Politique

Tunisie – Qui sont les nouveaux dirigeants nommés par Kaïs Saïed

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Mis à jour le 24 août 2021 à 15:47

Le président tunisien Kaïs Saïed (à droite) assiste à la cérémonie de prestation de serment du nouveau ministre de l’Intérieur, Ridha Gharsallaoui, au palais de Carthage à Tunis, le 29 juillet 2021.

Depuis la mise en place des mesures exceptionnelles et la révocation du chef du gouvernement, le président tunisien a procédé à plusieurs nominations à la tête des principales administrations. Mais pour les récents promus, les choses sont claires : rien ne peut se décider sans l’aval du chef de l’État.

À minuit précisément, le 24 août 2021, le président Kaïs Saïed prolonge sine die la période d’application des mesures exceptionnelles qu’il a mises en place le 25 juillet en activant, au nom d’un danger imminent qu’il n’a jamais clairement défini, l’article 80 de la Constitution. Cette manœuvre lui avait alors permis de s’arroger tous les pouvoirs, de geler l’Assemblée, de lever l’immunité parlementaire des élus, de limoger le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, et de limiter l’action des ministres encore en poste au traitement des affaires courantes. À l’occasion de ce passage en force, il avait rassuré la population en indiquant qu’il respecterait la constitution et que cette période exceptionnelle était toute provisoire.

Seul maître à bord

Depuis trente jours, Kaïs Saïed est donc seul maître à bord et le pays vit dans l’attente d’annonces majeures censées définir les étapes à venir et le doter d’un nouvel exécutif. Seulement, le président, qui fustige désormais ceux qui évoquent une feuille de route, ne semble pas pressé de remettre en marche les rouages de l’État qu’il a bloqués de facto en suspendant, entre autres, des hauts commis de l’État, notamment à la primature. Une préoccupation qui taraude l’opinion publique, inquiète de la précarité économique du pays à la veille d’une rentrée scolaire et sociale menée dans ces conditions singulières.

Ceux qui s’attendaient à la mise sur pied d’une nouvelle équipe dirigeante sont restés sur leur faim. La marge de manœuvre de Kaïs Saïed est réduite par une Constitution qu’il désavoue mais qu’il ne peut bafouer plus que nécessaire. La nomination de ministres est un obstacle majeur : il faut d’abord qu’un chef du gouvernement soit adoubé par l’Assemblée, car c’est lui qui doit choisir son équipe, la proposer au président pour avis, obtenir l’approbation de l’hémicycle et finir par une prestation de serment à Carthage.

Une véritable refonte motivée par la nécessité d’avoir un ministère de l’Intérieur, et de la Défense, tout acquis au pouvoir

Face à cette procédure devenue impossible en raison du gel de l’Assemblée et de l’absence de chef de l’exécutif, le locataire de Carthage a choisi de contourner la difficulté en désignant des directeurs de ministère en place de ministres. Il a ainsi pourvu deux postes clés en nommant Sihem Boughdiri Nemsia, spécialiste de législation fiscale, à la direction du ministère des Finances, et Ridha Gharsallaoui, son conseiller en sécurité nationale, à celle de l’Intérieur.

Mais le président a aussi montré que ses hommes n’avaient pas la latitude de faire cavalier seul ; rien ne se fait sans qu’il soit consulté. Le 29 juillet, au lendemain de sa désignation, Ridha Gharsalloui avait procédé à de nouvelles nominations à la tête de certains services – le palais les a aussitôt annulées. Une dizaine de jours plus tard, le chef de l’État, après avoir balisé sa démarche en nommant d’abord Sami Hichri aux commandes de la Sûreté nationale et en donnant à Chokri Riahi les rênes de la Garde nationale, annonce par communiqué que les départements de l’Intérieur changent de mains.

Sont concernés : la direction des opérations, celle de la sûreté nationale, la sécurité publique, les unités d’intervention, les services spéciaux, le pôle sécuritaire de lutte contre le terrorisme et le crime organisé, les services techniques, l’École supérieure des forces de sécurité intérieure, la mutuelle des fonctionnaires de la sécurité nationale, des prisons et de rééducation. Une véritable refonte motivée par la nécessité d’avoir un ministère de l’Intérieur, et de la Défense, tout acquis au pouvoir.

Régime présidentialiste

« La décision du président de la République représente une première étape vers la consécration de la neutralité et de l’impartialité du ministère de l’Intérieur », commente l’ancien porte-parole de ce dernier, Khalifa Chibani. Une déclaration qui sonne comme un euphémisme ; plus aucun parti ne réclame la neutralité des ministères de souveraineté, comme s’il était désormais acquis que le régime avait opéré en quelques semaines une mutation et était devenu présidentialiste.

Néanmoins, malgré l’enthousiasme populaire que recueille le président, la société civile demeure vigilante. Dès que les nominations ont été rendues publiques, Achraf Aouadi de I Watch, ONG de lutte contre la corruption, a signalé que Sami Yahiaoui, directeur général des services spéciaux, et Khaled Marouki, directeur général des unités d’intervention, « sont impliqués dans l’assassinat des jeunes de Thala durant la révolution de 2011, et des martyrs des incidents du bassin minier ».

Kaïs Saïed est en train de verrouiller le dispositif sécuritaire

Encore faut-il souligner que ces nominations ne constituent que les premières mesures de la valse des hauts commis de l’État : après avoir évincé les gouverneurs (l’ équivalent des préfets  en France) de Sfax, Monastir, Zaghouan et Médenine, Kaïs Saïed a révoqué brutalement celui de Ben Arous et celui de Bizerte – qu’il a aussitôt remplacé par Samir Abdellaoui, un inconnu sans réel parcours professionnel et sans expérience de l’État qui devra faire ses preuves à ce poste.

« Au bout du compte, Kaïs Saïed est en train de verrouiller le dispositif sécuritaire, et c’est bien normal, mais il est aussi en train de préparer la dissolution des comités municipaux qu’il place, dans le cadre de la gestion locale provisoire des pouvoirs, sous la coupe des gouverneurs. Est-ce vraiment ce que le peuple veut, comme le pense le président ? » s’interroge un politologue qui s’inquiète de l’absence réelle de débats populaires et de l’exécutif. « Plus Kaïs Saïed tarde à mettre en place un gouvernement et à faire part de ses intentions précises, plus il sème le doute. »