Politique

Kinshasa et Brazzaville menacées par une pollution aux substances toxiques

Plusieurs cours d’eau ont été touchés et la pollution se rapproche des deux capitales, situées de part et d’autre du fleuve Congo. Les autorités de RDC pointent la responsabilité de sites miniers angolais, de l’autre côté de la frontière.

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Mis à jour le 26 août 2021 à 15:34

Le port de Tshikapa, sur la rivière Kasai, en RDC, le 28 juillet 2017 (illustration). © Junior D. KANNAH / AFP

Ève Bazaïba, vice-Premier ministre et ministre de l’Environnement, ne craint pas d’être alarmiste. Évoquant « une situation écologique catastrophique », elle affirme que la pollution de plusieurs rivières des provinces du Kasaï et du Kwilu « constitue un danger pour les écosystèmes » de la RDC.

L’alerte a été donnée au début du mois d’août après un changement de couleur des eaux de plusieurs cours d’eau, dont le Tshikapa, le Kwilu et le Kasaï – les deux premiers étant des affluents du troisième, qui lui-même se déverse dans le fleuve Congo. Résultat : la pollution est à ce jour aux portes de la ville de Kinshasa et, par la force des choses, de Brazzaville.

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Selon les autorités congolaises, il ne fait aucun doute que cette pollution est liée à l’activité minière pratiquée de l’autre côté de la frontière, en Angola. « Cette décoloration serait causée par un déversement de substances toxiques [par] une usine de droit angolais spécialisée dans l’exploitation industrielle du diamant dans la province de Lunda Norte en Angola », explique Ève Bazaïba à Jeune Afrique.

Menace de crise alimentaire

Dans tous les cours d’eau touchés, d’importantes quantités de poissons et d’animaux ont été retrouvés morts et, par endroits, des problèmes se posent en matière d’irrigation des cultures. « Nous nous sommes évertués à entretenir quelques sources aux abords des villages qui longent les rivières touchées, mais la plus grande crise qui nous menace est maintenant alimentaire », prévient le gouverneur de la province du Kasaï, Dieudonné Pieme.

L’eau a pris de plus en plus une couleur rougeâtre

Dès le 2 août, après avoir constaté la mort d’un nombre important d’espèces animales, l’inspecteur provincial de la pêche et de l’élevage a interdit aux habitants de la ville de Tshikapa de boire l’eau de la rivière éponyme ou de consommer le poisson qui en est issu. Les responsables de la province s’inquiètent, mais ne connaissent pas l’origine du problème.

Seulement voilà : le Tshikapa puise sa source dans le Lunda Norte, une province réputée pour son exploitation diamantifère. Les autorités en viennent donc à suspecter un déversement de produits chimiques utilisés pour le nettoyage des machines et des minerais. Les regards se tournent vers les sites miniers de Luo, Camatchia-Camagico et Catoca.

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« L’eau a pris de plus en plus une couleur rougeâtre, raconte Dieudonné Pieme. Je suis donc entré en contact avec mon collègue de Lunda Norte et c’est lui qui, le 10 août, m’a dit que la société minière de Catoca avait connu un problème de cession de digue et que des matières toxiques avaient été libérées dans la rivière. » Selon les données satellitaires de surveillance auxquelles ont eu accès les autorités congolaises, la pollution aurait débuté le 15 juillet, atteint le Kasai le 31 et la localité de Kwamouth, située en amont de Kinshasa, le 22 août.

Douleurs abdominales et céphalées

« Nous avons perdu la quasi-totalité de la population poissonneuse, poursuit le gouverneur du Kasaï, ainsi que presque toutes les cultures le long des rivières Tshikapa et Kasaï. La crise alimentaire va s’accentuer. Sans compter que plusieurs personnes se plaignent de douleurs abdominales et de céphalées. »

Les prélèvements effectués à ce jour ne permettent pas de déterminer avec certitude la nature des substances toxiques déversées. Sollicité, le laboratoire vétérinaire de Kinshasa a dit avoir trouvé une importante quantité de fer et de nickel, mais la manière dont les tests ont été opérés est sujette à caution.

Aucun expert n’est venu sur le terrain pour procéder à un prélèvement dans les règles et c’est choquant

« Le Kasaï a l’impression d’être négligé, affirme le député Guy Mafuta. Vingt-cinq jours après le début de la pollution, aucun scientifique, aucun expert n’est venu sur le terrain pour procéder à un prélèvement dans les règles et c’est choquant. » Au total, plus de trois millions de personnes seraient déjà affectées.

Il a fallu attendre le conseil des ministres du 13 août dernier pour que le gouvernement prenne la mesure de la situation en indiquant qu’il allait aider les populations concernées. Il a annoncé l’arrivée « d’une mission humanitaire et d’évaluation des dégâts causés par cette pollution » et Ève Bazaïba a pour sa part pris la direction de Tshikapa, ce 26 août. Des médicaments, des denrées alimentaires et des kits de secours devraient être livrés aux populations touchées.

Sur le volet diplomatique, Félix Tshisekedi a fait part de sa préoccupation à l’Angolais João Lourenço en marge du sommet de la SADC de Lilongwe, les 17 et 18 août. Denis Sassou Nguesso a, lui, dit son inquiétude par téléphone à son homologue congolais. Une réunion tripartite réunissant les ministres de l’Environnement des trois pays concernés ainsi que des experts doit également avoir lieu.

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Une dépollution naturelle est-elle possible ? C’est ce qu’espère un membre de l’équipe qui suit le dossier à la présidence congolaise. Mais Dieudonné Pieme estime qu’il faudra sans doute plusieurs années avant que la situation ne revienne à la normale. « Les autorités angolaises nous ont indiqué avoir commencé avec les travaux de dépollution depuis presque 10 jours déjà, explique-t-il. Mais ce n’est pas cela qui va régler le problème. Cela prendra par exemple des années de reconstituer le stock consommable de poissons. »