Économie

Avocats africains, avocats internationaux : la guerre est finie ?

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 29 décembre 2021 à 12:02

Dans les locaux du cabinet d’avocats ADNA ALN à Casablanca, au Maroc, le 23 aout 2021. © Hassan OUAZZANI pour JA

Autrefois dominé par les cabinets internationaux, le métier s’est réajusté sur le continent au profit des acteurs africains. Une cohabitation qui ne va pas sans susciter quelques tensions.

Ne leur parlez pas de tensions, c’est un mot que l’on n’aime guère dans le monde feutré du droit des affaires. Pourtant, force est de constater que les relations entre cabinets d’avocats africains et internationaux ne sont pas de tout repos sur le continent. En zone francophone, les déconvenues du britannique Herbert Smith Freehills en Guinée, en 2013, et de l’américain Orrick en Côte d’Ivoire, l’année suivante, confrontés notamment à l’opposition des barreaux nationaux, ont marqué les esprits. Depuis, si la situation s’est apaisée et la pratique du coconseil se développe, le sujet demeure sensible.

Pour preuve, il est réapparu au Maroc en 2020 en marge de l’élection du nouveau bâtonnier de Casablanca, les autorités ayant invité une dizaine de praticiens de cabinets étrangers, dont Allen & Overy, Baker Mckenzie et DLA Piper, à s’expliquer sur leur pratique. Dans le royaume comme ailleurs, la crispation naît de la distinction entre la fonction d’avocat – réservée aux professionnels inscrits aux barreaux locaux – et celle de conseil juridique, qui ne nécessite pas cette formalité, certains acteurs étrangers étant accusés de concurrence déloyale car ils pratiqueraient la première sous le couvert de la seconde.

Sur la plupart des dossiers, nous sommes impliqués dès le départ

S’ils sont dorénavant en compétition sur certains dossiers, avocats africains et internationaux sont aussi souvent partenaires, voire associés. L’évolution de leurs relations atteste d’un secteur en pleine recomposition.

Un nouveau rapport de force

Dans ce paysage fragmenté, un point fait consensus : le traditionnel rapport de force a vécu. « Nous sommes quasiment sortis du schéma basique où le cabinet étranger de haut vol mandaté par un client recherchant du travail aux standards internationaux se contentait d’un correspondant local généraliste capable de se prononcer rapidement sur le droit de son pays », confirme Farès Koussay El Heni, managing partner du bureau tunisien d’Eversheds Sutherland et codirecteur de la division Afrique en charge du volet conseil et projet.

S’il n’a pas disparu, cet héritage du passé a été largement remplacé par de nouvelles formes de collaboration, plus diverses et équilibrées. « Sur la plupart des dossiers, nous sommes impliqués dès le départ, dans la structuration de la transaction, la rédaction du contrat, les négociations… », précise Baba Hady Thiam, fondateur du cabinet guinéen Thiam & Associés.

C’est le sens de l’Histoire

Ce rééquilibrage s’est fait à la faveur de l’émergence de cabinets africains pour la plupart créés par des avocats originaires du continent, formés à l’étranger et ayant fait leurs armes au sein des structures internationales avant de revenir s’installer au pays. C’est le cas de Baba Hady Thiam et de sa compatriote Salimatou Diallo en Guinée, de Sydney Domoraud et de Lassiney Kathann Camara en Côte d’Ivoire, de Jacques Jonathan Nyemb au Cameroun ou encore de Foued Bourabiat en Algérie.

Baba Hady THIAM

Baba Hady THIAM

Lancée il y a quelques années, cette tendance devrait se renforcer, encouragée notamment par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. « C’est le sens de Histoire », commente Pascal Agboyibor, le fondateur du cabinet Asafo & Co., quand Stéphane Brabant, ex- « Monsieur Afrique » d’Herbert Smith Freehills passé chez Trinity International, salue « un mouvement naturel et positif qui résulte notamment d’une forte internationalisation des compétences de nos confrères dans tous les pays d’Afrique ».

Une concurrence accrue mais circonscrite

Cet essor des cabinets africains intervient alors que la plupart de leurs homologues internationaux redoublent d’ambitions sur le continent, ce qui est synonyme de concurrence accrue. Et ce d’autant plus que l’environnement récent, de la chute des cours du pétrole de 2014 jusqu’à la pandémie de Covid-19, conduit investisseurs, développeurs et financeurs à réduire le coût des projets.

Les cabinets internationaux, indispensables par le passé, le sont de moins en moins

« Lorsque la marge est limitée, le client met en compétition les meilleurs cabinets africains avec certains cabinets internationaux pour obtenir l’offre de services la plus attractive », reprend Pascal Agboyibor, qui observe cette même compétition sur le marché de la due diligence. Logiquement, la percée des uns bouscule la position des autres.

« Les cabinets internationaux, indispensables par le passé, le restent, mais sur un nombre beaucoup plus restreint de secteurs et sur des tailles de dossiers de plus en plus importantes, constate Farès Koussay El Heni d’Eversheds Sutherland. Les petites opérations de fusion-acquisition, même internationales, sont, par exemple, désormais accessibles aux cabinets africains. »

Farès Koussay El Heni, d’Eversheds Sutherland.

Farès Koussay El Heni, d’Eversheds Sutherland. © DR

Bras de fer

Le bras de fer est aussi entretenu par certains barreaux et conseils de l’ordre, notamment au Maroc, au Nigeria, en Côte d’Ivoire et en Guinée. Craignant que la percée des acteurs internationaux ne fragilise le tissu local, ils dénoncent la concurrence déloyale pratiquée par des professionnels se prétendant avocats sans l’être officiellement. Pour la majorité des avocats sollicités par Jeune Afrique, la demande de clarification du statut juridique est légitime (c’est un sujet ancien et récurrent), mais pas la lecture opposant les deux types de cabinets.

Selon eux, l’arrivée des acteurs internationaux sur un marché, en contribuant à sa sophistication et à son développement, bénéficie à l’ensemble des acteurs, y compris aux cabinets locaux, expliquent de concert praticiens étrangers et africains, regrettant le conservatisme de certains bâtonniers et confrères. Si la compétition existe, elle reste limitée, principalement aux dossiers de conseil aux États et aux multinationales de taille moyenne.

Ces relations se construisent avec le temps, sur la base de la confiance et d’une juste répartition des honoraires

Le reste du temps, soulignent les professionnels interrogés, soit les cabinets ne sont pas en concurrence, car officiant sur des segments différents, soit ils travaillent ensemble. « Nous développons notre propre clientèle et travaillons également avec les cabinets internationaux. Nous maintenons des relations fortes avec les acteurs de premier plan qui n’ont pas de présence en Afrique et faisons équipe sur des dossiers d’envergure et transfrontaliers. Cela permet de mieux répartir le travail et, in fine, de mieux servir le client », explique Salimatou Diallo, fondatrice de SD Avocats, qui vient de fusionner avec trois autres cabinets africains pour former Adna, une information révélée par Africa Business +.

Même son de cloche de l’autre partie. « Ces relations sont structurantes et indispensables pour développer l’activité sur le continent. Elles se construisent avec le temps, sur la base de la confiance et d’une juste répartition des honoraires », avance Nicolas Jean, qui pilote depuis Paris l’activité de Gide Loyrette Nouel en Afrique. .

Un modèle à trouver

Une fois cela dit, le plus dur reste à faire : trouver le meilleur modèle de coopération. Soumis à des exigences de rentabilité élevée, les cabinets internationaux ne peuvent multiplier les implantations locales intégrées. Ils préfèrent créer un bureau « hub », en Afrique du Sud ou au Maroc, complété par des partenariats pays par pays. Gide, Jeantet, Bird & Bird, par exemple, ont adopté cette stratégie, se servant de leur base marocaine pour consolider leur position sur le marché local et s’étendre en zone subsaharienne.

Il y a une dynamique à créer et un mode de coopération à structurer au fil des dossiers

« Outre notre hub de Casablanca, nous avons structuré un réseau qui comprend plus de 40 cabinets partenaires, explique Boris Martor, à la tête (avec Gildas Louvel) de Bird & Bird Africa, bureau casablancais du cabinet britannique. Depuis 2015, nous avons aussi des accords de coopération au Togo, en Égypte, en Tanzanie et en Afrique du Sud, actuellement en renégociation. Pour que cela fonctionne, il y a une dynamique à créer et un mode de coopération à structurer au fil des dossiers. »

Du côté des cabinets africains, on privilégie le partenariat avec un grand nom sur un pays, avant, si l’expérience est fructueuse, de le reproduire sur un autre marché d’intérêt commun. Ainsi, l’alliance entre le cabinet Geni & Kébé et DLA Piper au Sénégal pourrait bientôt être étendue ailleurs en Afrique de l’Ouest. L’autre tendance forte, plus récente, est la conclusion d’alliances entre acteurs locaux, sur le modèle d’ENSafrica en zone anglophone, avec l’ambition de devenir un cabinet africain international.

Un objectif également affiché par le tout nouveau Adna. L’idée est d’offrir dans la même structure des compétences de haut niveau et une réelle connaissance du terrain, un modèle hybride aussi revendiqué par Asafo & Co, spécialisé dans le continent et qui s’est allié en 2020 avec le sud-africain Lawtons pour bâtir un cabinet panafricain.

L’équipe d’Asafo, cabinet d’avocats d’affaires, autour du fondateur, Pascal Agboyibor. À  Paris, le 27 septembre 2019.

L’équipe d’Asafo, cabinet d’avocats d’affaires, autour du fondateur, Pascal Agboyibor. À Paris, le 27 septembre 2019. © Vincent Fournier/JA

Une pratique Afrique plus lisible et attrayante

Si un tournant a été pris dans la relation entre cabinets africains et cabinets internationaux, il faut encore transformer l’essai. Quel que soit le modèle de coopération choisi, il devra évoluer en fonction du contexte économique mais aussi des liens professionnels et personnels qui sont en train de se nouer. La recomposition en cours impose également à chaque partie de relever des défis. Sous pression pour réduire leurs coûts, nombre de cabinets internationaux cherchent encore comment consolider leur pratique africaine afin de la rendre plus lisible, pertinente et attrayante. Outre la stratégie du « hub », certains font le pari de la spécialisation, se concentrant notamment sur les infrastructures et l’énergie, secteurs permettant de concilier rentabilité, expertise et collaboration.

On ne pourra juger de la réussite d’Asafo que dans cinq ans

Même s’ils ont le vent en poupe, les cabinets africains ont, eux aussi, des obstacles à surmonter. Ils doivent se structurer davantage, réussir à recruter à la hauteur de leurs besoins et apprendre, en cas d’association, à travailler ensemble (sans oublier la maîtrise de l’anglais, indispensable, même en zone Ohada). « On ne pourra juger de la réussite d’Asafo que dans cinq ans et de celle d’Adna que dans bien plus longtemps », confie un avocat, reprenant un sentiment largement partagé. Une nouvelle ère, certes, mais qui ne fait que commencer.