Politique

Sénégal : Jamra, censeurs ou lanceurs d’alerte ?

Plus influents que jamais, l’ONG et son vice-président, Mame Mactar Gueye, sont de tous les combats : contre ce qu’ils assimilent à de la pornographie, mais aussi contre la franc-maçonnerie ou l’homosexualité… Jamra veut faire plier les producteurs de séries et n’exclut pas de mettre formellement le pied en politique. Faut-il craindre l’ONG islamique ?

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Mis à jour le 30 août 2021 à 14:48

Mame Mactar Gueye, vice-président de Jamra © Sylvain Cherkaoui pour JA

Mame Mactar Gueye est une grande gueule. On peut se permettre de l’écrire, puisque c’est lui-même qui le dit. Mais le truculent vice-président de l’ONG islamique Jamra ajoute aussitôt : « C’est ma fonction qui veut ça. » Chargé de la communication et de la relation avec les institutions au sein de Jamra, il en est, de fait, le porte-parole et le porte-drapeau.

Il suffit d’ailleurs d’aller faire un tour sur la page Facebook de la structure, où les publications et photographies documentant ses entretiens avec la presse et les institutions s’enchaînent, pour comprendre qu’il en est la figure de proue. Interlocuteur privilégié des médias au sein de Jamra, ce programmateur analyste à la retraite de 68 ans n’est pas du genre à bouder leurs sollicitations. Ajoutez à cela un sens certain de la formule et un activisme débordant sur les questions religieuses et sociales, et vous obtiendrez la recette du « phénomène » Mame Mactar Gueye.

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« Ma position me pousse à être bruyant, mais elle est très ingrate, souligne le militant. C’est moi qui monte au créneau et c’est moi qui encaisse. »

Dernier exemple en date de ce qu’il assimile sans doute à des « médisances et calomnies » : une tribune des journalistes Mamadou Amat et Papa Samba Kane, publiée le 20 août dans plusieurs journaux sénégalais. Le titre (« Jamra, arrête ton cirque ! ») est une référence au dernier combat de Jamra.

C’est en effet après l’équipe de la série « Cirque noir » qu’il en a aujourd’hui. En cause : une scène, incluse dans la bande-annonce, dans laquelle on aperçoit un couple enlacé dans un lit. Jamra, qui a ses entrées au sein du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA), a cette fois directement saisi la division de lutte contre la cybercriminalité de la police. Poursuivis pour diffusion d’images contraires aux bonnes mœurs et outrage public à la pudeur, les membres de l’équipe ont été arrêtés, le 16 août dernier. Le 27 août, six d’entre eux ont été auditionnés par un juge du tribunal de Dakar. Deux années de prison ferme ont été requises contre le producteur, un an contre les autres prévenus.

Liberté menacée ?

« De plus en plus de gens […] semblent trouver normal que Mame Mactar Gueye remette systématiquement en cause des acquis obtenus de haute lutte au fil des ans, regrettent Mamadou Amat et Papa Samba Kane dans leur tribune. Allons-nous continuer de [lui] laisser le soin de décider tout seul du contenu de nos programmes audiovisuels ? »

Des « intellos pantouflards adeptes du prosélytisme malsain du toubabisme libertin

La liberté (d’expression, de presse, de pensée, de création) est-elle menacée par le militantisme frénétique de Mame Mactar Gueye ? « Jamra se sent pousser des ailes et son activisme prend une tournure agressive contre le mode de vie des gens », explique à JA Pape Samba Kane, qui assure avoir reçu de nombreux messages de soutien après la publication de la tribune.

La réaction de l’intéressé ne s’est pas faite attendre. « La résistance s’organise », a lancé Mame Mactar Gueye, fustigeant l’opinion d’« intellos pantouflards » adeptes du « prosélytisme malsain du toubabisme libertin ».

Veiller au respect des « valeurs traditionnelles » et lutter contre une « perversion » de la société sénégalaise importée de l’Occident avec, en première ligne l’homosexualité et la franc-maçonnerie, voilà la double mission que s’est fixée Jamra, qui s’est illustré ces dernières années par la mise au ban de plusieurs séries sénégalaises.

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Le phénomène « Maîtresse d’un homme marié », « Infidèles » ou encore « Cirque noir »… Toutes ont subi ses foudres. « C’est la presse qui met en avant ces combats-là, se défend Mame Mactar Gueye. Dès que Jamra s’en prend à une série qui fait l’apologie de l’adultère ou qui se déroule sur fond de pornographie sociale, ça fait la une de tous les journaux, car c’est un combat qui touche le cœur même de l’industrie médiatique. »

Censeur ou « lanceur d’alertes » ?

Tel un miroir grossissant, la presse se focaliserait donc uniquement sur ce pan des activités de Jamra, alors que l’ONG et ses 14 000 bénévoles seraient engagés sur bien d’autres terrains. À en croire Mame Mactar Gueye, Jamra est impliquée aussi bien dans la protection de l’enfance que dans la médiation sociale avec les travailleurs de la Senelec. « Notre combat n’est pas seulement moral, il est aussi centré sur les personnes en situation d’injustice », insiste-t-il.

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Dans le milieu culturel, l’inquiétude est toutefois bien réelle. Et la rencontre du 3 août dernier entre Jamra et Germain Coly, le responsable de la Direction de la cinématographie, n’est pas de nature à rassurer les professionnels.

En plus de la délivrance des autorisations de tournage, cet organisme est chargé de la gestion du Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (Fopica), qui finance les productions. Dans un communiqué publié à l’issue de la rencontre, les deux organes évoquent la mise en place de « rencontre régulières » pour « solutionner en amont les malentendus qui ne peuvent manquer de surgir entre les acteurs de l’industrie cinématographique et audiovisuelle et ceux de la grande famille consumériste sénégalaise ».

« Que Jamra rencontre la Direction pour porter ses revendications, cela ne pose pas de problème en soi. Mais lorsqu’ils parlent de « collaboration en amont », qu’est ce que cela veut dire ? s’interroge le réalisateur et producteur Fabacary Assymby Coly. Jamra pourrait-elle avoir un droit de regard sur les autorisations de tournage ? »

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Évoquant un risque d’auto-censure, il rappelle la récente décision du CNRA qui, le 29 juillet, à la suite d’une plainte de Jamra, a décidé d’interdire la diffusion de la bande-annonce de la troisième saison de la série « Infidèles », qui n’a pas encore été tournée… uniquement sur la base d’un teaser diffusé sur les réseaux sociaux. « Le risque, c’est que des réalisateurs se posent la question, lors de l’écriture de leurs œuvres, de l’accueil que leur réservera Jamra », ajoute Fabacary Assymby Coly, qui critique à la fois « l’activisme débordant » de l’ONG et la docilité de structures publiques trop promptes à plier devant ses plaintes.

« C’est un mauvais procès, répond Mame Mactar Gueye, qui assure que Jamra n’aura pas de droit de regard sur la délivrance des autorisations de tournage. Nous ne sommes pas des censeurs, mais des lanceurs d’alerte. Nous ne faisons que demander aux institutions concernées de faire appliquer la loi. »

Jamra, la politique et le pouvoir

Pape Samba Kane évoque pourtant une « pression » exercée par Jamra sur les autorités administratives. « Et lorsqu’elles traînent les pieds, Jamra va voir les autorités religieuses », affirme-t-il. Se pose en creux une autre question, plus délicate encore : peut-on critiquer un homme se réclamant de la religion sans risquer d’être accusé de critiquer la religion ? « Au Sénégal, dès lors que vous vous opposez à quelqu’un qui est estampillé « islam », plus rien n’existe entre vous et Dieu et vous êtes taxé d’anti-religieux », ajoute l’essayiste.

Depuis sa création, en 1983, par Mame Mactar Gueye et son jeune frère, Abdou Latif Gueye, qui fut le premier président de l’ONG, Jamra a su se rapprocher des cercles de pouvoir. Abdou Latif Gueye sera d’ailleurs élu député en 2007 sur la liste Sopi de l’ancien président, Abdoulaye Wade (il mourra un an plus tard dans un accident de voiture).

Mama Mactar Gueye ne se dit d’ailleurs pas réfractaire à une éventuelle participation de Jamra aux prochaines élections locales, prévues au début de l’année 2022. Il affirme même avoir déjà rencontré certains responsables de partis politiques. « Si Jamra avait des conseillers municipaux, cela nous permettrait de peser dans la balance et de régler certains problèmes, conclut son porte-parole. Donc oui, cela pourrait nous intéresser. »