Politique
De haut en bas et de gauche à droite : Mengistu Hailé Mariam, Leïla Ben Ali, John Numbi, François Bozizé, Chabib Khelil, Guillaume Soro, Karim Keïta et François COmpaoré.

Cet article est issu du dossier

« Wanted » : enquête sur les 20 Africains les plus recherchés

Voir tout le sommaire
Politique

Leïla Ben Ali, Komi Koutché, Chakib Khelil… Ces Africains recherchés pour corruption ou détournement (1/4)

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 1 septembre 2021 à 18:04

De gauche à droite : Diezani Alison-Madueke, Chabib Khelil, Komi Koutché et Leïla Ben Ali. © Photomontage JA / Photos : DIETER NAGL/AFP; Mario FOURMY/REA; DR; FETHI BELAID/AFP

« Wanted » (1/4) – Leïla Ben Ali, la régente tunisienne déchue, Komi Koutché, ex-ministre béninois en exil forcé, Diezani Alison-Madueke, ancienne ministre nigériane du Pétrole… Tous sont accusés d’avoir détourné des milliards.

Afrique du Sud – Les Gupta, une fratrie sur la sellette

Le richissime homme d’affaires Atul Gupta dans les rues de Johannesburg, en septembre 2010.

Le richissime homme d’affaires Atul Gupta dans les rues de Johannesburg, en septembre 2010. © AP/SIPA

La cavale d’Ajay, Atul et Rajesh Gupta prendra-t-elle bientôt fin ? Ces trois frères d’origine indienne, âgés respectivement de 55, 53 et 42 ans, étaient à la tête d’un empire industriel tentaculaire pesant 780 millions de dollars (695 millions d’euros) et 8 000 employés, dont le champ d’activité s’étend de l’informatique aux mines, en passant par la logistique et les médias. Originaires de Saharanpur, dans l’Uttar Pradesh, un État du nord de l’Inde, ils s’étaient installés en Afrique du Sud en 1993, un an avant l’abolition de l’apartheid.

Proches de l’ancien président Jacob Zuma, poussé à la démission en 2018, ils sont accusés d’avoir, avec sa complicité, pillé les ressources publiques. La police estime à 2,5 milliards d’euros les fonds détournés par la fratrie ; un siphonage des comptes publics à grande échelle dont le pays peine encore à se remettre. Recherchés par la justice, la fratrie Gupta s’est exilée aux Émirats arabes unis où elle bénéficie de la protection des autorités. Dubaï leur a toujours servi de base arrière, même lorsqu’ils opéraient en Afrique du Sud. Ils y résident aujourd’hui dans une demeure estimée à 25 millions d’euros près de la marina.

En juin, l’Afrique du Sud a finalement annoncé un accord d’extradition avec les Émirats. Et, début juillet, Interpol a émis une notice rouge contre deux des frères Gutpa, Atul et Rajesh. Cet avis de recherche est lié à une affaire concernant un contrat de 25 millions de rands (1,48 million d’euros) payé à une société liée aux Gupta, Nulane Investments, pour réaliser une étude de faisabilité agricole. Le troisième frère, Ajay, n’est pas concerné par cette affaire.

En 2019, le Trésor américain avait gelé leurs actifs sous juridiction américaine et interdit notamment aux banques internationales ayant des activités aux États-Unis de faire des transactions avec eux.

Vincent Duhem

Tunisie – Leïla Ben Ali, la régente déchue

Leïla Ben Ali en octobre 2009.

Leïla Ben Ali en octobre 2009. © FETHI BELAID / AFP

Ironie du sort, la dernière adresse connue de Leïla Ben Ali (née Trabelsi) sur les documents de la justice tunisienne reste le palais de Carthage. Pourtant, l’épouse de feu Zine el-Abidine Ben Ali a quitté ses dorures en 2011 dans la précipitation et sans passeport. À 64 ans, elle continue de vivre en exil en Arabie saoudite, aux frais du royaume, qui a refusé son extradition, avec son fils Mohamed, toujours mineur. Sa défense dément les rumeurs de remariage avec un prince saoudien.

Celle qui avait relaté son rôle d’ex-première dame d’un régime autoritaire déchu dans Ma Vérité (Ed. du Moment) en 2012 a tout fait pour se défaire de l’image d’instigatrice d’une gouvernance mafieuse. En vain. En avril dernier, elle a écopé d’une nouvelle condamnation à la prison par contumace, venue s’ajouter à une cinquantaine d’autres années d’emprisonnement et de multiples amendes pour corruption et détournements de fonds. Ses biens comme ceux du « clan Ben Ali-Trabelsi » ont été gelés à l’étranger ou saisis par l’État.

Formulant une demande de pardon en demi-teinte dans son livre, elle n’a jamais consenti à une véritable autocritique. Considérant que ses inculpations sont politiques, dixit son avocate Maha Charfeddine, elle confie par son intermédiaire : « Je souffre en silence, j’ai tendu la main à tous les présidents du pays en demandant une conciliation et je continue à le faire pour le bien de mes enfants. » Elle plaide en particulier la cause de sa fille Halima, mineure à l’époque des faits, qui vient de terminer ses études de droit à Dubaï mais qui fait toujours l’objet de poursuites.

Leïla Ben Ali a par ailleurs porté plainte en janvier contre un ex-avocat de son époux défunt, Mounir Ben Salah, pour diffamation, affirmant qu’il ne la représente pas. Ce dernier assure de son côté préparer un livre tiré d’enregistrements de l’ex-président, qui l’y aurait autorisé, et attend le feu vert de ses proches.

Camille Lafrance

Algérie – Chakib Khelil, de l’art de passer entre les gouttes

Chabib Khelil, à Jakarta, en 2008.

Chabib Khelil, à Jakarta, en 2008. © BAY ISMOYO / AFP

Sans ce coup de téléphone salvateur, Chakib Khelil, ancien ministre algérien de l’Énergie entre 1999 et 2010, serait aujourd’hui derrière les barreaux, à l’instar des deux anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, ou de plusieurs ex-collègues qui purgent de lourdes peines de prison.

Nous sommes en avril 2019. Abdelaziz Bouteflika vient de renoncer au pouvoir qu’il monopolisait depuis vingt ans. Dans la foulée de la chute du vieux président, Ahmed Gaïd Salah, alors patron de l’armée, déclenche une vaste opération anti-corruption visant des membres du clan présidentiel, dont Chakib Khelil. Calfeutré dans son duplex de luxe à Alger, ce dernier est informé par l’un de ses amis de l’imminence de son arrestation. Khelil saute aussitôt dans un avion pour les États-Unis, où sa femme et leurs deux enfants se cachent aussi pour fuir la justice algérienne.

Depuis, l’ancien ami et protégé de Bouteflika fait l’objet d’un mandat d’arrêt international pour notamment corruption, abus de fonction, blanchiment et association de malfaiteurs. Chakib Khelil est un double symbole. Celui de la corruption, qui a gangrené Sonatrach, la compagnie pétrolière qui « nourrit » le pays, et celui de l’impunité.

En 2013, alors réfugié aux États-Unis, il était déjà inculpé par un juge algérien avec lancement d’un mandat d’arrêt contre lui. Trois ans plus tard, il effectue un retour tonitruant en Algérie, où il est blanchi de toutes les accusations sur un simple coup de fil du ministre de la Justice, Tayeb Louh, qui croupit aujourd’hui en prison. N’étant pas citoyen américain, Chakik Khelil n’est guère à l’abri d’une éventuelle extradition. L’ancien patron de Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kaddour, croyait lui aussi être à l’abri des juges. Il a été extradé des Émirats début août pour être placé sous mandat de dépôt à la prison d’El Harrach. Ould Kaddour et Khelil ont ceci de commun qu’ils sont poursuivis dans le cadre de la même affaire liée à la gestion du groupe pétrolier.

Farid Alilat

Bénin – Komi Koutché, touché mais pas coulé

L(‘ancien ministre des Finances du Bénin, omi Koutché.

L(‘ancien ministre des Finances du Bénin, omi Koutché. © ERICK AHOUNOU

Chemise bariolée et lunettes de soleil sur le nez, Komi Koutché, 44 ans, apparaît à l’écran. Sur cette vidéo tournée à Washington, où il vit depuis avril 2019, l’opposant prend des accents vibrants pour exhorter les Béninois à « former l’union sacrée » face à Patrice Talon. Nous sommes le 5 avril 2020 et le « président-patron » s’apprête à briguer un second mandat. Mais l’appel de Komi Koutché restera lettre morte, Talon ayant été réélu sans surprise. Depuis, Koutché et les « radicaux » de l’opposition en exil ont cessé de concentrer l’attention, qui s’est reportée sur Reckya Madougou et Joël Aïvo, candidats à la dernière présidentielle aujourd’hui derrière les barreaux.

Tous deux sont poursuivis par la Cour de répression de l’enrichissement illicite et du terrorisme (Criet) pour « terrorisme » ou « tentative de déstabilisation », tandis que Komi Koutché est quant à lui « tombé » pour des crimes économiques : le 4 avril 2019, il est condamné par contumace à vingt ans de prison pour « détournement de fonds publics » et « abus de fonction » dans l’affaire du Fonds national des micro-crédits, qu’il a dirigé de 2008 à 2013. L’intéressé continue de clamer son innocence et a fait appel de sa condamnation depuis son lieu d’exil américain.

Arrêté en décembre 2018 en Espagne à la suite d’un mandat d’arrêt émis par le Bénin, il avait fini par obtenir en avril 2019 d’un juge madrilène le rejet de la mesure d’extradition. Dans la foulée, Interpol avait décidé de supprimer le mandat d’arrêt. Koutché n’en était pas pour autant tiré d’affaire. « Une fois la condamnation prononcée en avril 2019, un nouveau mandat a été émis et celui-ci est toujours en cours actuellement », précise le procureur de la Criet.

Koutché, discret ces derniers mois, n’en déclare pas moins vouloir continuer à peser sur la scène politique béninoise. « Des choses se préparent », promet-il. Titulaire d’un DESS en finances, il explique que son cabinet de conseil fonctionne à plein, notamment grâce à un « partenariat avec un grand groupe » dont il refuse de livrer le nom. Tout juste consent-il à assurer qu’il parcourt le monde, d’Haïti au Qatar en passant par l’Europe : « Nulle part je n’ai eu le moindre souci avec un mandat d’arrêt. » Une destination lui reste cependant interdite, Cotonou. Pas sûr que cela change avant longtemps.

Matthieu Millecamps

Nigeria – Diezani Alison-Madueke, dame de pique

Diezani Alison-Madueke à Houston, aux Etats-Unis, en 2014.

Diezani Alison-Madueke à Houston, aux Etats-Unis, en 2014. © F. Carter Smith/Bloomberg via Getty Images

La « saga » internationale Diezani Alison-Madueke entre dans sa sixième année. L’ex-ministre des Ressources pétrolières (2010-2015), 60 ans, est poursuivie au Nigeria, aux États-Unis et au Royaume-Uni pour avoir « dérobé pas moins de 2,5 milliards de dollars » de fonds publics, selon Ibrahim Magu, ex-patron de la Commission des crimes financiers et économiques (EFCC). Un montant qui pourrait atteindre 6 milliards de dollars, selon des sources américaines, détournés via de nombreux contrats pétroliers douteux, dont celui attribué à une obscure société nigériane, Atlantic Energy, évalué à 1,5 milliard de dollars, concédé en contrepartie de divers biens immobiliers et autres pots-de-vin.

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Muhammadu Buhari, Alison-Madueke réside à Londres. Arrêtée brièvement par la police britannique en octobre 2015, elle a été libérée sous caution, mais un mandat d’arrêt a été émis fin 2018 par le Nigeria. « Elle dispose d’un passeport diplomatique dominicain. Par conséquent, de longues négociations seraient nécessaires pour qu’elle se présente à son procès. Faut-il poursuivre une procédure judiciaire internationale – aux coûts importants – ou évaluer les montants recouvrables et négocier un plaidoyer ? » se demande pour JA Dr. Uche Igwe, chercheur à la prestigieuse LSE de Londres. Au demeurant, « la jurisprudence nigériane ne permet pas de poursuite par contumace », complète Me Emmanuel Ogbuefi, avocat au cabinet Ogbuefi & Associates.

En attendant, les tentatives de recouvrement et d’extradition se multiplient au Nigeria comme au Royaume-Uni et aux États-Unis. Elles ont déjà permis de mettre la main sur 144 millions de dollars en biens immobiliers à New York en 2017 et – au Nigeria – sur 40 millions de dollars en bijoux, 153 millions de dollars saisis sur des comptes bancaires et pas moins de 80 résidences à travers le pays. L’EFCC est à la recherche d’au moins 480 millions de dollars d’actifs supplémentaires.

Loza Seleshie

Cameroun – Essimi Menye, l’infortuné grand argentier

L’ancien ministre des Finances Essimi Menye, le 10 février 2010.

L’ancien ministre des Finances Essimi Menye, le 10 février 2010. © The EITI/CC/Flickr

Il n’a plus remis les pieds au Cameroun depuis 2015. Et pour cause : Essimi Menye est sous le coup de quatre condamnations à perpétuité pour détournement de fonds, prononcées en 2020. Visé par une procédure judiciaire du Tribunal criminel spécial (TCS) depuis 2013, limogé du gouvernement en octobre 2015, il avait choisi de prendre la fuite dans la foulée, dans une « exfiltration » très commentée à l’époque : il avait profité des suites d’un AVC – pour lequel il sera d’abord hospitalisé à Yaoundé – pour obtenir en décembre 2015 une autorisation pour sortir du territoire, recevoir des soins à l’étranger, en l’occurrence aux États-Unis… et ne jamais revenir à portée de mandats du TCS.

Poursuivi dans plusieurs affaires liées à des indélicatesses avec la fortune publique, il a finalement été condamné par contumace en mars 2020 pour avoir versé 2,5 milliards de F CFA à un expert-comptable pour masquer un scandale de 46 milliards de F CFA observé lors de l’audit des activités de la Société générale de surveillance (SGS). Le TCS l’a également reconnu coupable de la distraction d’une somme de 9,1 milliards de F CFA, ainsi que de prise illicite d’intérêts dans la vente d’un terrain d’une superficie de 200 hectares à 27,5 millions de F CFA, au lieu des 200 millions de F CFA estimée comme valeur réelle lors de la liquidation de la Société camerounaise de tabac (SCT).

Aux États-Unis, où il est installé depuis son départ en exil, l’ancien ministre délégué au Budget (2006), des Finances (2007-2011) et de l’Agriculture (2011-2015) a élu domicile dans l’État de Virginie, où il réside avec sa famille. À 71 ans, l’ex-consultant de la Banque mondiale assure qu’il ne retournera plus jamais dans son pays natal, où la justice a émis en vain plusieurs mandats d’arrêt contre lui depuis 2017, Washington refusant de l’extrader. Malgré plusieurs tentatives, il n’a pas réussi à réintégrer le FMI, où il avait assuré les fonctions de conseiller de l’administrateur Cameroun jusqu’à sa nomination comme ministre en 2006.

Franck Foute