Politique

Bénin : les défis du tout-numérique

Porto-Novo se lance dans la gouvernance numérique et la dématérialisation des services publics pour faire des économies et rendre sa liste électorale plus fiable. Mais l’opposition demande à être davantage associée au processus.

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Mis à jour le 20 août 2021 à 13:02

Un modèle de carte d’identité biométrique au Bénin. © Présidence du Bénin

En cette matinée pluvieuse d’août, une trentaine de personnes patientent dans une salle du consulat du Bénin, au 89 rue du Cherche-Midi, à Paris. Elles attendent de se faire enrôler dans le Registre national des personnes physiques. « Le système de rendez-vous en ligne n’est pas très efficace. J’ai dû m’y reprendre plusieurs fois », raconte Anne, venue du sud de la France pour renouveler son passeport et se faire enregistrer.

Pendant l’enrôlement, l’agent capte les empreintes digitales des dix doigts. Il intègre les données liées à l’identité de la personne (nom, prénoms, adresse et ascendance) dans la base de données biométriques. L’opération, lancée en juin par l’Agence nationale d’identification des personnes (Anip), doit permettre de recenser l’essentiel des Béninois de la diaspora. Entre novembre 2017 et avril 2018, une première phase d’enrôlement massif avait permis d’enregistrer les données de plus de dix millions de Béninois dans le cadre du Recensement administratif initial à vocation d’identification des populations (Ravip), mais deux millions de personnes n’avaient pas d’acte de naissance.

L’inscription sur ce fichier national permettra d’obtenir un acte de naissance sécurisé, une carte nationale d’identité biométrique et, surtout, un Numéro personnel d’identification (NPI), qui suivra le citoyen tout au long de sa vie. Tout comme le numéro de sécurité sociale en France ou aux États-Unis, cet identifiant numérique unique donne aussi accès à différents services publics dématérialisés, à travers la plateforme de l’administration béninoise : Service-public.bj.

Paris, poste pilote

Gilles a donc fait le déplacement depuis l’Allemagne, où il vit depuis quatre ans. « Nous qui vivons à l’extérieur avons régulièrement des difficultés à renouveler nos documents administratifs. Cela coûte trop cher et il faut parfois attendre jusqu’à trois mois pour avoir son passeport. »

Paris est pour l’instant la seule ville européenne où les Béninois peuvent s’inscrire sur le registre – conséquence de la réduction du nombre d’ambassades et de représentations diplomatiques sur le Vieux Continent. « Paris est un poste pilote pour l’opération d’enrôlement, explique un diplomate béninois. Dans un deuxième temps, d’autres ambassades, comme celle présente en Russie, seront dotées du dispositif d’enrôlement. »

À Cotonou, cette « digitalisation » fait déjà des heureux. Comme Roland Houngbadji, qui s’étonne de la rapidité avec laquelle sa requête sur la plateforme d’e-services a été traitée. « J’ai effectué une demande d’acte de naissance en ligne à 18 heures. Le lendemain, il était déjà dans ma boîte e-mail à 10 heures, raconte ce jeune entrepreneur qui est à la tête d’une agence de communication digitale. Avant, il fallait se déplacer jusqu’à la mairie ou la préfecture de son lieu de naissance pour faire la démarche et attendre une semaine ou plus pour la voir aboutir. »

Guichet unique

Lancé en mars 2020, Service-public.bj propose à ce jour 70 services entièrement dématérialisés, selon Serge Adjovi, le directeur de l’Agence des services et systèmes d’information (ASSI), la structure chargée de la gestion de ce guichet unique d’information administrative. Plusieurs centaines de milliers de requêtes ont été déjà enregistrées, dont une majorité liée à la demande de casier judiciaire et d’un extrait du registre du commerce pour les entreprises. Mais l’ambition est, à terme, de numériser tous les services publics, soit près de 700 au total.

L’identifiant unique permettra de faire des économies sur les dépenses sociales

« La généralisation de la dématérialisation des services de l’administration est l’un des 45 projets phares du Programme d’action du gouvernement [PAG]. Elle a été décidée dans un objectif d’efficacité et de réduction des coûts pour l’administration elle-même, explique Serge Adjovi. Quant à l’identifiant unique, il nous permettra de savoir quelle est la population et de faire des économies sur les dépenses sociales qui seraient dues à une mauvaise appréciation de leur nombre. »

Cette transformation numérique de l’administration a été financée en partie par la Banque mondiale. Mais des voix expriment déjà leurs craintes en matière de protection des données. « Nous n’avons pas l’assurance que les informations collectées seront bien protégées », estime un universitaire qui a requis l’anonymat.

Où ces données seront-elles stockées ? Qui aura accès aux différentes informations qui seront agrégées concernant les revenus, le patrimoine immobilier ou le passé judiciaire du citoyen ? Ce dernier pourra-t-il questionner l’usage qui en a été fait ? « Les gens oublient que l’administration détient déjà ces informations, répond Serge Adjovi. Le numérique ne crée rien. Il permet juste d’y avoir accès plus facilement de manière à observer des tendances, à recueillir des éléments de décision. »

Il ajoute que les échanges de données entre les différents services de l’administration « sont très sécurisés » grâce un système développé pour le Bénin par Cybernetica, fleuron estonien du numérique. Le partenariat a été possible grâce à un accord passé en 2018 entre le gouvernement béninois et l’e-Governance Academy, une organisation créée par l’Estonie et le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) chargée d’accompagner les États dans la gouvernance et la démocratie digitales.

« Vulnérabilité des États africains »

La mise en service d’un datacenter prévue fin septembre règlera également la question du stockage de ces millions de données. « Mais en attendant, nous les conservons en majorité dans des centres techniques dont certains sont sous la responsabilité du ministère des Finances », assure Serge Adjovi.

Mathias Hounkpè, administrateur du programme de gouvernance politique au sein de l’Open Society Initiative for West Africa (Osiwa), s’inquiète toutefois de la « vulnérabilité des États africains qui vont vers la dématérialisation pour rendre leur état civil plus fiable face aux risques d’intrusion dans les systèmes d’information ». Mais au Bénin, l’urgence est d’un autre ordre.

Informatiser c’est bien, mais cela peut donner lieu à des fraudes

Le code électoral prévoit en effet que la prochaine liste électorale informatisée (LEI) soit extraite de la base de données biométriques du Registre national des personnes physiques. Mais ce code électoral a été adopté en novembre 2019 par une Assemblée nationale vidée de l’opposition et acquise au chef de l’État, Patrice Talon, réélu il y a quatre mois avec 86 % des voix. « Il devrait y avoir un degré d’inclusivité dans le processus d’élaboration du registre, insiste Mathias Hounkpè. Tous les bords politiques devraient être associés. »

« Nous avions des craintes lorsqu’il a été décidé que la liste électorale serait établie à partir de cette opération d’identification, et nous en avons encore, affirme Paul Hounkpè, le chef de file de l’opposition. Certes, c’est une opportunité de se doter d’un état civil fiable et d’un fichier électoral plus ou moins acceptable. Mais il faut nous y associer, sinon, cela alimentera les suspicions. Informatiser c’est bien, mais cela peut donner lieu à des fraudes. »

Paul Hounkpè réclame que l’opposition soit représentée au sein de l’Anip pour observer « les méthodes pratiquées et [s’assurer] de la fiabilité du système ». « À quel moment par exemple la liste électorale sera-t-elle purgée des décès ? poursuit-il. C’est une inquiétude qui peut être dissipée si on nous implique davantage. »

En mars dernier, à trois semaines de la présidentielle, la Cour constitutionnelle avait enjoint à la commission électorale d’enlever des listes électorales les noms de 500 000 personnes décédées depuis 2011.