plainte, Lamjarred est devenue une cause perdue.

Soutenue, adulée, la star entend bien continuer à mener sa carrière artistique de front. Sur Instagram, tout sourire, il promet à ses fans un retour imminent. Jusqu’à ce que se produise l’impensable : le 26 août 2018, une nouvelle plainte pour viol, qui aurait eu lieu à Saint-Tropez la même année, est déposée par une jeune serveuse. Pour Saad Lamjarred, c’est le coup de trop : Me Dupond-Moretti le lâche. La star est devenue une cause perdue.

« Acquitator » est d’abord remplacé par Me Thierry Herzog, l’avocat de Nicolas Sarkozy, puis par Me Jean-Marc Fédida. Au sein de la twittoma marocaine, un collectif féministe lance le hashtag « Masaktach » (je ne me tairai pas), la chaîne 2M et Hit Radio décident de bannir le chanteur de leurs antennes.

Younes Boumehdi, PDG de la station, se rappelle qu’à l’époque « ces affaires successives ont finalement eu le mérite de créer le débat au Maroc. Parmi les auditrices et les auditeurs, il y avait les “pour” et les “contre”, mais nous avons décidé de respecter la parole des victimes présumées. »

En août 2018, Saad Lamjarred est donc de nouveau incarcéré pendant deux mois et demi, avant d’être libéré sous contrôle judiciaire et contraint de rester à Paris. Depuis, les restrictions ont été considérablement allégées, le chanteur a de nouveau le droit de voyager, de se produire sur scène, bref de poursuivre sa carrière.

Il est resté plusieurs mois au Maroc à l’été et à l’automne 2020, notamment pour lancer un magasin de prêt-à-porter, dont l’ouverture a été décalée pour cause de pandémie. Des rumeurs font même état d’un éventuel rôle dans une superproduction américaine.

En avril 2019, dans l’affaire Laura, un juge d’instruction a requalifié les faits en « agression sexuelle » et « violences aggravées ». Mais, en janvier 2020, la chambre d’instruction de la cour d’appel infirme l’ordonnance et estime que les faits doivent être qualifiés de viol.

Renvoyé aux assises pour viol aggravé

Seulement voilà, l’avocat de la défense dénonce un vice de procédure, et la décision est annulée. Laura et son avocat, Me Jean-Marc Descoubès, font appel et obtienne que Saad Lamjarred soit jugé aux assises pour « viol aggravé », un crime passible de vingt ans de réclusion. « Je ne connais pas encore la date précise, mais a priori le procès devrait avoir lieu au premier semestre 2022, affirme Me Descoubès.

Objectivement, les faits sont là, le dossier est solide, c’est d’ailleurs le juge d’instruction lui-même qui a décidé de l’objet de la poursuite : le viol aggravé ». Dans le camp d’en face, Me Jean-Marc Fédida dénonce « une perspective de procès aux assises par la seule volonté de la partie civile, alors que l’instruction et le parquet souhaitaient un procès en correctionnel. Au fond, la justice n’a pas reconnu le viol, au mieux une agression sexuelle contestée par mon client. La plaignante a tenu à faire appel, comme si elle souhaitait donner un fort écho à cette procédure ».

Laura, toujours très éprouvée mais déterminée à se battre selon son avocat, a pris la parole une seule fois dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, en 2017, pour livrer son témoignage et ainsi aider d’autres victimes potentielles. Elle s’est depuis complètement murée dans le silence. De l’argent lui aurait été proposé afin qu’elle retire sa plainte, ce qu’elle a catégoriquement refusé.

Me Fédida, lui, évoque un dossier « sans éléments, sans preuves » sur lequel un « jury populaire sera sommé de se prononcer sur la base de la parole contre parole, sur une intimité qu’aucun d’entre eux n’a partagée avec Laura et mon client », avant d’évoquer l’hypothèse d’un « viol par rétractation » – qui existe en droit pénal : « Une situation dans laquelle une jeune femme ou un jeune homme, après avoir consenti à un rapport affectueux, se rétracte à cause du regard de l’autre, des autres, de son propre regard, ou bien de la tournure de l’histoire. »

Cela fait cinq ans que Laura attend. Il est temps que la justice passe, martèle son avocat Me Descoubès.

Quant à « l’affaire de Saint-Tropez », pour laquelle Me Fédida représente également Saad Lamjarred : « Le procureur a requis un non-lieu mais le juge d’instruction a rendu une ordonnance de renvoi ; la défense a donc décidé de faire appel. »

L’avocat botte en touche : « Je veux bien qu’on empile des boîtes vides, mais ça reste des boîtes vides. On cherche à démontrer un comportement répétitif, sauf que Saad Lamjarred n’a jamais été condamné. En revanche, il subit depuis trop longtemps un traitement judiciaire soupçonneux et un travail de sape médiatique. On oublie trop vite son apport à la culture musicale marocaine et arabe, et l’image flatteuse qu’il renvoie de la jeunesse de cette partie du monde. » Me Fédida ajoute que le principal intéressé nourrit une certaine inquiétude quant au sort qui lui sera réservé.

Le chanteur, lors d’un passage dans l’émission égyptienne Attessia, a demandé à ses fans de se contenter d’apprécier « l’art et l’effort de l’artiste, sans se mêler de sa vie privée », en réponse à l’annulation de son concert prévu au Caire en décembre 2020 à la suite d’un large appel au boycott. Quant à Laura, « cela fait cinq ans qu’elle attend. Il est temps que la justice passe », conclut Me Descoubès.