Économie

Qui s’intéresse au bilan économique des années Gbagbo ?

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Mis à jour le 20 septembre 2021 à 15:49
Joël Té-Léssia Assoko

Par Joël Té-Léssia Assoko

Joël Té-Léssia Assoko est rédacteur en chef adjoint (économie et finance) de Jeune Afrique.

Devant les maquettes des grands projets de la capitale, Laurent Gbagbo, président de la République de Côte d’Ivoire, dans son palais présidentiel, le 13 décembre 2009, à Yamoussoukro, Côte d’Ivoire. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Les données et les outils traditionnels d’analyse du journalisme économique doivent-ils vraiment être appliqués partout, quelles que soient les circonstances ?

Par définition, tout journaliste économique est un schizophrène en sursis : comptable repenti et prêtre défroqué, convaincu à la fois que les chiffres mentent mais que « la vie n’est qu’une question de chiffres ». Une indisposition d’esprit permanente qui fait noter « la remarquable reprise en main » de telle entreprise par tel efficace « cost-killer », ayant réduit la masse salariale de 15 % pour un excédent brut d’exploitation « en très nette progression », puis impose des nuits blanches – enfin, une nuit blanche – à l’idée que ce « brillant » mouvement de bascule vient de catapulter 3 000 familles dans la précarité à Lagos, Abidjan et Lomé.

Quelle influence aura l’éruption du mont Nyiragongo en RDC sur le cours du cuivre ?

Des outils d’analyse traditionnels inopérants

Au quotidien, des pensées impies en pagaille. Quel effet la victoire des Talibans aura sur le cours en Bourse du groupe de télécoms MTN, qui compte une filiale en Afghanistan ? (Après vérification : aucun, le marché avait déjà « factorisé » cette probabilité depuis plusieurs mois dans le prix de l’action, qui trône à son plus haut niveau depuis trois ans…). Quelle influence aura l’éruption du mont Nyiragongo en RDC – 32 morts, 1 000 maisons détruites – sur le cours du cuivre, première source de devises du pays ? Qu’a coûté « l’affaire Nafissatou Diallo » aux programmes de réduction des dettes des pays africains, défendus avec tant de verve par Dominique Strauss-Kahn ?

C’est souvent lorsqu’il s’agit de conflits que les pages saumon se transforment en bourbier

Certes, nulle indisposition, fût-elle chronique, ne peut rivaliser avec le cynisme madré des « Grands reporters », immortalisé par la question sacrilège* adressée à des rescapés zaïrois par un « envoyé spécial » et qui donnera son titre aux Mémoires du journaliste britannique Edward Behr.

Mais c’est souvent lorsqu’il s’agit de conflits que les pages saumon cessent d’être des sables mouvants et se transforment en bourbier, que les outils d’analyse traditionnels s’avèrent inopérants et les taux ordinaires sans intérêt. Un secret de polichinelle dans la coterie : la dette d’un pays est infiniment plus facile à renégocier en des termes favorables à l’issue d’une guerre civile – relativement longue si possible – qu’à la suite d’attaques terroristes, comme le prouvent les sorts respectifs du Soudan et de la Tunisie. Un autre : la hausse du PIB par habitant est rarement aussi élevée qu’à l’issue d’un génocide (+37,5 % au Rwanda en 1995, +92 % en Bosnie-Herzégovine en 1996)…

La résilience de l’économie ivoirienne

Le retour à Abidjan de l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo, en juin, et sa rencontre, à la fin de juillet, avec son successeur ont donné une nouvelle vigueur aux analyses rétrospectives, correctives sinon révisionnistes des années 2000. Qu’en est-il donc en termes économiques ? Le bilan humain de ces périodes devrait rendre caduques de telles « analyses comparatives », mais nombre de gens du sérail s’y livrent pourtant avec le même détachement qu’à l’examen du bilan comptable d’un producteur de ciment. On ne se refait pas, et les vétérinaires sont rarement végans.

Entre 2000 et 2010 et jusqu’à 2020, le PIB par habitant mesuré en dollars courants a deux fois doublé en Côte d’Ivoire : passant de 653 à 1 200 dollars durant la première période, puis à 2 325 dollars durant la seconde. En valeur absolue, il n’y a certes pas de comparaison possible, et en parité de pouvoir d’achat, la distance entre les deux « performances » est encore plus grande (une stagnation contre une hausse de +40 %).

L’indifférence « calculante » est probablement la seule façon de tirer des enseignements efficaces d’un tel décompte. À savoir : l’incroyable résilience de l’économie ivoirienne et l’immense « manque à gagner » de cette décennie perdue. « Ce qui est courbé ne peut se redresser, et ce qui manque ne peut être compté », avertit l’Ecclésiaste. Ainsi soit-il.

* »Y a-t-il ici quelqu’un qui a été violé et qui parle anglais ? » (Robert Laffont, Paris, 1978)