Culture

Restitution du patrimoine : et la Tunisie ?

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Mis à jour le 29 août 2021 à 10:23

Le site de Carthage, à Tunis, en juin 2021. © Jdidi Wassim/SOPA Images via ZUMA Wire

Alors que les demandes de restitution d’objets et d’œuvres africains exposés dans les musées européens ou américains se multiplient et que les ex-pays coloniaux, France en tête, semblent de plus en plus enclins à y répondre, le relatif silence de la Tunisie sur le sujet étonne.

Il y a un an, le village de Salakta (Est) était en émoi et exigeait de l’Institut national du patrimoine (INP) qu’une cuirasse, qu’il attribuait à Hannibal, soit restituée au musée local. Cette démarche s’appuyait sur une légende urbaine qui assurait que cette cuirasse était une copie de celle du chef carthaginois et que l’original avait disparu. « Il s’agit en réalité de la cuirasse d’un soldat romain qui date de la Deuxième Guerre punique et qui a été rapatriée après avoir été exposée à Rome », précise le directeur général de l’INP, Faouzi Mahfoudh.

Depuis la révolution, comme pour affirmer leur souveraineté, les Tunisiens semblent de plus en plus sourcilleux sur les questions touchant à leur patrimoine, mais, assez paradoxalement, de manière épisodique et selon les tendances distillées par les réseaux sociaux.

Convention

En 2020, une autre mise aux enchères à Drouot d’objets de la période beylicale avait interpellé l’opinion publique, mais, là encore, chou blanc ; il s’agissait d’un bien privé et non de patrimoine comme défini par la loi. À chaque mise aux enchères, les appels à la restitution ou au blocage de la vente se multiplient. Sans succès.

« Une convention de 1970 stipule que tout ce qui a été exporté avant cette date ne peut être réclamé. Or la majorité des pièces transférées à l’étranger l’ont été à l’époque coloniale, une opération facilitée par le fait que la France et la Tunisie étaient sous la même juridiction », rappelle Faouzi Mahfoudh.

C’est en vertu de cette disposition que le père Alfred-Louis Delattre a remis au musée du Louvre, en 1906, deux sarcophages anthropomorphes issus de la nécropole des Rabs, prêtres et prêtresses carthaginois.

Tête colossale d’une princesse antonine

Moez Achour, conservateur principal du site de Carthage, identifie également, parmi les pièces maîtresses « la tête colossale d’une princesse antonine visible au Louvre et dont le musée de Carthage possède une copie » et signale « les nombreuses pièces exposées au musée archéologique national de Leiden (Pays-Bas) collectées vers 1820 par le lieutenant colonel néerlandais Jean-Émile Humbert, qui a redécouvert Carthage à faveur de ces missions commandées ».

Les voyageurs, les militaires et les missionnaires ont fait office d’explorateurs et d’archéologues. Plus tard, après les années 1970, des coopérants ont adopté les mêmes pratiques et emporté, qui plus qui moins, des collections à l’intérêt scientifique certain.

Fathi Béjaoui, ancien directeur général de l’INP et antiquisant de renom, en a fait l’expérience avec la collection de sigillées des IVe et Ve siècles du musée de Mayence, qu’il a étudiée après avoir eu des difficultés à y accéder. Mais il estime que ces pièces, souvent issues de vol ou de pratiques douteuses, comme la collection de 573 pièces d’antiquités africaines réunies par l’ingénieur Aubert-Buès lors des travaux du réseau ferré à la frontière tuniso-algérienne, et présentée au musée de Gap, ne changent rien à l’histoire et ne présentent pas un intérêt pour le grand public.

Par contre, il identifie l’inscription sur le fronton du mausolée numide de Dougga, exposée au British Museum à Londres, ainsi que le trésor en argent de Carthage, collection rare détenue pour une partie par le British Museum et l’autre par le Louvre, ainsi qu’une inscription envoyée au Vatican à la fin XIXe comme des pièces remarquables du patrimoine tunisien.

« L’essentiel est encore sous terre »

Certains de ses collègues assurent que « l’essentiel est encore sous terre en Tunisie » et que le patrimoine a bien plus pâti des vols et des fouilles clandestines durant les dernières décennies qu’en période coloniale ; ils se référent au rarissime manuscrit du Coran sur parchemin bleu qui a disparu du musée de Raqqada, à Kairouan (centre), à la fin des années 1990, pour réapparaître ensuite au Musée d’art islamique de Doha. Faute de politique volontariste de restitution de pièces archéologiques, le trafic perdure.

Néanmoins, Faouzi Mahfoudh tempère : « La Tunisie n’est ni l’Irak ni l’Égypte ; le pays n’a pas été dépossédé des pièces majeures de son patrimoine et le vol ne représente qu’une part infime des découvertes. La Tunisie figure parmi les pays ayant un passé colonial, mais il faut contextualiser et rester serein : ni le patrimoine tunisien, ni la souveraineté du pays ne sont spécifiquement ciblés, d’autant que nous n’accordons pas de concessions de fouilles et que nous travaillons exclusivement en coopération bilatérale. »