Société

Saad Lamjarred, grandeur et déchéance d’une pop star arabe (1/3)

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Mis à jour le 4 septembre 2021 à 13:50

Saad Lamjarred sur la scène du Théâtre romain de Carthage, le 30 juillet 2016. © FETHI BELAID / AF

Icône planétaire aux innombrables tubes, le chanteur marocain est visé par quatre plaintes pour viol, dont l’une le conduira prochainement devant la cour d’assises, à Paris. Premier épisode de notre série : l’émergence fulgurante d’un artiste surdoué dont la carrière débute comme un conte de fées.

Au Maroc, les hits de l’été 2021 ne manquent pas. Sur les plages du royaume, deux artistes sont particulièrement plébiscités : d’un côté, le rappeur Snor, représentant de la trap marocaine, et son titre Hkaya ; de l’autre, la star de la pop arabe, Saad Lamjarred, avec sa chanson pour midinettes Enty Hayati (« Tu es ma vie »), aux sonorités andalouses et latino.

Depuis sa sortie début août, elle cumule plusieurs millions de vues sur YouTube. Dans les bars, les chiringuito, les voitures, difficile de passer à côté de Enty Hayati et donc de Saad Lamjarred, au grand dam de certains. L’artiste, adulé du Maroc à la Corée du Sud, en passant par le Moyen-Orient, est constamment sous le feu des projecteurs, mais cette fois, c’est parce qu’il encourt vingt ans de prison ferme pour « viol aggravé » en France.

En attendant son procès à Paris devant les assises, qui devrait s’ouvrir au cours du premier trimestre 2022, Saad Lamjarred n’a toujours pas été balayé par la vague de la cancel-culture. Si certains dissertent sur la dissociation de l’homme et de l’artiste, une majorité de Marocains a pris fait et cause pour le chanteur.

Saad Lamjarred est un motif de fierté nationale et toute accusation portée à son encontre est presque considérée comme un acte antipatriotique, d’autant que le chanteur, qui est aussi une véritable poule aux œufs d’or pour l’industrie musicale arabe et son écosystème, est issu d’une grande famille respectée en haut lieu. Sa biographie officielle est d’ailleurs très succincte, comme enveloppée d’un voile protecteur.

Un enfant de la balle

Aujourd’hui encore, quand Saad Lamjarred parle de son passé, il évoque « une belle enfance ». Né le 7 avril 1985, il voit le jour au sein d’une famille d’artistes. Son père, Bachir Lamjarred, plus connu sous le nom de scène Bachir Abdou, est un chanteur très populaire, qui continue de composer des chansons patriotiques à la gloire du Maroc. Sa mère, Nezha Regragui, est un monstre sacré du théâtre, omniprésente dans les séries télévisées diffusées sur les trois chaînes de l’audiovisuel public : SNRT, 2M et Al Aoula.

Sa mère serait détentrice d’une « carte blanche » offerte par le défunt Hassan II, un privilège qui lui permet de s’adresser directement au Palais en cas de gros ennuis.

En somme, Saad Lamjarred est un enfant de la balle. Sa mère serait même détentrice d’une « carte blanche » offerte par le défunt Hassan II, un privilège réservé aux personnalités importantes et qui permet à son détenteur de s’adresser directement au Palais en cas de gros ennuis. Les plus sarcastiques appellent cela des « artistes makhzen ».

La maison familiale, dans le centre-ville de Rabat, ne désemplit pas. Le jeune Saad est immergé dans le monde du spectacle, et ses parents sont ses premières sources d’inspiration. Il accompagne sa mère en répétition au théâtre national Mohammed-V et reprend les chansons de son père devant le miroir.

Le déclic

À la fin du collège, récompensé pour ses bons résultats au brevet, il est envoyé en vacances à Londres chez son grand frère, lui-même membre d’un groupe de raï. Un soir, lors d’un concert donné à Piccadilly, son aîné lui propose de le rejoindre sur scène pour chanter ensemble une chanson de Cheb Khaled – dont Saad est un fan inconditionnel. C’est le déclic : il sera chanteur ou rien.

De retour à Rabat, il évoque son projet à ses parents et commence à composer des mélodies. Son père remarque un vrai potentiel. À 17 ans, Saad décide d’aller à New York chez une amie de la famille pour terminer le lycée, puis entamer des études supérieures. L’adolescent ne parle pas anglais et son premier jour au « bahut » coïncide avec… les attentats du 11-Septembre. Les cours sont annulés et l’ambiance chaotique. Saad est saisi par l’ampleur de l’événement.

Il sait déjà que la musique va lui donner un « ticket pour une autre vie »

Plus tard, il s’inscrit à l’université, mais rêve surtout de chanter. Il déserte les amphithéâtres et roule sa bosse dans la grosse pomme. Pour survivre, il enchaîne les petits boulots : d’abord maçon, serveur, puis chanteur dans des mariages ou des Bar-mitzvah. Ce n’est pas encore la consécration, mais ça paye bien et le public le trouve bon. Au fond, il sait déjà que la musique va lui donner un « ticket pour une autre vie », confie-t-il dans les colonnes de Version Homme, un mensuel marocain. Ce ticket ne sera autre que le télé-crochet Superstar – version arabe d’American Idol –, diffusé en prime-time sur la chaîne libanaise Future TV.

Premier clip tourné aux États-Unis

Dès son premier passage en 2007, Saad Lamjarred fait un carton, auprès du jury comme des téléspectateurs. Pourtant, sur scène, le jeune homme de 22 ans a régulièrement des trous de mémoire, au point de perdre le fil des chansons. Cela ne l’empêche pas d’atteindre la finale, car il a tout le reste : la voix, le rythme, l’interprétation et la capacité d’imiter à merveille les accents et intonations moyen-orientales ou égyptiennes.

Contre toute attente, Saad Lamjarred ne remporte pas le concours, mais dans l’univers des télé-crochets, il existe une règle tacite selon laquelle ce sont en définitive les demi-finalistes qui font carrière. La nouvelle coqueluche du public décide de prendre son temps, et de ne pas céder aux sirènes l’encourageant à surfer sur son buzz.

En 2011, il décide de rentrer définitivement au Maroc, principalement à cause de démêlés judiciaires avec une jeune femme. Déjà.

Saad Lamjarred retourne chanter dans les cabarets et quelques festivals à New York, là où il réside toujours, mais aussi à Tanger ou encore au Moyen-Orient. Il faudra attendre 2010 pour que le chanteur sorte un premier titre, Waadini, dont le clip est tourné aux États-Unis. Dans la foulée, en 2011, il décide de rentrer définitivement au Maroc, principalement à cause de démêlés judiciaires avec une jeune femme. Déjà. Mais à cette époque, il bénéficie d’un quasi black-out. Au Maroc en tout cas, personne ne prend cette histoire au sérieux.

Après Waadini, Saad Lamjarred « sent le début de quelque chose ». De retour à Rabat, il sort Mal Hbibi Malou ? en 2013, Enty avec DJ Van en 2014, puis Lmâalem (L’As) en 2015, qui dépasse les 900 millions de vues sur YouTube. Fini les cabarets et autres salons marocains, Saad Lamjarred est sacré « nouveau prince de la pop arabe ». Certains le comparent même à Michael Jackson ou Justin Timberlake.

La consécration

En 2014, il est nommé aux MTV Europe Music Awards, puis remporte un Murex d’Or au Liban en 2015. C’est la consécration. Saad Lamjarred est partout, même sur le petit écran, puisqu’il fait partie du casting de la très populaire série marocaine Ahlam Nassim (Les rêves de Nassim).

La recette du succès ? Saad Lamjarred est charmeur, enjôleur, moins chétif qu’en 2007, voire costaud, tout en restant le « boy next door » sympathique et accessible. Au Maroc, on parle d’un « ould nass », quelqu’un issu d’une famille respectable, bien éduqué, avec une bonne réputation.

Il est l’un des rares Maghrébins à percer au Moyen-Orient sans être contraint de chanter en dialecte égyptien ou libanais.

Il chante avec une voix typiquement marocaine et en darija (le dialecte), le tout sur des sonorités moyen-orientales. Une façon de flatter la fierté des Marocains tout en séduisant le Machrek. À part l’Algérien Cheb Khaled, il est l’un des rares Maghrébins à percer au Moyen-Orient sans être contraint de chanter en dialecte égyptien ou libanais.

Décoré du Wissam par le roi Mohammed VI

Sur les plateaux TV – francophones ou arabophones –, il insiste pour parler en darija et défend l’identité marocaine. Ses clips sont à la fois « pop », rafraichissants, contemporains, tout en respectant le mort d’ordre national : tradition et modernité. Dans ses textes, un brin misogynes, il se dépeint en victime de femmes manipulatrices, ce qui ne manque pas de parler aux hommes et… de séduire son public féminin.

Saad Lamjarred enchaîne les concerts au Maroc et ailleurs, touche des cachets allant jusqu’à 130 000 euros pour des show-case. Tout le monde se l’arrache. Notamment l’homme d’affaires et ministre de l’Agriculture Aziz Akhannouch, qui s’est offert, en juin 2014, un concert de la star au Morocco Mall de Casablanca, un gigantesque centre commercial appartenant à Akwa Group, la holding détenue par le ministre de l’Agriculture. Saad Lamjarred décroche même le Graal : un Wissam remis par le roi Mohammed VI en personne en août 2015. Il est ainsi élevé au statut d’enfant prodige de toute une nation.