Politique

Afghanistan : libérations imposées et illusions perdues

Le retour au pouvoir des talibans à la suite du départ des Américains confirme, s’il était besoin, qu’aucune société ne doit compter sur des forces extérieures pour se libérer.

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Mis à jour le 20 août 2021 à 10:03
Mohamed Chérif Ferjani

Par Mohamed Chérif Ferjani

Professeur honoraire de l’université Lyon 2, président du haut conseil scientifique du Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies

Taliban passant devant un salon de beauté dégradé, à Kaboul, le 18 août 2021. © Wakil KohsarAR/AFP

Les États-Unis, avec la collaboration de leurs amis saoudiens et pakistanais, et en mettant à contribution les réseaux terroristes islamistes financés et dirigés par leur protégé Ben Laden – avant qu’il ne se retourne contre eux au lendemain de l’invasion de l’Irak –, ont créé les talibans, pour les instrumentaliser dans leur compétition avec l’URSS, dont l’armée a occupé l’Afghanistan de 1979 à 1989.

Ils présentaient alors ces talibans comme des « combattants de la liberté », soutenant leur conquête du pouvoir contre d’autres groupes, qui combattaient l’occupation soviétique et le régime communiste de Najibullah.

L’attitude des États-Unis n’a changé qu’après les attentats du 11 septembre 2001, à New York et Washington. Les groupes affiliés à Al-Qaïda, dirigés par Ben Laden et protégés par les talibans au pouvoir à Kaboul, ont en effet revendiqué ces attentats, qui visaient à punir « les crimes » de l’armée américaine en Irak et dans d’autres pays musulmans.

Les Américains abandonnent l’Afghanistan à des hordes obscurantistes »

Les talibans sont alors devenus, du jour au lendemain, des terroristes qu’il fallait chasser du pouvoir pour leur substituer un gouvernement imposé, comme en Irak, par la force des armes.

Fiasco américain

Vingt ans plus tard, le fiasco de l’intervention américaine contribue au retour triomphal des talibans à Kaboul en libérateurs d’un pays qu’ils avaient soumis à leur tyrannie pendant plus d’une décennie. Les troupes américaines et leurs protégés sont défaits. Comme au Vietnam en 1975, ils abandonnent lâchement l’Afghanistan, en l’occurrence à des hordes sanguinaires, obscurantistes, dont tout le monde connaît les conceptions et les méthodes.

Une nouvelle fois, la démocratie et les droits humains, qui ont servi d’alibi à toutes les interventions criminelles des États-Unis, du Vietnam à l’Irak, en passant par différents pays africains et latino-américains, auront du mal à séduire les peuples, pour qui ces interventions riment avec oppression,  crimes de guerre, misère et soutien à des traitres corrompus au service de leurs maîtres. Ceux qui ont cru que l’intervention américaine allait apporter aux Afghan(e)s la liberté et la démocratie auront bien du mal à se remettre de leurs illusions.

L’ennemi d’un ennemi n’est pas forcément un ami »

En attendant, les Afghan(e)s devront affronter les conséquences du retour triomphal des talibans, leur oppresseurs d’hier, en comptant d’abord sur leurs propres forces et sur le soutien de ceux qui, partout dans le monde, se sont toujours opposés aux interventions des États-Unis, de l’URSS, de la France, de l’Angleterre et de toutes les puissances internationales et/ou régionales en compétition pour assoir leur hégémonie et faire prévaloir leurs intérêts.

Délétères tentations

S’il y a une leçon à tirer des drames qu’a vécu le peuple afghan depuis l’intervention soviétique en 1979, c’est que l’ennemi d’un ennemi n’est pas forcément un ami, et qu’une « libération » imposée par une force d’oppression, interne ou externe, ne peut qu’engendrer un nouvel asservissement. Les sociétés ne peuvent se libérer que par leurs propres luttes.

Plusieurs pays africains ont succombé – et succombent encore – à la tentation de faire appel à des puissances étrangères, régionales ou internationales, pour se débarrasser d’un oppresseur ou pour éradiquer des mouvements de contestation qui se radicalisent faute de politiques prenant en compte leurs griefs.

Les conséquences sont comparables à ce que traverse l’Afghanistan depuis plus de quatre décennies. En Éthiopie, en Somalie, dans les deux Congos, au Soudan et, aujourd’hui, en Libye, au Mali et dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, les régimes comptent sur l’appui de la France, de l’Europe, des États-Unis, de la Turquie ou des pétromonarchies du Golfe pour se maintenir ou pour faire face à la menace terroriste, au lieu de faire en sorte de résoudre les questions qui préoccupent leurs concitoyens et de compter, avant tout, sur la mobilisation de leurs ressources économiques et humaines.

Aucune aide étrangère, quand bien même celle-ci serait désintéressée, ne peut être efficace si elle ne vient appuyer une politique nationale qui suscite l’adhésion en répondant aux aspirations de la société à la justice, à la liberté, à la dignité et à la paix.