Politique

Tunisie : qui veut la peau de Kaïs Saïed ?

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Mis à jour le 26 août 2021 à 13:00

Le président Kaïs Saïed en train d’acheter son pain, le 20 août 2020.

A-t-on vraiment tenté à plusieurs reprises d’assassiner le président tunisien ? L’information émane de Kaïs Saïed lui-même, mais en termes toujours voilés. Passage en revue de ces tentatives présumées d’assassinat, dont la plus récente daterait d’août.

Le déficit d’information et la suspicion à l’égard des médias font le lit de la rumeur, qui, en Tunisie comme ailleurs, a la vie dure et nourrit tous les fantasmes. Sous l’ancien régime, elle prospérait à la faveur du verrouillage de l’information et de la vie politique. Aujourd’hui, liberté d’expression débridée et tyrannie des réseaux sociaux aidant, elle connaît des jours encore plus fastes.

Parmi les rumeurs les plus folles qui circulent, celle de plusieurs projets d’assassinat du président de la République, Kaïs Saïed, parfois relayée par l’intéressé lui-même dans ses interventions, mais jamais de façon suffisamment précise et explicite pour qu’on puisse en établir la véracité.

Par quatre fois durant l’année écoulée, on aurait voulu attenter à la vie du chef de l’État. « On se croirait revenu au temps des Médicis », lance une riveraine du palais incrédule, qui remarque la récurrence du poison parmi les modes opératoires. En distillant des éléments rarement probants, Carthage lui-même contribue à promouvoir les thèses de complots et autres intrigues.

On se croirait revenu au temps des Médicis

Une maladresse de communication malvenue, d’autant que la sécurité présidentielle tunisienne est un corps parmi les plus compétents et les plus aguerris. À cette aune, qu’en est-il de ces tentatives d’assassinat présumées ? Légendes urbaines ou secret d’État éventé ?

L’affaire du pain empoisonné

En juin 2021, le parquet a classé sans suite une affaire obscure de dénonciation. Selon un article paru en août 2020 dans le quotidien Al Chourouk, un employé de boulangerie aurait déclaré avoir été soudoyé par un concurrent de son patron.

Pour 20 000 dinars, il devait introduire une substance toxique dans le pain que cet établissement, fournisseur de la présidence, livrait quotidiennement au palais. Le lendemain, le président se faisait photographier achetant sa baguette dans un petit commerce comme un banal citoyen.

L’enveloppe de ricine

Cette rumeur, qui a détourné l’attention du différend opposant le président au gouvernement et à l’Assemblée, est apparue sur les réseaux sociaux en janvier 2021. Elle a été relancée par un post du frère du président, Naoufel Saïed, puis reprise par l’animateur télé Riadh Jrad.

Là encore, la communication du palais cafouille : une enveloppe contenant une substance blanche, que l’opinion identifie aussitôt et sans raisons comme de la ricine, serait parvenue le 25 juillet jusqu’à la cheffe du cabinet Nadia Akacha, qui aurait fait un malaise et subit un examen médical.

Un scénario rocambolesque étant entendu que le courrier est rigoureusement contrôlé dans l’enceinte des services présidentiels et que l’enveloppe aurait été immédiatement déchiquetée sans que la police scientifique ne puisse intervenir. Cet incident n’a pas empêché Nadia Akacha de siéger deux heures plus tard au Conseil national de sécurité. La justice a classé l’affaire faute de preuves.

Le complot politique

Juin 2021. Les tensions politiques sont à leur comble et le président Saïed est de plus en plus isolé. Lors d’une rencontre, le 15 juin, avec d’anciens chefs du gouvernement, il fait allusion à un projet d’assassinat fomenté par un dirigeant politique qui aurait planifié, à la faveur d’un voyage à l’étranger, de l’écarter du pouvoir, éventuellement en l’éliminant physiquement.

Sans le citer, Kaïs Saïed fait allusion à Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha et de l’Assemblée, qui s’était rendu très discrètement au Qatar. Une hypothèse jugée suffisamment crédible par le président pour refuser le dialogue national. Saïed, qui reçoit tous les matins un rapport sécuritaire, ne cite pas ses sources, ne donne aucun détail supplémentaire, mais le ministère public a ouvert une enquête à la suite de ces propos.

Le loup solitaire

Le 21 août 2021, les réseaux sociaux s’enflamment. Alors que la situation est des plus tendues depuis que le président a opéré un passage en force, le 25 juillet, et accaparé tous les pouvoirs, le bruit court de l’arrestation dans le sud d’un jihadiste ayant fait allégeance à Daech et qui projetait d’assassiner Saïed.

Malgré aucune confirmation officielle, l’opinion invente un personnage qu’elle baptise « le loup solitaire », qui aurait fait ses armes en Syrie, été financé par la Turquie, puis chargé par des Frères musulmans d’en finir avec le président tunisien.

Une thèse fantaisiste et non étayée qui finit pourtant par tenir lieu d’information confirmée. Sans Cour constitutionnelle et avec une Assemblée gelée, la disparition du chef de l’État créerait une situation inextricable sur le plan institutionnel : la rumeur arrive à point nommé pour nourrir toutes les peurs de l’opinion.

Atteinte à la présomption d’innocence

Entre imaginaire débridé et réalité chaotique, il n’en faut pas beaucoup aux Tunisiens pour s’émouvoir. Bien qu’ils soutiennent, à une très large majorité, les décisions du président, ils n’en sont pas moins interloqués par sa propension à faire état de complots et de plans malveillants ourdis contre le pays et contre sa personne.

À force de ne pas donner de détails crédibles et de preuves tangibles, ses allusions, qui pourraient relever de l’atteinte à la présomption d’innocence, semble nourries par l’imaginaire d’un entourage familier des séries télé.

Mais le chef de l’État est catégorique. Le 20 août, lors de la signature de la convention de distribution des aides aux plus démunis, il déclarait encore : « Je suis au courant de ce qu’ils manigancent. Je leur dis que je n’ai peur que de Dieu malgré leurs misérables projets. Ils pensent aux meurtres et aux assassinats ». De quoi alimenter encore un peu plus la rumeur, que rien n’efface, pas même quand les affaires tournent court.