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Jusqu’où ira Kamerhe ?

Président de l’Assemblée nationale et secrétaire général du parti au pouvoir, le numéro deux de facto du pays nourrit de grandes ambitions. Pour le Congo, certes. Mais aussi pour lui-même

Par - François Soudan, envoyé spécial à Kinshasa
Mis à jour le 9 juillet 2007 à 16:46

« J’ai beaucoup d’admiration pour le président Sarkozy, beaucoup. Entre le Sarko d’avant et moi, il y a pourtant une différence : la loyauté. » Ainsi parle Vital Kamerhe, 48 ans, président de l’Assemblée nationale congolaise, assis sur le canapé d’une discrète villa de passage prêtée par des amis français, un soir de juin 2007 à Kinshasa. Reste à savoir jusqu’où la loyauté que professe cet homme vif, malin et hyperactif à l’égard du chef de l’État, Joseph Kabila, est compatible avec l’ambition qui l’habite. Une ambition maîtrisée, qui ne lui a jamais fait côtoyer la bassesse ni grimper comme on rampe, mais une ambition tenace, à l’instar d’une maîtresse dont on ne se lasse pas. Jusqu’où ira Vital Kamerhe ? Tout Kin se pose la question. Avec ses cinq téléphones portables, sa flotte de 4×4, sa vingtaine de gardes du corps, son charisme et son énergie, il est aujourd’hui la personnalité la plus médiatisée de la RD Congo, la plus remuante, la plus dérangeante parfois, l’un des interlocuteurs favoris des chancelleries et l’un des deux ou trois personnages clés de l’entourage présidentiel.
C’est que le Vital de juin 2007 n’a plus grand-chose à voir avec celui d’avant les élections générales d’août 2006. Le laudateur zélé de Joseph Kabila, auteur d’un livre passablement hagiographique sur le candidat dont il se disait « l’attaquant de base et de pointe », tribun populiste pour qui la campagne était un ring de boxe et l’adversaire, Jean-Pierre Bemba, un punching-ball sur qui tous les coups étaient permis, est devenu un président d’Assemblée nationale consensuel, modéré, adepte du compromis et de l’ouverture, n’hésitant pas sur ce terrain à prendre des postures contraires à celles de son patron. « Un homme d’État », souffle l’ambassadeur d’un pays européen, qui ajoute : « Il s’est affranchi, autonomisé, on sent qu’il veut voler de ses propres ailes ; mais a-t-il vraiment conscience du rapport des forces ? » À cela, l’enfant du Sud-Kivu répond qu’il sait ce qu’il fait. Comme Sarkozy, son modèle, il a construit toute sa vie autour d’un axe qui mène droit au sommet, avec une devise simple : y penser toujours, n’en parler jamais.
Vital Kamerhe est né dans le Far-East congolais, à un jet de pierre de la frontière rwandaise, le 4 mars 1959. Secteur de Ngweshe, territoire de Walungu, non loin de Bukavu. Son père, un Shi de la lignée royale des Bashis, est un fonctionnaire modèle, méticuleux et autoritaire qui mène à la baguette ses onze enfants. Lumumbiste, comme bon nombre de Congolais dits évolués de l’indépendance, ce directeur de Caisse d’épargne mène une vie de nomade qui le conduit d’agence en agence. Bukavu, Mbuji-Mayi, Kikwit, Kisangani, Goma, Kananga, Lubumbashi, Kinshasa enfin, au début des années 1970. À chaque déménagement, son épouse et sa nichée le suivent. Trimbalé d’école en école, le jeune Vital est un élève plutôt doué en maths mais turbulent, qui entretient avec son père des rapports difficiles. De cette errance à travers ce pays-continent, l’actuel président de l’Assemblée conserve, émerveillé, le souvenir d’une découverte : le don des langues. Absorbant comme une éponge, il apprend l’idiome de chaque province où la famille pose ses valises. Ce qui lui vaut d’être aujourd’hui l’un des rares hommes politiques de ce pays à maîtriser le lingala, le swahili, le kikongo, le tshiluba et le mashi, auxquels il convient d’ajouter le français et l’anglais : excusez du peu.

Bachelier en 1980, inscrit en sciences économiques à l’université de Kinshasa, Vital Kamerhe entre très vite en politique par le biais de la contestation étudiante. Il mène des grèves et des manifestations contre l’adhésion obligatoire aux jeunesses du MPR (le parti unique de Mobutu) et adhère à l’UDPS d’Étienne Tshisekedi, séduit par le charisme du « Lion du Kasaï ». Un jour de 1986, devant un amphithéâtre plein à craquer d’étudiants, de professeurs et d’agents du Sarm, la police politique, Vital expose sa « théorie de la locomotive » au cours d’une assemblée générale houleuse. « Dans la loco, explique-t-il, il y a Mobutu et ses affidés, dans le premier wagon se trouve l’armée des fonctionnaires, et dans le second le peuple misérable. Les conducteurs de la machine regardent devant eux sans s’apercevoir que les deux wagons se sont détachés depuis longtemps. Ils foncent droit dans le mur. »
À l’époque, pareils propos, aussitôt rapportés au maréchal, valent chicotte et emprisonnement. Convoqué à la résidence présidentielle de La Nsele, Vital préfère disparaître et se cacher pendant quelques mois, en attendant que l’orage s’apaise. En 1987, il sort de la clandestinité, rejoint l’université et réussit son examen de licence. Une société française de la place, à la recherche de cadres zaïrois, l’embauche pour 1 500 dollars par mois – une petite fortune. Mais le jeune Kamerhe est irrésistiblement attiré par le pouvoir. Il démissionne rapidement pour intégrer le monde opaque et truffé d’opposants des cabinets ministériels – Mines, Enseignement supérieur – tout en continuant de militer dans l’ombre. Ainsi, c’est au titre de président de la jeunesse de l’Usoral (Union sacrée de l’opposition radicale) qu’il participe à la Conférence nationale en 1991 et en 1992.

Au cours des années qui suivent, et jusqu’à la chute de Mobutu, Vital Kamerhe va connaître une double évolution. Il s’éloigne peu à peu de Tshisekedi, qu’il admire, mais dont l’autocratisme fait obstacle à sa propre ascension, et il commence à tisser un réseau de relations utiles auprès des grands parrains d’un paysage politique en pleine décomposition. De Kengo wa Dondo à Lunda Bululu, en passant par Faustin Birindwa, tous remarquent cet activiste vibrionnant qui vient frapper à la porte de leurs cabinets pour offrir ses services. Et tous, séduits, le cooptent. D’autant plus nationaliste qu’il est né sur les marches orientales du Congo, Kamerhe, à l’instar de la plupart de ses compatriotes, voit tout d’abord d’un il méfiant l’irruption tonitruante, en 1996, du rebelle Laurent-Désiré Kabila et de ses alliés rwandais et ougandais. Renverser un Mobutu à bout de souffle oui, mais pas comme cela, pense-t-il. Plutôt que la rébellion de l’AFDL et son chef aux allures de bouddha énigmatique, il soutient une solution « locale » : un trinôme formé par Tshisekedi, Mgr Monsengwo et le général Mahele – attelage improbable qui ne verra jamais le jour. Le 17 mai 1997, les troupes de Kabila entrent dans Kinshasa et le général rwandais James Kabarebe s’installe à la tête de la nouvelle armée congolaise. Lui reste à la maison et ronge son frein. Puisque le pouvoir a changé et qu’il ne s’imagine pas vivre en dehors, Vital Kamerhe cherche les voies et les moyens de s’y accrocher. S’il y a une chose que cet homme n’a jamais su faire, c’est bien ne rien faire
En décembre 1997, il trouve. L’un de ses mentors, le général Denis Kalume (aujourd’hui ministre de l’Intérieur et l’un des hommes forts du régime), prend la tête du Service national. Vital frappe à sa porte et le voici nommé consultant, puis directeur. Lorsqu’en juillet 1998 Laurent-Désiré Kabila rompt avec le Rwanda et qu’une nouvelle guerre éclate entre alliés d’hier, Kalume l’envoie participer à la défense de l’aéroport international de N’Djili, alors menacé par la contre-attaque foudroyante des troupes de James Kabarebe. C’est là que, pour la première fois, il rencontre le tout jeune Joseph Kabila, 26 ans, patron incontesté des kadogos, ces enfants-soldats aux bottes de caoutchouc dévoués corps et âme au mzee.
Malin et sachant se rendre utile, Kamerhe se glisse en tant qu’« expert économiste » dans les délégations que le père Kabila envoie au Zimbabwe, en Namibie et en Angola pour obtenir l’aide militaire de ces « pays frères ». Aux côtés de Kalume et de Kabila fils, il négocie un cessez-le-feu avec les Rwando-Ougandais, puis, pratiquement seul, élabore les termes du futur accord de paix de Lusaka, en juillet 1999. Laurent-Désiré Kabila, qui juge les termes du traité trop complaisants envers l’ennemi, est fou de rage et menace de faire fouetter, voire d’exécuter ce « petit traître ». Mais il finira tout de même par signer. Défendu par Kalume et Abdoulaye Yerodia, Vital a ?eu entre-temps l’une des grandes peurs de sa vie
Désormais, entre le mzee et lui, c’est « papa » et « fiston ». Il est de tous les sommets aux côtés de ce personnage volcanique, qui n’hésite pas à insulter ses pairs et à parier en souriant sur sa propre mort. Kamerhe est commissaire chargé des Relations avec l’ONU lorsqu’il apprend, le 16 janvier 2001, l’assassinat du chef de l’État. Le lendemain à 10 heures, il assiste au Conseil de gouvernement surréaliste qui désigne Joseph Kabila pour assurer l’intérim, en attendant le rétablissement du « blessé » que le monde entier sait pourtant mort depuis la veille au soir. Joseph, le visage dans les mains, n’ouvre pas la bouche alors que Sakombi Inongo, ancien zélateur de Mobutu puis de Kabila, annonce une motion de félicitations en faveur du nouveau président. Vital Kamerhe s’y oppose, jugeant la proposition indécente.
Acte de défiance envers le fils ? Le soir même, le ministre belge des Affaires étrangères, Louis Michel, l’appelle depuis Bruxelles : « Ta vie est menacée, tu devrais venir te réfugier avec ta famille dans notre ambassade. » Vital refuse. Une heure plus tard, nouveau coup de fil : il émane cette fois de l’amiral Etumba, chef du renseignement militaire : « Joseph t’attend. » Kamerhe hésite, ne sachant pas s’il reviendra vivant de ce rendez-vous. Il s’y rend pourtant. Joseph Kabila et lui tombent dans les bras l’un de l’autre et pleurent ensemble.

Pendant deux ans, au titre de commissaire général chargé du Processus de paix, Vital Kamerhe gère le très chaotique Dialogue intercongolais qui se clôturera à Pretoria, en Afrique du Sud. Le 30 avril 2003, il est nommé ministre de l’Information dans le gouvernement de transition. Il espérait l’Intérieur, portefeuille a priori plus stratégique, mais il se console rapidement. Multipliant les tournées à l’occasion de l’inauguration de nouveaux émetteurs, il acquiert une visibilité médiatique qui le ravit. Mais qui inquiète aussi certains membres très influents de l’entourage présidentiel, notamment le « clan des Katangais ». Poids lourds de l’ombre, les conseillers Samba Kaputo et Katumba Mwanke jugent ainsi qu’on le voit trop. Lorsqu’un magazine de la diaspora publié à Londres titre : « Kamerhe, le Sarkozy congolais », c’est la goutte d’eau. Convoqué par le chef de l’État, il se voit proposer ce que tout le monde considère alors comme une voie de garage, voire un passeport pour l’oubli : le PPRD, un parti présidentiel qui n’a jamais réussi à décoller, une coquille vide, une planche pourrie.
Tour à tour, Samba Kaputo, Léonard She Okitundu et Théophile Bemba ont décliné l’offre. Lui l’accepte, voyant immédiatement l’avantage qu’il peut en tirer, à une condition : il veut avoir carte blanche pour réformer le parti. Accordé. En deux ans, de 2004 à 2006, il « dékatanguise » le PPRD et transforme une formation régionale en une machine nationale, largement appuyée sur l’administration. Pour ceux qui critiquaient ses apparitions sur le petit écran, c’est raté : il est omniprésent. Aussi prend-il très mal la décision de Joseph Kabila de se présenter à l’élection présidentielle de 2006 en dehors du PPRD, en simple « candidat du peuple ». Vexé, Kamerhe boycotte la cérémonie de candidature, préférant passer la journée à parcourir, au volant de son 4×4, en compagnie d’un vieux colon belge, les pistes de La Nsele où il s’est taillé un domaine. Il sait qu’on aura besoin de lui rapidement. Il n’a pas tort.
À l’affût, Jean-Pierre Bemba, pensant pouvoir le récupérer, le courtise. Mais Vital, qui sait en outre que Kabila a les meilleures chances de l’emporter, n’a pas l’âme d’un traître. Au premier appel du pied de son candidat, le voici qui fonce et fait campagne. Le secrétaire général du PPRD se jette dans la bataille avec zèle, non sans excès parfois. Tribun né, il ne donne pas dans la dentelle, fustigeant Bemba sur sa fortune, les Pygmées cannibalisés de l’Ituri, son physique de sumotori, sa démarche et ses costumes. Souvent, il frappe en dessous de la ceinture, au point que l’épouse de Jean-Pierre Bemba lui téléphone un soir pour le supplier de cesser ses attaques personnelles. Kamerhe n’en a cure, à la guerre comme à la guerre.

Fin juillet 2006, à Kinshasa, capitale frondeuse et hostile, le grand meeting de clôture prévu par Kabila menace de tourner au fiasco. « Aide-nous Vital, cela se présente mal », lui demande Olive Kabange, la première dame. Kamerhe sillonne les quartiers populaires avec sa mallette à billets et rameute la population, qui accourt. Les apparences, au moins, sont sauvées. Dans la fièvre de ce jour-là, il pense entendre Joseph Kabila lui promettre de devenir son Premier ministre. Certes, le poste sera, au lendemain du premier tour, offert au vieux combattant Antoine Gizenga, dont les 12 % des voix pèseront lourd dans la balance. Mais jusqu’au bout, Kamerhe pense qu’il y a moyen de négocier, d’autant que Gizenga lui-même lui assure qu’il n’en fera pas un casus belli. Il y croit, donc, mais il devra une nouvelle fois déchanter.
Car les mêmes, toujours, sont montés au créneau pour dissuader Joseph Kabila. Ils n’ont guère eu de mal, au vrai, tant le jeune président est d’un naturel méfiant. Ce sera donc le perchoir de la nouvelle Assemblée, poste difficile et exposé, avec, pour faire bonne mesure, un deuxième candidat du PPRD dans les pattes, histoire de lui compliquer un peu plus la tâche. Kamerhe mène sa propre campagne, rallie à la surprise générale les suffrages des députés de Bemba et d’Azarias Ruberwa et se retrouve élu par 388 voix sur 432, une sorte de plébiscite.
Cette victoire, qu’il estime ne devoir qu’à lui-même, a transformé l’homme. Du haut de sa présidence, dans le bureau qu’occupa jadis Mobutu, il mène désormais sa politique et sa diplomatie personnelles. Il encourage les députés à exercer leur contrôle parlementaire sur l’action d’un gouvernement que lui-même, au passage, ne se prive pas de critiquer. Il a pour bras droit et vice-président le juriste kasaïen Christophe Lutundula, célèbre pour avoir dressé en 2005 un état des lieux dévastateur du pillage des ressources minières du Congo, mettant directement en cause des proches du chef de l’État. Il exige et obtient la tête de directeurs généraux de sociétés – Snel, Redigeso, Miba – incompétents ou corrompus ainsi que, pour les mêmes raisons, celle du chef d’état-major de l’armée, le général Lombe (remplacé le 12 juin par le général Kayembe). Et il rêve, dit-il, de « dresser la carte de la magouille congolaise : généraux, juges, patrons de la Sécurité, etc. ».
Toutes ces prises de position lui valent une assez belle cote de popularité, y compris au sein de l’opposition. « Heureusement qu’il est là pour empêcher les dérapages », explique ainsi le très radical Jean-Claude Vuemba, député proche du mouvement politico-religieux Bundu dia Kongo. Hostile au règlement par la force des irrédentismes de l’Est, Vital Kamerhe est également bien vu du côté de la Monuc – la mission locale de l’ONU -, plutôt en froid ces derniers temps avec le pouvoir.
À l’inverse, et il ne l’ignore pas, Kamerhe a quelques solides ennemis, notamment au sein du « clan des Katangais », civils et militaires confondus. Il sait aussi que, s’il veut aller loin, il se doit de mettre de l’ordre dans son agenda, d’accorder moins facilement sa confiance et d’apporter un peu de rigueur à une vie privée que l’éloignement de sa famille (son épouse et ses enfants vivent en Afrique du Sud et sa mère en Grande-Bretagne) a rendue passablement brouillonne. Il se doit, enfin et surtout, de choisir le moment où, inévitablement, son destin et celui de Joseph Kabila ne se confondront plus tout à fait. Dans la loyauté qu’il professe à l’égard du chef de l’État, il n’y a, assure-t-il, « ni paresse, ni peur, ni calcul, ni résignation, seulement de la conviction ».