Culture

Lyes Salem : « Il n’y a pas d’industrie du cinéma algérien, mais il y a un cinéma algérien »

Mis à jour le 26 août 2021 à 18:20

« À mon âge je me cache encore pour fumer », de Rayhana Obermeyer, est sorti en 2017.

Pour sa quatorzième édition, le Festival du film francophone d’Angoulême met l’Algérie à l’honneur avec une quinzaine de films. De quoi prouver que la production cinématographique locale, bien qu’atomisée, délivre des pépites.

L’affaire n’a pas été simple. Le Festival du film francophone d’Angoulême prévoyait un hommage au cinéma algérien l’année dernière. « Mais le contexte nous a évidemment forcé à repousser ce que nous avions prévu, regrette Dominique Besnehard, cocréateur de la manifestation avec Marie-France Brière. Nous n’avons pas pu aller en Algérie pour préparer cette édition. Nous avons contacté son ambassadeur en France, mais c’était compliqué… Même si Emmanuel Macron a fait un pas vers la réconciliation [en reconnaissant la responsabilité de la France dans le meurtre du militant Ali Boumendjel, NDLR], la situation reste délicate. Des non-dits demeurent. Nous ne voulions pas rentrer dans des querelles politiques, et en même temps, les films algériens parlent aussi de politique. »

Méconnu

Malgré le contexte et ces obstacles, le festival – qui se tient du 24 au 29 août – propose un éventail du cinéma algérien représentatif et très excitant. Ce, grâce à l’appui de diverses institutions comme l’Institut du monde arabe ou la Cinémathèque d’Alger, qui a par exemple prêté une copie d’un film rare, Nahla ou la ville qui sombre, de Farouk Beloufa (1979).

Les films sont souvent sous assistance respiratoire

En coulisses, le réalisateur Lyes Salem a également œuvré comme une sorte de consultant. Son rôle était d’autant plus important que si l’Algérie a remporté une Palme d’or à Cannes (avec Chronique des années de braise, de Mohammed Lakhdar-Hamina, en 1975), son cinéma reste méconnu. « Nous ne pouvions sélectionner que peu de films, mais je voulais qu’ils couvrent les grandes périodes du 7e art algérien », explique l’homme de cinéma.

Il en distingue quatre : les premiers films de la guerre à l’indépendance, souvent réalisés à des fins de propagande ; une seconde vague plus militante et sociale, marquée par des comédies, jusqu’au milieu des années 1990 ; la décennie noire, qui voit une quasi-interruption des tournages ; et la période contemporaine, avec l’émergence d’une nouvelle génération de réalisateurs et de réalisatrices, des thématiques plus sociétales, un regard sur l’islamisme, les attentats.

On mesure notre popularité au nombre de piratages !

Au regard de la quantité de films produits et de son aura internationale, l’Algérie reste un petit Poucet comparé à ses voisins du Maghreb. « Il n’y a pas d’industrie du cinéma algérien, mais il y a un cinéma algérien, souligne Lyes Salem, qui égrène les difficultés rencontrées par les réalisateurs. À cause de la guerre civile et du couvre-feu, les cinéphiles ont perdu l’habitude d’aller dans les salles et il n’en reste qu’une poignée dans tout le pays [alors qu’il en existait 450 en 1962, une dizaine seulement sont encore en activité dans la capitale aujourd’hui, NDLR]. Les films, qui sont souvent des coproductions avec des pays européens et réalisés par des cinéastes qui ont généralement un pied à l’extérieur, généralement en France, sont sous assistance respiratoire. Les télés n’achètent pas les films pour les diffuser. Pour qu’un film soit vu, il faut qu’il soit piraté : on mesure notre popularité au nombre de piratages ! »

Génération débrouille

Il existe bien un outil de financement national, le Fonds de développement des arts, des techniques et de l’industrie cinématographiques (Fdatic), créé en 1967 pour développer la production de films… mais des réalisateurs l’accusent d’aider seulement les projets politiquement corrects, et il a été menacé de suppression cette année.

Face au manque de moyens, la nouvelle génération fait appel à la débrouille. Et réussit parfois à créer de petits bijoux. Par exemple Leur Algérie, un documentaire réalisé en 2020 par Lina Soualem. À travers un portrait sensible de ses grands-parents, la jeune femme née en France brosse celui de toute une génération et de ses rapports tourmentés au pays. Un coup de force malgré un matériel réduit à l’essentiel : une caméra numérique et une perche son. Face à ce type de pépite, Lyes Salem se veut optimiste : « Finalement, la période est peut-être idéale pour faire un cinéma plus cool, plus intimiste, un cinéma qui soit plus proche de la société. »