Politique

Affaire Alex Saab : entre États-Unis et Venezuela, guerre froide au Cap-Vert

Arrêté au Cap-Vert en juin 2020, le diplomate vénézuélien est sous le coup d’une procédure d’extradition vers les États-Unis. Mais ses avocats la jugent illégale. « Jeune Afrique » dévoile les dessous de leur stratégie.

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Mis à jour le 30 août 2021 à 11:32

Un graffiti indique « Liberté pour le diplomate Alex Saab, enlevé par le gouvernement du Cap-Vert » à Caracas, le 23 février 2021. © YURI CORTEZ/AFP

L’homme d’affaires Alex Nain Saab Moran sera-t-il finalement extradé vers les États-Unis ? Le Vénézuélien, natif de Colombie, accusé de blanchiment et détournement d’argent par la justice américaine – qui souhaite le juger sur son sol –, a été arrêté le 12 juin 2020 par les autorités du Cap-Vert. Il y est détenu depuis et met tout en œuvre pour éviter d’être extradé.

Passeport vénézuélien d'Alex Saab. © Département du Trésor des États-Unis

Passeport vénézuélien d'Alex Saab. © Département du Trésor des États-Unis

Ses avocats, qui dénoncent une arrestation et une détention « illégales », ont ainsi fait appel de la demande d’extradition américaine, laquelle a pourtant été approuvée le 31 juillet 2020 par la justice cap-verdienne. Cette procédure de dernier recours a été déposée devant la Cour constitutionnelle, laquelle devait rendre sa décision mardi 24 août et marquer ainsi un point final à l’affaire.

La Cour a cependant choisi de ne pas se prononcer, annonçant un nouveau report, sans pour autant motiver officiellement sa décision. Jeune Afrique revient sur les coulisses de l’affaire Saab, qui mêle un négociant international vénézuélien accusé de corruption, Interpol, les États-Unis, la Russie, l’Iran ou encore la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).

Immunité diplomatique et notice rouge

Le feuilleton débute le 12 juin 2020, à l’aéroport international Amílcar-Cabral de l’île de Sal, dans l’archipel du Cap-Vert. Alex Saab, un homme d’affaires vénézuélien de 49 ans, né en Colombie mais d’origine libanaise, proche du président Nicolás Maduro dont il est l’envoyé spécial, est officiellement en mission humanitaire. Il est alors mandaté pour aller récupérer en Iran de la nourriture et des médicaments.

Au cours de ce voyage, son avion fait escale au Cap-Vert pour procéder à une opération de ravitaillement. Alex Saab, également ambassadeur adjoint de son pays auprès de l’Union africaine et soupçonné d’entretenir des liens étroits avec le Hezbollah, dispose à ce titre d’une protection diplomatique. Il est cependant arrêté par les autorités cap-verdiennes.

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Celles-ci affirment agir sur la base d’un mandat d’arrêt provisoire délivré par les États-Unis. Une notice rouge d’Interpol a également été envoyée le lendemain de son arrestation. L’envoyé spécial du président est alors emprisonné, puis placé en résidence surveillée, en attendant une extradition vers les États-Unis.

Obsession américaine

Mais, les mois passant, l’affaire prend vite une tournure diplomatique. En janvier dernier, le gouvernement vénézuélien appelle à la libération de son ressortissant, lequel reçoit en outre le précieux soutien de la Russie et de l’Iran. « La détention d’Alex Saab fait partie d’une campagne obsessionnelle des États-Unis à l’encontre du gouvernement du Venezuela », dénonce Caracas.

Saab, dont l’extradition est suspendue, reste en détention. Selon son entourage, l’encombrant homme d’affaires aurait été emmené en janvier de la capitale, Praia, vers l’île de Sal. Il logerait aujourd’hui dans une résidence touristique abandonnée, sous surveillance de gardes armés.

La Cedeao a ordonné une libération immédiate

Pendant ce temps, ses avocats ne restent pas inactifs. Ils ont ainsi saisi la Cour de justice de la Cedeao pour dénoncer la détention de leur client. Initiative couronnée de succès : le 15 mars, la juridiction ouest-africaine, jugeant la détention « illégale », a ordonné une « libération immédiate », « l’arrêt de l’exécution de la procédure d’extradition vers les États-Unis », et le versement à l’intéressé d’une indemnité de 200 000 dollars « pour les dommages moraux résultant de sa détention illégale ».

« Tortures et mauvais traitements »

Mais le Cap-Vert a décidé de ne pas appliquer la décision, qu’il a jugée non-contraignante, et se refuse toujours à extrader le Vénézuélien. Les conseils de ce dernier se sont alors tournés vers le comité des droits de l’homme des Nations unies. Nouveau succès : en juin, le comité a à son tour demandé à Praia de suspendre la procédure d’extradition pendant qu’il examinait les allégations de torture physique et psychologique.

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Dans le courant du même mois, Femi Falana, l’avocat nigérian de Saab, a écrit au secrétaire général de l’ONU António Guterres, évoquant « la violation des principes de droit international », dont « l’immunité diplomatique » de son client, « sa détention arbitraire et illégale » et des actes de « tortures et de mauvais traitements ». La commission de l’Union africaine aurait également été contactée par l’entourage du Vénézuélien.

Le Cap-Vert a toutefois une nouvelle fois décidé de laisser la procédure d’extradition se poursuivre, raison pour laquelle la Cour constitutionnelle devait rendre sa décision ce 24 août.

Cour sous pression

Pourquoi la Cour a-t-elle choisi de ne pas se prononcer ? Elle n’a pas donné de raison officielle à ce nouveau délai.

Les conseils de Saab estiment toutefois qu’une requête des États-Unis, dans une affaire annexe les opposant à Alex Saab, permettrait en partie d’expliquer ce report de la justice cap-verdienne.

Un document émanant de la section des fraudes de la division criminelle du département de la justice américaine (DoJ), rédigé par l’avocat Jeremy R. Sanders, a en effet été déposé le 24 août, soit le jour même où la Cour constitutionnelle devait rendre sa décision.

Dans ce courrier consulté par Jeune Afrique, Jeremy R. Sanders fait la requête de l’extension de trente jours d’un délai de procédure lié à l’inculpation d’Alex Saab en Floride pour blanchiment d’argent.

« Le gouvernement [des États-Unis] est soucieux de la volonté de la Cour de résoudre les appels rapidement, et le conseil ne fait pas requête de cette extension pour rallonger inutilement le processus », précise la requête.

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Selon les conseils d’Alex Saab, c’est ce document de la justice américaine – sans doute inquiète de voir l’affaire tourner en sa défaveur – qui a motivé le report de la décision de la Cour. Femi Falana et l’équipe de défense s’apprêtent donc à leur tour à faire objection de cette extension de trente jours.

Si la Cour venait à leur donner tort et à approuver l’extradition, contre l’avis de la Cedeao et malgré les pressions vénézuéliennes, russes et iraniennes, le Cap-Vert aurait alors cinq jours pour extrader Alex Saab vers les États-Unis.