Culture

Joséphine Baker, intersectionnelle avant l’heure

Mis à jour le 31 août 2021 à 16:13
François Durpaire

Par François Durpaire

Historien, professeur à l'université de Cergy

Joséphine Baker dans le film muet « La sirène des tropiques » (1927), de Mario Nalpas et Henri Etievant

Joséphine Baker sera la première femme noire à entrer au Panthéon le 30 novembre prochain. Un hommage à cette incarnation du jazz qui combattait toutes les formes d’oppression.

Joséphine Baker entrera au Panthéon, ce lieu dévolu aux grands hommes et femmes de l’histoire de la France, le 30 novembre prochain. Ce sera seulement la cinquième femme honorée pour 72 hommes, et la première femme noire. Pour respecter la volonté de la famille, son corps restera au cimetière marin de Monaco. Elle y a été inhumée vêtue de son uniforme militaire, avec les médailles reçues du fait de son rôle pendant la Résistance.

Il serait vain de tenter de retracer en quelques phrases une vie aussi riche. Née à Saint-Louis (Missouri), Joséphine Baker est devenue au cours des années 1930 l’une des premières artistes connues internationalement. Joséphine Baker, c’est d’abord pour beaucoup l’incarnation du jazz. À 13 ans, elle intègre une troupe de spectacle de rue, The Jones Family Band. À 15 ans, elle participe au St. Louis Chorus Vaudeville Show. Elle rejoint ensuite New York et la revue musicale Shuffle Along. Les années 1920, c’est la renaissance de Harlem, avec une explosion d’énergie créatrice au sein de la communauté artistique africaine-américaine. Des comédies musicales et des boîtes de nuit comme le Cotton Club font émerger des talents noirs à la popularité sans précédent auprès de l’Amérique blanche.

Rihanna et Beyoncé, avec sa robe banane, lui ont rendu hommage

Joséphine Baker va internationaliser ce mouvement en participant de son exportation outre-atlantique. À Paris, elle devient la danseuse de revue la mieux payée de l’époque, à la tête d’une troupe de 25 artistes, la fameuse « Revue nègre » qui se produit aux Folies Bergères et au Théâtre des Champs Élysées… Le 20 septembre 1926, Joséphine enregistre ses premiers 78 tours chez Odéon. C’est alors que le public francophone découvre les plus grands standards du jazz.

Aujourd’hui encore, les artistes africains-américains rendent hommage au rôle de Joséphine. On se souvient de Beyoncé et de sa jupe banane lors de sa performance en 2006 au Fashion Rocks ou de Rihanna en 2014 aux Fashion Awards qui arborait une robe transparente inspirée de Joséphine.

« Tribu arc-en-ciel »

Joséphine Baker, c’est aussi l’exaltation de la « diversité ». Pas de cette diversité théorique dont on parsème les discours, mais bien d’une diversité concrète, vivante, qui forge un projet de vie. Chez Joséphine, cette diversité est à l’origine d’une expérience humaine atypique au coeur d’un XXe siècle marqué par le racisme et les préjugés. En 1953, après une décennie de réflexion et d’élaboration, Joséphine fonde une famille à partir de zéro, en décidant d’adopter des enfants issus de tous les continents du monde : Asie du Sud-Est, Afrique du Nord et de l’Ouest et Amérique latine. Elle les éduquera dans le sud-ouest de la France au sein d’une ferme pédagogique. C’est pour elle la famille de l’avenir, ce qu’elle nomme fièrement sa « tribu arc-en-ciel ».

Personne n’a jamais vu auparavant une femme noire adopter un enfant blanc. Personne n’a non plus vu une femme noire adopter douze enfants dans un château pour qu’ils deviennent les soldats de l’amour. Le Monde rapporte alors que Joséphine Baker est sur le point de devenir « la mère d’une famille de toutes les couleurs » et décrit Joséphine comme « une militante de la lutte antiraciale ». Les enfants seraient « élevés comme des frères », bien que chacun « maintiendrait la langue, l’habillement, les coutumes et les religions de son pays ».

Quand Joséphine ouvre sa bouche, le monde entier entend »

Joséphine Baker considère alors sa famille comme une petite organisation des Nations unies, riche d’une diversité linguistique, religieuse, raciale et nationale. Elle le déclare aux journalistes : « Je ferai tous les efforts pour que chacun montre le plus grand respect pour les opinions et les croyances de l’autre. Je prouverai que les êtres humains peuvent se respecter les uns les autres s’ils en ont l’occasion. »

Contre la domination

Honorer Joséphine enfin, c’est célébrer la « Résistance ». Une résistance farouche, constante, en tout temps et en tout lieu. Ce qu’on appelle aujourd’hui l’intersectionnalité – ce mélange de tous les combats contre la domination –, Joséphine l’a fait sienne avant l’heure. Pendant la Seconde guerre mondiale, elle rejoint la Résistance française. Elle collecte des informations sur les mouvements de troupes qu’elle recueille auprès de plusieurs ambassades et les acheminent en Angleterre. Elle utilise son statut de star pour justifier ses voyages. Elle abrite des résistants en Dordogne, dans son château des Milandes. Quelques semaines avant le débarquement en Normandie, elle intègre l’armée de l’air et devient sous-lieutenant.

Militante des droits civiques, elle participe aussi en 1963 à la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté. Amie de Martin Luther King, elle est invitée à faire un discours dont les mots simples et directs résonnent encore aujourd’hui : « Je suis entré dans les palais des rois et des reines et dans les maisons des présidents. Mais dans le même temps je ne pouvais pas entrer dans un hôtel en Amérique et prendre une tasse de café, et cela m’a rendu folle. Quand je m’énerve, vous savez, j’ouvre ma grande bouche. Et quand Joséphine ouvre sa bouche, le monde entier entend »…