Politique

Tunisie : Kaïs Saïed est-il l’homme (fort) de la situation ? – Par Marwane Ben Yahmed

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Mis à jour le 30 août 2021 à 12:59
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Le président tunisien Kaïs Saïed au palais de Carthage, le 2 septembre 2020 © FETHI BELAID/AFP

Arrivé au pouvoir par surprise, le président tunisien a de nouveau pris tout le monde de court avec son coup de force institutionnel du 25 juillet. Et se trouve désormais au pied du mur.

Kaïs Saïed a donc décidé de renverser la table. À la tête, depuis le 23 octobre 2019, d’une Tunisie paralysée depuis trop longtemps par l’incompétence, pour ne pas dire l’indigence, de sa classe politique, frappée de plein fouet par la crise sanitaire, rongée par la corruption, le chômage endémique de ses diplômés comme de ses ouvriers et la fuite des cerveaux, le chef de l’État, dont personne ne sait jamais ce qu’il pense ni ce qu’il entend faire, a, comme à son habitude, pris tout le monde de court.

Le 25 juillet, il s’est arrogé tous les pouvoirs, a gelé les travaux de l’Assemblée nationale, transformée en coquille vide, dissout le gouvernement et limogé son Premier ministre, Hichem Mechichi. C’est le grand retour, en somme, de l’homme fort – le zaïm – dans un pays qui s’est pourtant rangé depuis la chute de Ben Ali sous l’étendard de la démocratie parlementaire et des libertés, si fier d’incarner cette exception au sein du monde arabe, voire en Afrique.

Cris d’orfraie

Mais, malgré les cris d’orfraie des principaux accusés, à savoir les responsables politiques, et notamment les plus puissants à l’Assemblée, comme les islamistes d’Ennahdha dirigés par Rached Ghannouchi, malgré l’interprétation très particulière de la Constitution par Saïed qui lui a permis « d’enrober » ses décisions – ce qui fait dire à certains qu’il s’agit d’un coup d’État –, son tsunami institutionnel ne suscite guère l’inquiétude parmi les Tunisiens ; une grande partie d’entre eux estime même qu’il a bien fait !

Saïed est pourtant allé très loin. Partout ailleurs, on aurait même dit trop loin. Couvre-feu, placement en résidence surveillée, interdiction de sortie du territoire frappant des corporations entières, comme les chefs d’entreprise et tous ceux qui ont eu une activité politique ou gouvernementale, le tout en dehors de toute légalité…

Des mesures d’exception passées comme une lettre à la poste

Là encore, cela passe (presque) comme une lettre à la poste. Les partis, quels qu’ils soient, sont réduits au silence. L’échiquier mis en place depuis dix ans s’est révélé un géant aux pieds d’argile, bien moins prépondérant qu’on ne l’a cru de l’extérieur. Et Saïed, véritable OVNI arrivé au pouvoir par surprise, sans être un professionnel de la politique ni même un chef d’entreprise à succès passé de l’autre côté du miroir, comme Patrice Talon ou Andry Rajoelina, sans parti pour l’appuyer ni base militante, se retrouve seul aux commandes de la Tunisie, incarnant une sorte de tout-puissant guide suprême qui ne prend même pas la peine d’esquisser une feuille de route ou de s’expliquer.

Réforme constitutionnelle

Tout le monde connaît son objectif : l’instauration d’un système qui n’existe nulle part ailleurs, mélange improbable et flou de régime présidentiel et de démocratie directe. « Le peuple veut » : tel était son slogan de campagne. Séduisant, ce qui explique en grande partie sa popularité, mais pour l’instant abscons…

Voilà donc la Tunisie, dont le destin est désormais entre les mains d’un seul homme, revenue à la case départ. En pire, tant la situation socio-économique s’est détériorée, sans parler des finances publiques, exsangues. Les perspectives sont peu reluisantes, plus personne ne sait à quel saint se vouer et le climat est anxiogène. Et qui voudrait investir dans un pays aussi instable, où il suffit d’un oukase présidentiel pour chambouler tous les équilibres et remettre en question tout ce qui avait été si laborieusement mis en place depuis la révolution ?

Qu’attendre de ce grand saut dans l’inconnu ? Les prochaines étapes, décidées par Saïed, seront principalement institutionnelles. Une équipe gouvernementale devra être mise en place, car il faudra bien gérer les affaires courantes et les urgences, notamment la pandémie de Covid-19. Puis il sera temps de s’attaquer à la Constitution de 2014, ce dont le président n’a jamais fait mystère, pour instaurer sans doute une IIIe République grâce à une nouvelle Loi fondamentale consacrant un régime présidentiel, on l’a dit, qui devra être entérinée par voie référendaire.

Législatives anticipées

On peut également s’attendre à la dissolution de l’Assemblée – dont le gel des activités a été, le 24 août, prolongé jusqu’à nouvel ordre – et à l’organisation de législatives anticipées. Sans oublier, c’est une des principales attentes de la population en dehors de la relance économique et de la création d’emplois, la moralisation de la vie politique et l’intensification de la lutte contre la corruption.

Vaste programme pour un pays enlisé depuis une décennie dans sa transition démocratique et qui cherche encore sa voie, sans parvenir à répondre aux attentes inouïes des Tunisiens depuis la révolution. Et une bien lourde responsabilité sur les épaules de Kaïs Saïed, qui n’écoute souvent que lui-même et dont personne ne sait sur qui il s’appuiera pour appliquer son programme et entreprendre les réformes indispensables.

Maintenant qu’il a franchi le Rubicon, personne ne comprendrait qu’il puisse faire machine arrière ou décevoir

Certes, il a en grande partie été élu pour nettoyer les écuries d’Augias, lui dont la probité et la rigueur n’ont jamais été mises en doute. Impartial et imperméable aux affres de la politique politicienne, se tenant à égale distance de tous les partis, lesquels s’évertuent à s’écharper depuis des années, Saïed a les mains libres. Il a la légitimité populaire, le soutien inconditionnel de l’armée et bien plus de pouvoir désormais que ce qu’on lui avait prédit lors de son élection, quand la plupart des observateurs l’imaginaient en une sorte de reine d’Angleterre logée à Carthage. Et maintenant qu’il a franchi le Rubicon, personne ne comprendrait qu’il puisse faire machine arrière ou décevoir. Reste à prier pour qu’il prenne les bonnes décisions…