Société

Saad Lamjarred, la chute d’une icône (2/3)

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Mis à jour le 5 septembre 2021 à 10:20

Saad Lamjarred sur les Champs-Élysées, le 25 octobre 2016, quelques heures avant le viol présumé de Laura. © ABACAPRESS.COM

Star planétaire aux innombrables tubes, le chanteur marocain est visé par quatre plaintes pour viol. L’une d’elles le conduira prochainement devant la cour d’assises, à Paris. Aujourd’hui, deuxième épisode de notre série.

Le 28 octobre 2016, Saad Lamjarred doit donner un concert au Palais des Congrès de Paris. Les 4 000 places se sont arrachées sitôt mises en vente. Mais 48 heures avant l’événement, le 26, le chanteur est interpellé à son hôtel, le Mariott Champs-Élysées, et placé en garde à vue.

Laura, une jeune Française de 20 ans, accuse la pop star de viol et de séquestration. Elle serait parvenue à s’échapper de la chambre de Saad Lamjarred avant d’être secourue dans un couloir, hagarde, dévêtue et meurtrie, par une femme de ménage. Informée, la direction de l’établissement a tout de suite prévenu la police.

Un after entre amis

Les deux jeunes gens se sont rencontrés par hasard dans la nuit du 25 au 26 octobre dans un club de la capitale parisienne. Saad Lamjarred, accompagné d’un groupe d’amis, a invité Laura à sa table. Le courant passe, la jeune femme accepte de suivre le chanteur dans la suite de son hôtel pour « un after entre amis ».

Saad Lamjarred la rassure, un chauffeur la raccompagnera dès qu’elle en aura envie. Mais personne ne les rejoint dans la chambre. Saad Lamjarred embrasse la jeune femme, décide d’aller plus loin. Laura refuse, la situation bascule. Le chanteur aurait alors battu Laura avant de la violer.

Juste après les faits, si l’on en croit le témoignage de la jeune femme, elle se serait réfugiée dans la salle de bains avant de se rendre compte qu’elle avait oublié son téléphone dans la chambre. Elle y serait alors retournée pour trouver un Saad Lamjarred « normal », comme si de rien n’était.

« Pourquoi tu pleures, pourquoi tu es blessée ? » lui aurait alors demandé Saad Lamjarred. Laura récupère son portable, ramasse ses effets et traite le chanteur de « monstre ». Ce dernier aurait alors eu un nouvel accès de violence, tenté de déchirer ses vêtements et de la violer à nouveau.

Cinq mois de détention provisoire

La jeune femme parvient finalement à s’enfuir. Elle dépose plainte, reçoit des soins hospitaliers, se soumet à plusieurs tests médicaux (alcool et drogue, tous négatifs) et de dépistage de MST, et se voit prescrire un traitement préventif de trithérapie.

Saad Lamjarred quant à lui est mis en examen, placé en détention provisoire à la prison de Fleury-Mérogis pendant cinq mois et testé positif à l’alcool et à la cocaïne. Il refuse toutefois de se soumettre au test de dépistage de MST et nie en bloc les faits qui lui sont reprochés.

Au Maroc, c’est l’émoi, sauf que la victime supposée n’en bénéficie pas, bien au contraire. La vague « Me Too » semble s’être arrêtée aux portes du royaume, où des groupes de fans participent à des sit-in, diffusent le hashtag « Nous sommes tous Saad Lamjarred » sur les réseaux sociaux, dénoncent un « complot » contre la star.

Au Maroc, un groupe de fans diffusent le hashtag #Nous sommes tous Lamjarred

Sur la Toile comme dans la rue, Laura est décrite comme une escort girl professionnelle, une « michetonneuse », qui a « bien mérité que Saad lui fasse du mal ». Au Maroc, tout le monde ou presque se souvient encore d’une vidéo tristement célèbre où une jeune femme clame qu’elle « rêverait d’être violée par Saad Lamjarred ».

Le roi Mohammed VI en personne décide de prendre fait et cause pour le chanteur : il mandate son avocat de l’époque Me Éric Dupond-Moretti pour gérer cette affaire et prend en charge les frais de justice. C’est sans doute à ce moment-là que Nezha Regragui, la mère du prévenu, a joué sa fameuse « carte blanche ». Laura se mure alors dans le silence.

Alcool et cocaïne

Quelques heures avant sa rencontre avec Laura, Saad Lamjarred est à Rouen pour assister au dernier spectacle du jeune humoriste Kev Adams, alors associé sur scène à Gad Elmaleh. Lamjarred et Adams se retrouvent en backstage à la fin de la représentation pour se congratuler mutuellement, et diffusent la photo de la rencontre sur internet.

Saad Lamjarred propose alors au comédien de partir avec lui en voiture pour « faire la fête à Paris » le soir même. Selon des proches du comédien, ce dernier décline poliment l’invitation, et affirmera plus tard que le chanteur était déjà totalement sous l’emprise de la cocaïne, de l’alcool et franchement « borderline ».

La consommation de stupéfiants ne transforme pas nécessairement les hommes en criminels, mais lorsqu’on gratte un peu le vernis de Saad Lamjarred, on comprend que la drogue forme un cocktail explosif avec ses potentiels problèmes psychiques.

Un célèbre animateur de radio dénonce un entourage conscient du problème, mais qui maintiendrait l’artiste dans le déni.

Dans le milieu du show-business, des médias et de la communication, les langues ne se délient jamais publiquement, personne ne souhaite faire de vague, a fortiori sur des sujets aussi « délicats ». Saad Lamjarred est une star, entourée d’une cour prête à avaler beaucoup de couleuvres pour rester dans la lumière. Business is business.

Parmi le petit gratin mondain, seul Simo Benbachir, journaliste people domicilié aux États-Unis et ancien proche du chanteur, n’hésite pas à sortir du silence pour évoquer les problèmes de drogue de Saad Lamjarred. Un célèbre animateur radio, Redouane Ramdani, affirme, lui, que l’artiste « a besoin de se faire soigner » et dénonce un entourage conscient du problème mais qui maintiendrait la star dans le déni.

De nombreux dérapages incontrôlés

Sur son blog hébergé par Mediapart, Rachid Barbouch, un journaliste free-lance marocain basé à Paris, raconte comment les proches du chanteur ont tenté de l’amadouer pour le faire taire. Barbouch a notamment révélé l’existence d’un élément à charge contre Saad Lamjarred : un sms envoyé à l’un des membres de son staff juste après la nuit passée avec Laura disant : « J’ai merdé ».

Dans le milieu, nombreux sont ceux qui minimisent les faits en évoquant un « serial séducteur » adepte du « sadomasochisme ». Mais à Rabat et Casablanca, en off et sur le ton de la confidence, plusieurs journalistes déclarent avoir été témoins des dérapages incontrôlés de la star : au cours d’une soirée, Saad Lamjarred serait devenu publiquement violent avec une femme qui aurait refusé ses avances, au point de nécessiter l’intervention de tierces personnes.

Des voisins de l’un de ses appartements casablancais ont à plusieurs reprises entendu des cris de femmes apeurées ou violentées. Et des amis proches ont déjà reconnu que lorsque Saad Lamjarred prenait de la cocaïne, il était capable d’être extrêmement violent avec les femmes. À défaut de déclencher une vague de soutien au Maroc, l’affaire « Laura » a eu le mérite de briser – en partie – l’omerta. Mais aussi à faire remonter à la surface d’autres affaires.