Politique

Sahel : « Les talibans sont un modèle de patience pour Al-Qaïda »

Alors qu’Iyad Ag Ghali a salué la prise du pouvoir des talibans en Afghanistan, quel impact ce retour aura-t-il sur les groupes jihadistes au Sahel ? Eléments de réponse avec le spécialiste Adib Bencherif.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 19 août 2021 à 09:33

Des soldats de l’opération Barkhane, engagés dans la lutte contre les groupes jihadistes au Sahel depuis 2014 © Philippe de Poulpiquet/MAX PPP

Les deux zones ont beau être séparées par plusieurs milliers de kilomètres, le récent retour en force des talibans en Afghanistan est observé de près en Afrique du Nord et au Sahel. C’est que, en théorie du moins, leur leader Haibatullah Akhundzadala est lié à la coalition Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM) d’Iyad Ag Ghali, affiliée à Al-Qaïda. Et que la stratégie de gouvernance des talibans, y compris du point de vue des relations – normalisées ? – avec les États voisins, pourrait offrir un modèle aux groupes jihadistes au Sahel.

Professeur adjoint à l’École de politique appliquée de l’université de Sherbrooke (Canada), chercheur associé au Sahel Research Group de l’Université de Floride et à la Chaire Unesco en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents, auteur de récents travaux sur le « jihad glocal » (« global » et « local ») en Afrique du Nord et au Sahel dans la revue Critical Studies on Terrorism, Adib Bencherif fait le point pour JA.

Jeune Afrique : Comment les groupes jihadistes au Sahel perçoivent-ils le retour des talibans en Afghanistan ? 

Adib Bencherif : Iyad Ag Ghali, le leader de la coalition JNIM, affiliée à Al-Qaïda, a communiqué à ce sujet au début du mois d’août pour féliciter « l’Émirat islamique d’Afghanistan » (soit les talibans) après le retrait des forces américaines et de leurs alliés. Les talibans constituent vraisemblablement des modèles de patience et de réussite dans l’imaginaire du leadership et des membres du JNIM.

À Lire Afghanistan : sacre taliban, impuissance occidentale

Il ne faut pas confondre Al-Qaïda avec les talibans mais ils entretiennent des liens étroits. Certains de leurs cadres et de leurs chefs servent de courroie de transmission entre les deux groupes. De plus, et c’est ce qui rend leur relation complexe, le leader d’Al-Qaïda Al-Zawahiri a prêté allégeance au chef taliban Haibatullah Akhundzada en 2016, tout comme Iyad Ag Ghali lors de la création du JNIM, en 2017.

Les États-Unis ont négocié avec les talibans mais la France refuse de considérer cette option au Sahel

Quant à l’État islamique, il est en guerre ouverte contre les talibans, qu’il considère comme « apostats » du fait de leurs négociations avec les États-Unis à Doha. L’EIGS (État islamique dans le Grand Sahara) ne communiquera donc probablement pas pour féliciter le groupe afghan. C’est davantage une victoire de prestige pour les groupes affiliés à Al-Qaïda.

Peut-on s’attendre au même type d’évolutions au Sahel avec le retrait – relatif – de la France ?

Les théâtres d’opération sont très différents. Alors que les États-Unis ont négocié avec les talibans, la France refuse de considérer cette option avec le JNIM. Pourtant, nous sommes nombreux, parmi les analystes et les universitaires, à inviter à considérer l’option politique de la négociation. Cela ne signifierait pas mettre fin aux opérations militaires à la lutte contre le terrorisme au Sahel, cela reviendrait simplement à faire les deux.

Aujourd’hui, la France est encore loin d’adopter ce schéma. Et même si c’était le cas, le JNIM ne cherche pas à exercer une gouvernance sur l’ensemble du Mali, il est centré sur le nord et le centre du pays, alors que les talibans veulent diriger l’ensemble de l’Afghanistan.

À Lire [Série] Le 11-Septembre raconté par Al-Qaïda

Les autorités maliennes semblent quant à elle structurer des négociations avec le JNIM. Il serait intéressant de voir se former une coalition entre les troupes militaires maliennes, les différents groupes armés signataires de l’accord d’Alger de 2015 et les membres du JNIM pour lutter contre l’EIGS. Pour ce faire, il faudrait que l’ensemble des acteurs parvienne à un compromis et à une entente sur le plan stratégique, sinon tactique, à court terme.

Les affiliés d’Al-Qaïda en Afrique du Nord et au Sahel vont présenter le retour des talibans comme une victoire de leur mouvement

Je pense que ce schéma est plausible, au vu des conflits qui opposent les membres du JNIM et ceux de l’EIGS depuis 2019-2020 et leurs différends idéologiques. L’EIGS attaque les civils très régulièrement, avec une lecture extensive du takfir (excommunication du statut de musulman) qui lui permet de justifier ses crimes contre les populations. Il refuse aussi les compromis avec les autorités locales dans les territoires du Liptako-Gourma sous leur influence.

Les leaders du JNIM désapprouvent quant à eux les méthodes de l’EIGS : ils préfèrent favoriser le compromis avec les populations locales et évitent les attaques contre les civils. En ce sens, un parallèle peut être fait avec les talibans, puisque ceux-ci sont en guerre avec l’État islamique ; la poursuite de ce combat fait d’ailleurs partie de leur entente avec les Américains.

Avec le retour d’un Afghanistan sous contrôle taliban, le Sahel va-t-il cesser d’être LE sanctuaire des groupes jihadistes ?

Si on comprend l’expression de « sanctuaires jihadistes » comme des espace sociaux favorables aux groupes jihadistes, qui permet leur survie ou leur développement, et pas simplement les territoires qu’ils contrôlent, ils en existent déjà plusieurs au Sahel… S’ils se situeraient plutôt dans le Liptako-Gourma et autour du Lac Tchad, ce sont des espaces mobiles qui dépendent des réalités socio-politiques du moment. Il ne faut pas avoir une lecture strictement territoriale du « sanctuaire jihadiste ».

À Lire Comment le chef d’Aqmi Abdelmalek Droukdel a été tué au Mali

Sachant que les talibans sont en conflit avec l’EI, l’Afghanistan ne pourra être un refuge que pour les groupes affiliés à Al-Qaïda. Je doute toutefois que les membres d’AQ soient très visibles en Afghanistan pour éviter de nuire aux tentatives des talibans de se légitimer à l’échelle internationale. Les talibans conserveront des liens discrets et offriront peut-être des protections pour les membres d’AQ mais il est peu probable qu’ils leur permettront de mener des activités jihadistes à partir de leur territoire, ou alors de manière très dissimulée…

Le retour des talibans peut-il marquer un nouvel élan pour Al-Qaïda, au détriment de l’État islamique, y compris au Maghreb et au Sahel ?

Encore une fois, les contextes locaux sont très différents. En revanche, il est certain que les affiliés d’Al-Qaïda en Afrique du Nord et au Sahel vont narrer le retour des talibans comme une victoire de leur mouvement. Cela va jouer dans les représentations des mouvements jihadistes locaux. Ils vont aussi essayer d’apprendre des talibans et de leur gouvernance de l’Afghanistan.

Le retour des talibans peut conduire certains affiliés de l’EIGS à quitter le groupe pour rejoindre le JNIM par exemple, considérant que le mouvement d’Al-Qaïda a un projet politique qui se concrétise (bien que les talibans ne soient pas Al-Qaïda…). Cela peut renouveler certains élans chez des éléments d’une jeunesse déjà radicalisée qui cherchaient à s’enrôler dans les groupes jihadistes.

Les contextes sont différents mais les groupes jihadistes apprennent les uns des autres

C’est la raison pour laquelle je considère l’expression de « jihad glocal » souvent pertinente, elle permet de saisir la pluralité et l’enchevêtrement des réalités spatiales dans le paysage jihadiste et les effets potentiels d’un théâtre sur un autre. Il faut aller au-delà de la compréhension du « glocal » comme la simple rencontre entre une idéologie globale et des contextes locaux.

À Lire Sahel : « Négocier avec Iyad Ag Ghaly est un point de désaccord majeur entre Paris et Alger »

Oui, les contextes sont différents mais les groupes apprennent les uns des autres et partagent leurs expériences, des conseils et des consignes. Les disputes idéologiques entre l’État islamique et Al-Qaïda ont aussi un impact sur le terrain, notamment au Sahel, dans la manière de penser la gouvernance, la négociation ou la relation aux civils par exemple.