Politique

Appel des intellectuels africains pour une action urgente en Éthiopie

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Par  Jeune Afrique

Rassemblement de soutien aux forces armées éthiopiennes à Addis-Abeba, le 8 août 2021.

Rassemblement de soutien aux forces armées éthiopiennes à Addis-Abeba, le 8 août 2021. © AMANUEL SILESHI/AFP

Constatant l’impuissance des institutions internationales – et en particulier de l’Union africaine – à faire taire les armes au Tigré, plusieurs dizaines d’intellectuels africains, parmi lesquels Achille Mbembe, Souleymane Bachir Diagne et Felwine Sarr, prennent la plume pour appeler à une médiation rapide dans ce sanglant conflit.

Nous rédigeons cet appel en tant qu’intellectuels africains du continent et de la diaspora. Beaucoup d’entre nous ont consacré leur vie professionnelle à la compréhension des causes et des solutions potentielles aux conflits intra et interafricains. La détérioration constante de la situation en Éthiopie nous consterne et illustre de manière tragique le peu d’intérêt que suscitent les nombreux commentaires des intellectuels africains sur la manière de résoudre les conflits qui déchirent le continent.

Nous sommes profondément bouleversés par la guerre civile en cours en Éthiopie – que certains qualifient de conflit interne régionalisé, étant donné le rôle joué par l’Érythrée dans ce conflit. Nous constatons avec consternation que les protagonistes du conflit ne sont plus seulement les forces de défense du Tigré (TDF) et les forces de défense nationale éthiopiennes (ENDF), ainsi que les forces spéciales d’Amhara, mais aussi l’armée de libération oromo d’un côté et, de l’autre, les forces spéciales de plusieurs autres régions, ainsi que de nombreux conscrits.

L’UA ne doit pas laisser l’Éthiopie dicter les termes de son engagement dans la recherche d’une solution

Nous notons également les percées des TDF dans les régions d’Amhara et d’Afar – qui, bien qu’elles prétendent chercher à permettre l’accès aux chaînes d’approvisionnement humanitaire et autres, contribuent à l’expansion du conflit dans toute l’Éthiopie.

Justice réparatrice et exacerbation des tensions

L’Éthiopie est un pays majeur sur le continent, non seulement parce qu’elle a résisté avec succès à l’expansionnisme impérial européen, mais aussi parce qu’elle abrite le siège de l’Union africaine (UA), notre organisation intergouvernementale, dont nous déplorons le manque d’engagement effectif dans la résolution de la crise éthiopienne. L’UA et ses États membres – en particulier les États voisins de l’Éthiopie – ne doivent pas laisser l’Éthiopie dicter les termes de leur engagement dans la recherche d’une solution à ce conflit.

Une solution politique plutôt que militaire s’impose désormais

Nous tenons également à déplorer le nombre sans cesse croissant de civils touchés par ce conflit – les décès, les violences sexuelles, l’exode des réfugiés, la faim avérée et les besoins médicaux et psychosociaux non satisfaits, les rapports faisant état de détentions illégales généralisées et ciblées (notamment en raison de l’appartenance ethnique), les disparitions forcées et la torture en détention. Nous condamnons aussi les destructions des biens matériels et immatériels chèrement acquis au Tigré, ainsi que dans d’autres régions d’Éthiopie, y compris les établissements d’enseignement supérieur et le patrimoine culturel. La population éthiopienne a suffisamment souffert. Le pays ne peut se permettre de nouvelles destructions.

Tous les Éthiopiens doivent reconnaître qu’une solution politique plutôt que militaire s’impose désormais, quelles que soient les revendications et les contre-revendications, légitimes ou non, sur les circonstances qui ont fait que l’Éthiopie en est arrivée là. La justice réparatrice, y compris la réquisition et la contre-réquisition de terres faisant l’objet d’une contestation, et la détention de membres des familles de groupes politiques récemment mis hors la loi, exacerbent les tensions, entraînant des cycles de violences générationnelles.

Devoir d’agir

L’Éthiopie est au bord du précipice ; nous devons agir. Nous invitons donc :

Le gouvernement éthiopien et le gouvernement régional national du Tigré à répondre positivement aux appels répétés au dialogue politique, y compris avec les groupes concernés et impliqués des régions d’Amhara et d’Oromia.

Les États voisins doivent exercer une pression maximale sur le gouvernement éthiopien

Le gouvernement éthiopien et le gouvernement régional national du Tigré à recourir de manière positive, dans le cadre de ce dialogue, au concours des nombreux intellectuels africains qui ont proposé des solutions pour sortir du conflit.

Les États voisins à exercer une pression maximale sur le gouvernement éthiopien et le gouvernement régional national du Tigré pour qu’ils acceptent, dans le cadre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et de l’UA, de participer à la résolution de ce conflit par une médiation extérieure.

L’IGAD et l’UA à assumer pleinement leurs rôles de médiateur auprès des protagonistes de ce conflit, notamment en apportant tout leur soutien politique à l’envoyé spécial de l’UA pour la Corne de l’Afrique, qui sera bientôt désigné.

Il nous faut reconstruire un pays qui a déjà trop longtemps souffert

Le reste de la communauté internationale à continuer à soutenir les actions de l’IGAD et de l’UA en utilisant les tactiques de persuasion nécessaires pour amener les protagonistes à la table des négociations, les y maintenir et trouver une solution politique menant à un dialogue national plus large sur l’avenir de l’État éthiopien.

Nous exhortons tous les dirigeants et groupes civiques éthiopiens à faire preuve de maturité et de vision pour reconstruire un pays qui a déjà trop longtemps souffert. Nous demandons que tout règlement politique négocié inclue un processus de reddition de comptes concernant les atrocités de masse perpétrées en Éthiopie. L’histoire de l’État africain témoigne de l’efficacité de la voie de la vérité, de la paix, de la justice et de la réconciliation.

 

Souleymane Bachir Diagne (Professor of French and Philosophy, Director of the Institute of African Studies, Columbia University), Mamadou Diouf (Leitner Family Professor of African Studies, Department of Middle Eastern, South Asian and African Studies, Columbia University), Elleni Centime Zeleke (Assistant Professor, Department of Middle Eastern, South Asian and African Studies, Columbia University), Godwin Murunga (Executive Secretary, Council for the Development of Social Science Research in Africa (CODESRIA)), Boubacar Boris Diop (Award winning author of Murambi, The Book of Bones and many other novels, essays and journalistic works), Achille Mbembe (Research Professor in History and Politics, Wits Institute for Social and Economic Research, University of the Witwatersrand), Jimi O Adesina (Professor and Chair in Social Policy, College of Graduate Studies, University of South Africa), Ato Sekyi-Otu (Professor Emeritus, Department of Social Science and the Graduate Programme in Social and Political Thought, York University), Felwine Sarr, Anne-Marie Bryan (Distinguished Professor of Romance Studies, Duke University), Imraan Coovadia (Writer, essayist and novelist, Director of the creative writing programme, University of Cape Town), Koulsy Lamko (Chadian playwright, poet, novelist and university lecturer), Willy Mutunga (Former Chief Justice, Supreme Court of Kenya), Maina Kiai (Former Chair, Kenya National Human Rights Commission, Former United Nations Special Rapporteur on the rights to freedom of peaceful assembly and of association), Rashida Manjoo (Professor Emeritus, Department of Public LawUniversity of Cape Town, Former UN Special Rapporteur on violence against women), Siba N Grovogui (Professor of international relations theory and law, Africana Studies and Research Centre, Cornell University), Nadia Nurhussein (Associate Professor of English and Africana Studies, Johns Hopkins University), Martha Kuwee Kumsa (Professor of Social Work, Wilfrid Laurier University), Mekonnen Firew Ayano (Associate Professor, SUNY Buffalo Law School), Dagmawi Woubshet (Ahuja Family Presidential Associate Professor of English, University of Pennsylvania), Awet T. Weldemichael (Professor and Queen’s National Scholar, Queen’s University), Abadir Ibrahim (Ethiopian Human Rights Activist and Lawyer), Michael Woldemariam (Associate Professor of International Relations and Political Science, Director of the African Studies Center, Boston University), Safia Aidid (Arts and Science Postdoctoral Fellow, Department of History, University of Toronto), Abdoulaye Bathily (Professor of History, University Cheikh Anta Diop), David Ndii (Kenyan Economist), Siphokazi Magadla (Senior Lecturer in Political and International Studies, Rhodes University), Fred Hendricks (Emeritus Professor, Faculty of Humanities, Rhodes University), Pablo Idahosa (Professor of African Studies and International Development Studies, York University), Ibrahim Abdullah (Department of History and African Studies, Fourah Bay College, University of Sierra Leone), Seye Abimbola (Senior Lecturer, School of Public Health, University of Sydney), Makau Mutua (SUNY Distinguished Professor, SUNY Buffalo Law School), Salim Vally (Professor, Faculty of Education, University of Johannesburg, Director, Centre for Education Rights and Transformation), L. Muthoni Wanyeki (Kenya Political Scientist), Dominic Brown (Activist and Economic Justice Programme Manager, Alternative Information and Documentation Centre), Michael Neocosmos (Emeritus Professor in Humanities, Rhodes University), Zubairu Wai (Associate Professor, Department of Political Science and Department of Global Development Studies, University of Toronto), Alden Young (Assistant Professor, African American Studies, University of California), Benjamin Talton (Professor of History, Department of History, Temple University), G. Ugo Nwokeji (Associate Professor of African History and African Diaspora Studies, Department of African-American Studies, University of California), Lionel Zevounou (Associate Professor of Public Law, University of Paris Nanterre), Amy Niang (Professeur associé, Université Mohammed VI Polytechnique), Sean Jacobs (Associate Professor of international Affairs, Julien J Studley Graduate Programmes in International Affairs, The New School, Founder and Editor of Africa is a Country), Abosede George (Associate Professor of African History, Barnard College), Dr Abdourahmane Seck (Senior Lecturer, Université Gaston Berger), Nimi Hoffmann (Lecturer, Centre for International Education, University of Sussex, Research Associate, Centre for International Teacher Education, Cape Peninsula University of Technology), Maria Paula Meneses (Vice-Presidente, Conselho Científico do CES, Centro de Estudos Sociais, Universidade de Coimbra), Ibrahima Drame (Director of Education, Henry George School of Social Science), Cesaltina Abreu (Co-Director, Laboratory of Social Sciences and Humanities, Angolan Catholic University), Lina Benabdallah (Assistant Professor of Politics, Wake Forest University), Oumar Ba (Assistant Professor of International Relations, Department of Government, Cornell University), Samar Al-Bulushi (Assistant Professor, Department of Anthropology, University of California), Nisrin Elamin (Assistant Professor of International Studies, Bryn Mawr College), Marie-Jolie Rwigema (Incoming Assistant Professor, Applied Human Sciences, Concordia University), Eddie Cottle (Postdoctoral Fellow, Society, Work and Politics Institute, University of the Witwatersrand), Amira Ahmed (School of Humanities and Social Science, American University of Cairo, Convenors’ Forum of The C19 People’s Coalition), Ibrahim Abdullah (Department of History and African Studies, Fourah Bay College, University of Sierra Leone), Jok Madut Jok (Professor of Anthropology, Maxwell School of Citizenship and Public Affairs, Syracuse University, Department of Middle Eastern, South Asian and African Studies, Columbia University).

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