Culture

Restitution des objets d’art africains : une quête d’identité

Mis à jour le 25 août 2021 à 11:26
Christian Kader Keita

Par Christian Kader Keita

Contrôleur financier d'origine mauritanienne et congolaise, auteur de « Sur le chemin de la restitution des œuvres aux Africains », paru aux éditions Sydney Laurent en 2021.

Des bronzes du Bénin au British Museum, le 22 novembre 2018, à Londres, en Angleterre.

Malgré les promesses de nombreux pays occidentaux, le processus de restitution des œuvres et objets africains exposés hors du continent traîne en longueur. Voici une proposition en trois points pour lui donner efficacité, légitimité et… rapidité.

Le point focal de la culture africaine n’a jamais été la Chose ou l’Objet mais l’Homme, l’Être Humain. Non le Matériel. Par conséquent, la restitution des objets d’art aux Africains ne doit pas être vue sous le prisme d’un troc ou réduite à un simple retour de tels ou tels objets prodigieux aux peuples qui les avaient produits. La problématique ici est en réalité bien plus profonde. Il s’agit de leur restituer leur identité.

Égalité, liberté, fraternité

Pour la France – et cela vaut pour les autres pays occidentaux détenteurs d’objets d’art africains –, il s’agit d’être en phase avec des valeurs séculaires qui lui sont chères : l’égalité, la fraternité et la liberté.

L’égalité dans ses relations avec l’Afrique d’abord. Il s’agit pour la France de traiter les pays du continent comme elle aimerait être traitée si elle se trouvait dans la même situation.

La fraternité ensuite, qui trouve sa concrétisation dans le partage et les échanges culturels qui, certes, existent déjà sous certaines formes, mais qui vont s’intensifier et s’étendre aux objets qui, jusqu’alors, étaient soustraits à la jouissance de nombreux Africains.

La liberté, enfin, que l’on doit reconnaître aux habitants du continent de décider du sort, de la circulation et du partage de ces objets, une fois reconnus leurs droits de propriété.

De la responsabilité africaine

À ce stade, il convient de souligner que la libération de ces objets des musées occidentaux comporte une vraie responsabilité pour les Africains. Celle de veiller sur ces pièces en s’assurant de la mise en place de conditions structurelles garantissant leur sauvegarde. De construire ou de rénover des structures muséales, nationales ou régionales et même panafricaines. D’assurer la formation des conservateurs africains et surtout celle de la nouvelle génération afin de l’intéresser à la culture de ses ancêtres. De se doter de capacités juridiques (assurances, droits…) et logistiques pour faire circuler ces œuvres, afin d’en faire profiter les Africains et même le monde entier, et ce, en fonction des accords éventuels entre les musées d’Occident et ceux du continent. La liste est longue…

Ajoutons qu’ici comme ailleurs, l’argent est le nerf de la guerre. Nous ne pourrons atteindre la pérennité du système sans une structure de financement. Plus largement, le processus de restitution des œuvres d’art aux Africains repose sur trois piliers.

Premièrement : la création d’un statut « spécifique » pour ces objets restituables. On placerait sous ce statut tous les objets mal acquis pendant les périodes d’esclavage, de guerres coloniales et de colonisation. Ici, le point déterminant est la condition d’acquisition des objets, qui doit être illégitime ou marquée d’un sceau de domination qui suppose une absence de consentement éclairé. Ce qui exclut de facto les objets achetés sur le marché de l’art par des acheteurs de bonne foi.

Les objets ainsi identifiés seront inaliénables et insaisissables. À la suite d’un inventaire, il feront partie d’une « liste arc-en-ciel » déposée auprès du Conseil international des musées (Icom). Tout le monde de l’art pourra à tout moment la consulter. C’est une espèce de coffre-fort qui évitera que l’on retrouve un jour ces œuvres en vente libre sur les marchés de l’art.

Naturellement, ce statut d’« objet spécifique » ne pourra pas être décrété par les Occidentaux seuls. Cela reviendrait à concéder un pouvoir de décision exorbitant sur le sort d’un bien, à celui qui serait reconnu comme son détenteur illégitime. Il ne peut être que le résultat d’un accord entre les pays sources, propriétaires historiques et légitimes, et les pays actuellement détenteurs desdits objets.

C’est dans cette visée que l’auteur incite la France et les pays d’Afrique subsaharienne à lancer ensemble la création d’un Comité interculturel (CIC) qui constitue le deuxième pilier du processus et illustrera la volonté de travailler ensemble proclamée par Emmanuel Macron à Ouagadougou.

Enfin,  il faudra bien sûr de l’argent, et c’est ici qu’intervient le troisième pilier : la création d’un Fonds dédié à la sauvegarde du patrimoine africain (FDSPA). Pour le financer, nous proposons d’aller chercher l’argent là où il dort.

La France vient d’adopter, en juillet dernier, une loi qui prévoit de rendre aux populations spoliées, l’argent détourné par des chefs d’État et autres dirigeants, au terme des procédures judiciaires engagées dans l’Hexagone. Ces sommes, qui atteignent souvent plusieurs millions d’euros, financeront des actions de coopération et de développement.

Jusqu’alors, la restitution des avoirs se heurtait à une difficulté : à qui devaient-ils être rendus ? La nouvelle loi dispose que c’est l’Agence française de développement (AFD) qui procèdera à la l’allocation des biens. Nous ne partageons pas cette vision, qui revient une fois encore à placer les Africains dans une posture de quémandeurs vis-à-vis d’une institution occidentale.

D’où la contre-proposition consistant à confier les sommes récupérées au FDSPA évoqué plus haut. Selon les préconisations du CIC, elles seraient destinées en outre aux travaux d’entretien et de rénovation des musées africains existants, aux dépenses liées à la circulation des œuvres entre les établissements du continent d’une part et entre ces derniers et ceux d’Europe d’autre part.

Une fois ce processus mis en place, le message serait sans équivoque : l’heure du retour a sonné !