Société

Mali : ce que la justice reproche à Soumeylou Boubeye Maïga

Ancien ministre de la Défense et ex-Premier ministre, il a été inculpé et placé sous mandat de dépôt dans le cadre de l’affaire dite de l’avion présidentiel, acquis par l’État malien en 2014.

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Mis à jour le 26 août 2021 à 17:19

Soumeylou Boubeye Maïga, ancien ministre de la Défense, à Bamako, le 25 mai 2016. © Emmanuel Daou Bakary pour JA

Au Mali, s’il est un feuilleton qui défraye régulièrement la chronique, c’est celui de l’achat de l’avion présidentiel d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Le dernier à en faire les frais n’est autre que Soumeylou Boubeye Maïga, ministre de la Défense au moment des faits, en 2014, et par ailleurs ancien Premier ministre (de 2017 à 2019).

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Si l’affaire a un tel écho, c’est parce que l’État malien a acquis le Boeing 737 (depuis surnommé « Air IBK ») pour près de 20 milliards de F CFA. Une dépense coûteuse épinglée à l’époque par un rapport de la Cour des comptes et par le vérificateur général, qui avaient aussi dénoncé des surfacturations et de nombreuses anomalies, y compris dans l’achat d’équipements militaires pour plusieurs milliards de F CFA.

Rien n’est plus dangereux, pour la bonne santé d’une République, que l’impunité

Mercredi 25 août, le procureur général près la Cour suprême, Mamadou Timbo, a pris la parole sur l’antenne de l’ORTM, affirmant détenir de nouvelles preuves contre Soumeylou Boubeye Maïga. Il a dit vouloir s’assurer que justice serait faite avant que les faits ne soient prescrits, « car rien n’est plus dangereux, pour la bonne santé d’une République, que l’impunité ».

Interrogée par JA sur cette affaire en 2014, IBK avait tenté de couper court à la polémique. Ce nouvel appareil était-il indispensable ? Son prédécesseur, Amadou Toumani Touré, n’en avait-il pas acheté un ? « [Il est] hors d’état de voler, avait rétorqué le chef de l’État. Ce 727 a été obtenu dans des conditions d’opacité telles que nous ne disposons d’aucun document ni d’aucune facture le concernant : il semble qu’il aurait transité par la Libye. Le risque de tomber en panne sur un aéroport étranger, voire en plein vol, était réel. J’ai donc décidé de louer, puis, pour de simples raisons d’économie, d’acheter. »

Classée sans suite

L’affaire avait été classée sans suite en 2018, mais avait refait surface deux ans plus tard, en mars 2020, sur instruction du ministre de la Justice de l’époque, Malick Coulibaly. Soupçonnées de complicité, des personnalités comme Mahamadou Camara, ancien ministre et conseiller d’IBK, avaient par la suite été blanchies.

Ce 26 août, à 10 heures, c’est accompagné de ses trois avocats, Kassoum Tapo, Anouba Aly Maïga et Abdourahamane Ben Mamata Touré, que Soumeylou Boubeye Maïga est arrivé dans les locaux de la Cour suprême pour être entendu. Lors de cette première comparution, cinq chefs d’inculpation lui ont été notifiés.

Il est notamment poursuivi pour « faux en écriture, usage de faux et falsification de documents », ainsi que pour « atteinte aux biens publics par détournements ». Il est également accusé d’avoir « cédé à des sollicitations qui tendent à la corruption », « d’abus d’influence réelle ou supposée en vue d’obtenir des avantages  » et d’avoir fait des « montages pour percevoir des avantages indus » dans l’exercice de ses fonctions.

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Au cours de cette comparution, l’ancien ministre a rejeté en bloc les accusations portées contre lui. « En raison de la gravité des faits », Fatogoma Thera, le président de la section judiciaire de la Cour, a néanmoins décidé de le placer sous mandat de dépôt. Conformément à son statut d’ancien ministre, il ne devrait pas être incarcéré dans une prison classique.

Depuis la mise en place du deuxième gouvernement de transition, en juin, et l’arrivée au ministère de la Justice de Mahamadou Kassogué, plusieurs personnalités de l’ancien régime ont été inquiétées. Fin juillet, c’est Moussa Diawara, autrefois chef de la Sécurité d’État (SE), qui a été écroué. Le 2 août, c’était au tour d’Adama Sangaré, l’influent maire de Bamako, de retourner à la case prison. Karim Keïta, le fils d’IBK, est pour sa part visé par un mandat d’arrêt international.

Purges politiques ?

Début août, présentant son plan d’action gouvernemental devant le Conseil national de transition (CNT), le Premier ministre, Choguel Maïga, a promis d’instaurer une « gouvernance de rupture et d’exemplarité » et de se livrer à une lutte « implacable » contre l’impunité et la corruption pour enrayer « la déliquescence de [l’]État ».

« Des rumeurs couraient concernant les arrestations. Certains y voient des purges politiques qui ne vont pas s’arrêter là, déplore un avocat malien qui a souhaité garder l’anonymat. On a entendu beaucoup de membres du CNT dirent qu’il fallait rendre des comptes. Boubeye Maïga et les autres sont des trophées dans le cadre de la lutte contre l’impunité. Et en éliminant des barons, le pouvoir en place pourra plus facilement prolonger la transition. »

Cette procédure est une hérésie

Le procureur général près la Cour suprême a expliqué que la Haute Cour de justice, habilitée à juger le président ou les membres du gouvernement, n’était actuellement pas fonctionnelle du fait de la transition. Par conséquent, a précisé Mamadou Timbo, l’affaire sera jugée devant la Cour d’assises. Mais à quelques mois de l’élection présidentielle, prévue en février 2022, cela fait grincer des dents au sein même de l’appareil judiciaire.

« La procédure en cours est une hérésie de justice, dénonce un magistrat. En aucun cas la Cour suprême ne peut se substituer à la Haute Cour de justice. » Selon lui, la Constitution est très claire sur ce point. Conformément à l’article 613 du code de procédure pénale, « les ministres susceptibles d’être inculpés à raison des faits qualifiés de crimes ou délits commis dans l’exercice de leurs fonctions […] sont justiciables de la Haute Cour de justice dans les formes et conditions définies par la loi ».

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Ce jeudi, Bouaré Fily Sissoko, ministre de l’Économie et des Finances au moment de l’achat de l’avion présidentiel, a également été placée sous mandat de dépôt. Selon nos informations, la justice ne devrait pas s’arrêter là. Les anciens Premiers ministres Moussa Mara (en fonctions en 2014) et Boubou Cissé, l’homme d’affaires Seydou Coulibaly sont eux aussi dans son collimateur.