Politique

Maroc-Espagne : après la réconciliation, la fin des tabous ?

Le roi Mohammed VI met fin à quatre mois de brouille avec l’Espagne et appelle à un dialogue « sans limites ni tabous » sur des dossiers épineux et au point mort depuis des décennies.

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Mis à jour le 27 août 2021 à 11:33

Des migrants secourus par la Guardia civil, à Melilla, le 5 décembre 2019. © F.G. Guerrero/EFE/SIPA

Le 31 juillet, lors de son traditionnel discours du Trône, le roi Mohammed VI a longuement évoqué la politique étrangère du royaume, sans pour autant évoquer la crise bilatérale avec l’Espagne qui a éclaté en avril dernier. Le roi espagnol Felipe VI a, quant à lui, profité de l’occasion pour envoyer un message de félicitations à son homologue marocain à l’occasion du 22e anniversaire de son règne.

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C’est finalement lors de la fête de « La révolution du roi et du peuple », le 20 août – jour commémorant l’exil de Mohammed V et la lutte pour l’Indépendance –, que Mohammed VI s’est enfin exprimé publiquement sur le sujet, pour la première fois depuis quatre mois. Un message apaisant, dans lequel le souverain marocain a appelé de ses voeux « l’inauguration d’une étape inédite » dans les relations entre le royaume et l’Espagne, reposant sur « la confiance, la transparence, la considération mutuelle et le respect des engagements ».

Message reçu cinq sur cinq à Madrid où, dès le lendemain, le président du gouvernement, Pedro Sanchez, s’est empressé de remercier « le roi du Maroc pour ses paroles » et rappeler à quel point le royaume chérifien est « un allié stratégique ». Le tout mettant fin à une série de coups de canif diplomatiques qui ont vu l’Espagne hospitaliser en catimini Brahim Ghali, leader du Front Polisario, en avril, et le Maroc riposter en ouvrant sa frontière avec le préside espagnol de Ceuta pour laisser passer 12 000 migrants, en mai, avant d’exclure l’Espagne de « l’opération Marhaba » (censée gérer le retour des Marocains résidant à l’étranger au Maroc) pour l’été 2021.

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La véritable raison de cette brouille sans précédent (ou presque) est le Sahara : le royaume voulait que l’Espagne s’aligne sur la décision de Donald Trump de reconnaître la souveraineté marocaine au Sahara en décembre 2020, mais Madrid n’en a rien fait et a conservé sa neutralité, tout comme l’Allemagne (en crise diplomatique avec le royaume depuis mars).

En attendant, cette réconciliation entre les deux voisins sera véritablement effective lorsque Karima Benyaich, ambassadrice du Maroc à Madrid, rappelée au bercail le 18 mai dernier, reprendra ses fonctions. Si aucune date n’a été communiquée, ce retour serait « imminent », selon plusieurs sources diplomatiques.

Les signes avant-coureurs de la détente

Au Palais de Santa Cruz – QG du ministère espagnol des Affaires étrangères –, le dégel des relations avait déjà été anticipé. Depuis l’éviction, le 10 juillet, d’Arancha Gonzalez Laya, considérée comme une « interlocutrice non valable » par Rabat, et son remplacement par José Manuel Albares, le Maroc a multiplié les gestes d’apaisement. Pour rappel, Gonzalez Laya avait été fortement critiquée en Espagne pour sa responsabilité dans l’accueil de Brahim Ghali et sa gestion de cette crise, au point d’être lâchée par ses collègues de l’Intérieur et de la Défense.

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Le 5 août, le ministère marocain des Affaires étrangères a levé le blocus sur l’ambassade d’Espagne à Rabat et convié l’ambassadeur, Ricardo Diez-Hochleitner, à une visite du siège anti-terroriste de la BCIJ avec des représentants diplomatiques de 22 autres pays. Jusqu’à cette date, et depuis le mois d’avril, Diez-Hochleitner avait été exclu de toutes les rencontres.

Les 1er, 2, 3 et 9 août, les autorités marocaines ont étroitement collaboré avec la Guardia Civil pour empêcher le passage de plusieurs centaines de migrants dans l’enclave espagnole de Melilla. Durant la même période, la Marine royale a également secouru quatre bateaux de migrants ayant quitté Tarfaya pour les Îles Canaries.

En coulisses, après une période de rupture durant laquelle la communication entre les deux voisins n’était possible qu’à travers l’intermédiaire des institutions européennes ou de la France, un canal de discussions a été rétabli au coeur de l’été. A priori, José Manuel Albares, qui prône « la discrétion », et son homologue marocain, Nasser Bourita, n’ont pas échangé directement, mais il est certain en revanche que Diez-Hochleitner et Karima Benyaich se sont rencontrés plusieurs fois à Rabat.

Le roi Mohammed VI a affirmé avoir personnellement et directement suivi le processus de dialogue

Le roi Mohammed VI a affirmé avoir « personnellement et directement » suivi « le processus de dialogue et le développement des conversations ». Le 1er juin, c’est aussi le souverain qui avait demandé aux autorités marocaines de régler la question des mineurs marocains en Europe, ainsi qu’à Ceuta.

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Suite à quoi Nasser Bourita a étroitement collaboré avec Fernando Grande-Marlaska, ministre espagnol de l’Intérieur, avec qui il entretient des relations cordiales et harmonieuses.

Une reprise… mais pas avant le 8 septembre

Après le retour de Karima Benyaich à Madrid, ce sera au tour du Maroc d’accepter l’envoi d’un nouvel ambassadeur espagnol à Rabat. En effet, Ricardo Díez-Hochleitner, réputé pour être très consensuel et avoir un certain poids au Maroc, cumule six années à ce poste et a déjà été reconduit pour un an, le ministère marocain des Affaires étrangères n’ayant approuvé aucun des noms proposés par son voisin pour le remplacer. Lorsque ce dossier sera réglé, une visite de José Manuel Albares pourrait avoir lieu avant d’être suivie par la fameuse réunion de haut niveau entre les deux gouvernements, prévue en 2020 et reportée sine die par le Maroc.

Seulement voilà, rien de tout cela n’aura lieu avant les élections communales, régionales et législatives marocaines du 8 septembre, puis la formation d’un gouvernement, qui risque de prendre un certain temps, même s’il est probable que le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, qui incarne avec force la « ligne dure » de la diplomatie marocaine, sera reconduit dans ses fonctions.

Régler les problèmes de fond

Reste que depuis plusieurs décennies, la relation Maroc-Espagne est dysfonctionnelle, car les problèmes de fond n’ont jamais été réglés, les deux pays préférant se cacher derrière un statu quo de façade. Dans un récent discours, Mohammed VI a affirmé vouloir établir avec l’Espagne « un dialogue sans limites ni tabous », et faire de cette crise « une occasion de revoir les fondements et les déterminants » de la relation maroco-espagnole.

Contrairement à ses habitudes, le souverain marocain s’est directement adressé à Pedro Sanchez et non pas à Felipe VI. Très concrètement, Mohammed VI entend régler les trois dossiers suivants : la souveraineté marocaine au Sahara, un nouveau modèle aux frontières avec Ceuta et Melilla, et une solution pour les eaux juridictionnelles de la côte atlantique qui chevauchent celles des Canaries.

En face, rien ne garantit un changement de position sur le sort du Sahara de la part de Madrid, qui estime que cette question doit être réglée via les Nations unies, dans le respect du droit international. En septembre prochain, une décision de la Cour de justice de l’Union européenne (UE) sur la légalité des accords commerciaux (qui inclut les territoires et les eaux du Sahara) entre le Maroc et l’UE est attendue et pourrait bien raviver les tensions.

Quant à Ceuta et Melilla, l’Espagne a fait part, en juillet, de sa volonté de remettre les pendules à l’heure à travers un plan stratégique. Parmi les mesures envisagées : l’inclusion de Ceuta et Melilla dans l’Union douanière, le libre-accès à l’intérieur des enclaves pour les gardes de l’agence Frontex et à terme l’inclusion de ces deux enclaves dans l’espace Schengen.

Enfin, l’annonce de la rupture des relations avec le Maroc par l’Algérie le 24 août, touche directement l’Espagne. Madrid pourrait hésiter à appuyer la position marocaine sur le Sahara à l’ONU pour ne pas fâcher Alger et ne pas compromettre ses accords sur l’importation de gaz. Mais si le Maroc et l’Espagne veulent pérenniser leur relation, des compromis ou des points d’accord devront bien être trouvés.

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Or si cette crise a révélé une chose, c’est l’impossibilité pour le Maroc de faire plier son premier partenaire commercial, l’Espagne, sur le Sahara. Le Parti populaire espagnol, quant à lui, n’a pas manqué de critiquer le gouvernement socialiste pendant la crise diplomatique avec Rabat, rappelant que le Sahara et les enclaves espagnoles restent des « lignes rouges à ne pas aborder avec le Maroc ».