Politique

Centrafrique : « accord tacite » entre Somdiaa et des rebelles ?

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Mis à jour le 19 août 2021 à 10:30

Ali Darassa (au centre), leader du groupe rebelle UPC, à Bokolobo, près de Bambari, le 16 mars 2019.

Selon l’ONG The Sentry, le sucrier Sucaf, filiale de Somdiaa, a aidé financièrement l’UPC, un groupe armé centrafricain, en échange de sa protection. Les intéressés démentent.

Selon un rapport de l’ONG américaine The Sentry, rendu public le 18 août, la Sucrerie africaine de Centrafrique (Sucaf RCA) a conclu avec plusieurs groupes armés de ce pays un accord visant à « sécuriser son usine et ses champs de canne à sucre » ainsi qu’à « protéger son monopole ».

La Sucaf RCA est l’une des filiales de la Société d’organisation, de management et de développement des industries alimentaires et agricoles (Somdiaa), qui appartient à 87% au groupe français Castel, deuxième brasseur en Afrique et numéro trois mondial du vin.

Entretien de véhicules, livraison de carburant… »

En échange de la protection de ces groupes armés, la Sucaf RCA aurait mis en place un « système sophistiqué et informel pour les financer », par des paiements directs et indirects en espèces. Elle leur a aussi fourni « une aide en nature, sous la forme d’entretien de véhicules et de livraison de carburant », explique l’ONG.

De son côté, Alexandre Vilgrain, président du Conseil français des investisseurs en Afrique (Cian) et PDG de Somdiaa, affirme qu’à sa connaissance la direction de la Sucaf n’a conclu « aucun arrangement » et n’a fourni aucun soutien à ces mouvements rebelles.

Plantations de canne à sucre

Deuxième pays le moins développé au monde selon l’ONU, la Centrafrique est, depuis 2013, le théâtre d’une crise politique et militaire majeure. La guerre civile a permis à des groupes rebelles de prendre le contrôle de nombreux territoires ainsi que leurs ressources.

C’est le cas pour les quelque 5 137 hectares de plantations de canne à sucre et pour la raffinerie de la Sucaf RCA, à Ngakobo, à 400 km à l’est de Bangui, dans la préfecture de Ouaka. Depuis la fin de 2014, ce territoire est passé sous le contrôle de l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC), l’un des principaux groupes armés du pays.

Les chefs rebelles Darassa et Bouba auraient perçu des milliers d’euros depuis 2014.

Les premiers bénéficiaires de l’accord tacite passé avec la Sucaf et que dénonce The Sentry, seraient Ali Darassa, le leader de l’UPC, et Hassan Bouba, son ancien numéro deux, radié du groupe le 26 janvier 2021. Tous deux sont responsables de l’attaque perpétrée dans un camp de déplacés à Alindao, en novembre 2018, qui avait causé la mort d’au moins 112 personnes, dont 19 enfants.

Plus grave, des rapports de sécurité internes, recueillis par l’ONG américaine et que l’AFP a pu consulter, indiquent que la direction de Somdiaa, à Paris, était informée des exactions commises par les groupes armés dans la préfecture de la Ouaka.

Barrages routiers

Selon The Sentry, Darassa et Bouba auraient perçu des milliers d’euros chaque année entre 2014 et 2021. Des entretiens avec des membres de leur groupe rebelle en faction sur le site de l’usine auraient révélé que ces derniers étaient directement rémunérés par la Sucaf RCA.

Autre source importante de revenus pour l’UPC : la mise en place de barrages routiers entre Bangui et Ngakobo, obligeant les camions de la Sucaf à payer des taxes de passage.

Pour protéger son monopole, le groupe sucrier a, selon l’ONG, obtenu le soutien de l’UPC, qui procédait à « la saisie forcée de sucre de contrebande » en provenance du Soudan voisin. Le groupe armé recevait des commissions sur chaque saisie.

Grossistes

Toujours dans son rapport, l’ONG explique que « le sucre saisi était discrètement déchargé la nuit avant d’être reconditionné en sacs de sucre de la Sucaf RCA pour être ensuite vendu à des grossistes ». « Il n’y a eu aucun accord, aucun financement mensuel mis à notre disposition », assure pour sa part Hassan Bouba, devenu ministre de l’Élevage en février 2019.

Comme le conclut l’enquête de The Sentry, l’entente entre la Sucaf RCA et l’UPC « s’est poursuivie jusqu’en mars 2021 », lorsque les membres du groupe rebelle ont été chassés de la zone par une contre-offensive des forces armées centrafricaines et des paramilitaires russes.