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De haut en bas et de gauche à droite : Mengistu Hailé Mariam, Leïla Ben Ali, John Numbi, François Bozizé, Chabib Khelil, Guillaume Soro, Karim Keïta et François COmpaoré.

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« Wanted » : enquête sur les 20 Africains les plus recherchés

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Guillaume Soro, François Bozizé, Agbéyomé Kodjo… Ces Africains poursuivis pour tentative de putsch ou déstabilisation (2/4)

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Mis à jour le 1 septembre 2021 à 17:57

François Bozizé , Guillaume Soro, et Agbéyomé Kodjo. © Issam Zelji/TRUTHBIRD MEDIAS pour JA; Vincent Fournier/JA MONTAGE JA

« Wanted » (2/4) – L’ancien président de l’Assemblée nationale ivoirienne Guillaume Soro, le candidat malheureux à la présidentielle togolaise Agbéyomé Kodjo ou encore le Centrafricain François Bozizé, président devenu maquisard… Ils sont accusés de complot, de tentative de coup d’État ou de déstabilisation et vivent désormais en exil.

Côte d’Ivoire – Guillaume Soro, retour vers l’enfer

Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale ivoirienne, à Abidjan, le 21 novembre 2018.

Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale ivoirienne, à Abidjan, le 21 novembre 2018. © Issam Zelji/TRUTHBIRD MEDIAS pour JA

À 49 ans, Guillaume Soro a repris le maquis. Condamné en avril 2020 à vingt ans de prison pour recel de détournement de deniers publics, puis à la prison à vie pour tentative d’atteinte à l’autorité de l’État et complot, diffusion de fausses nouvelles et troubles à l’ordre public en avril 2021, l’ancien chef de la rébellion des Forces nouvelles (FN) a vécu en quelques mois une brutale descente aux enfers.

Si les autorités françaises n’ont toujours pas répondu au mandat d’arrêt transmis par Abidjan en novembre 2020, elles ont rapidement fait comprendre à l’ancien président de l’Assemblée nationale qu’il n’était plus le bienvenu sur leur sol. Soro avait pris ses quartiers à Paris depuis son retour manqué en Côte d’Ivoire fin 2019. Insaisissable, il oscille désormais entre Bruxelles, Genève, la Turquie et quelques brefs passages dans la capitale française. Seule une poignée de fidèles, avec lesquels il échange par message et visioconférence, savent précisément où il se trouve.

D’ordinaire prolixe sur les réseaux, dont il avait fait son terrain de jeu favori, Guillaume Soro se fait aujourd’hui discret. Attend-il que le vent tourne ? Espère-t-il profiter de l’apaisement politique en cours sur les bords de la lagune Ebrié ? Laurent Gbagbo a affirmé que le cas Soro avait été évoqué lors de son tête-à-tête avec Alassane Ouattara le 27 juillet. « Le président m’a dit deux mots de Soro. Donc, tout ça, ça fait partie de nos combats, mais il faut avancer pas à pas. Pour le moment, c’est ceux qu’on peut sortir par un décret. Pour les autres, je vais aussi monter au créneau pour qu’ils reviennent au pays », a déclaré l’ancien président.

Peu de chances que l’appel soit entendu par le chef de l’État ivoirien. ADO refuse pour le moment tout compromis avec celui à qui il donnait par le passé du « mon fils ». « Pour lui, Soro l’a trahi. Il ne lui fera aucun cadeau », explique un proche du président. Le 10 août, un fidèle de l’ancien président de l’Assemblée nationale, Mohammed Sess Soukou, a été arrêté à Bamako, où il s’était réfugié depuis plusieurs mois, à la demande des autorités ivoiriennes.

Vincent Duhem

Togo – Agbéyomé Kodjo, « l’élu » s’entête

Agbéyomé Kodjo, du Mouvement patriotique pour la démocratie et le développement, à Lomé, le 24 février 2020.

Agbéyomé Kodjo, du Mouvement patriotique pour la démocratie et le développement, à Lomé, le 24 février 2020. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Le 10 juillet dernier, cela faisait un an que l’ancien candidat à la présidentielle de 2020 avait nuitamment quitté le Togo, au lendemain d’une convocation du procureur de la République près le tribunal de première instance de Lomé, Essolissam Poyodi. Poursuivi par la justice togolaise pour « troubles aggravés à l’ordre public », « diffusion de fausses nouvelles », « dénonciations calomnieuses » et « atteinte à la sûreté intérieure de l’État », Agbéyomé Kodjo, 66 ans, vit depuis caché hors du Togo et fait l’objet d’un mandat d’arrêt international. Même non validé par Interpol, d’après un document consulté par JA en février dernier, il reste en vigueur selon les autorités judiciaires togolaises.

De fait, l’ex-Premier ministre de Gnassingbé Eyadéma – qui conteste toujours les résultats de la présidentielle de 2020 et la réélection de Faure Gnassingbé – sait qu’il serait mis aux arrêts s’il venait à fouler le sol togolais et a donc décidé de prolonger son exil. Annoncé tout d’abord à Accra, au Ghana – tout comme Mgr Fanoko Philippe Kpodzro, ancien archevêque de Lomé et soutien de Kodjo à la présidentielle de février 2020 –, l’opposant et autoproclamé « président élu » a ensuite mis le cap sur l’Europe, où son pays d’accueil est tenu secret par sa famille et son entourage politique.

Depuis son « maquis », Kodjo n’a pourtant pas rendu les armes. Il multiplie les sorties et déclarations sur les réseaux sociaux à travers des messages audio en sa qualité de « président élu », exigeant de Faure Gnassingbé un transfert pacifique du pouvoir. Une méthode empruntée à Tikpi Atchadam, président du Parti national panafricain, qui s’est réfugié au Ghana en octobre 2017 après la manifestation du 19 août durement réprimée.

Sur le plan juridique, les avocats français d’Agbéyomé Kodjo, Mes Pierre-Henri Bovis et Robin Binsard, ont déposé une plainte, qui a été jugée recevable, devant le comité des droits de l’homme de l’ONU. « Le Comité, qui a demandé au Togo des éclaircissements, s’est donné jusqu’à novembre prochain pour rendre ses observations », souligne Me Binsard. La procédure n’étant pas « contradictoire », les avocats regrettent de n’avoir pas eu accès au dossier pour savoir si les autorités togolaises ont envoyé leurs réponses.

Charles Djade

Centrafrique – François Bozizé, le président-maquisard

François Bozizé au palais de la Renaissance, le 13 mars 2013, dix jours avant la prise de Bangui par les rebelles de la Seleka.

François Bozizé au palais de la Renaissance, le 13 mars 2013, dix jours avant la prise de Bangui par les rebelles de la Seleka. © Vincent Fournier/JA

Les mois se suivent et se ressemblent pour l’ancien chef de l’État centrafricain. Empêché de se présenter à l’élection présidentielle de décembre 2020, François Bozizé a par la suite soutenu la Coalition des patriotes pour le changement (CPC, coalition de groupes armés), dont il assure officiellement la coordination depuis mars. Recherché à ce titre pour complot et rébellion par la justice centrafricaine, qui a ouvert une information judiciaire à son encontre, ainsi qu’à celle de plusieurs personnalités de l’opposition en janvier, l’ancien chef de l’État avait rejoint le maquis au début de l’année.

Réfugié dans la zone frontalière entre la Centrafrique et le Tchad, il n’est aujourd’hui plus entouré que par une poignée de fidèles, lesquels assurent sa sécurité et gère son quotidien dans les zones de brousse qui lui servent de refuge. S’il a quitté en mars la présidence de son parti – le Kwa Na Kwa –, qu’il a laissée à son ancien lieutenant Christian Guénébem, François Bozizé conserve un contact régulier avec certains de ses proches, notamment son fils Jean-Francis. Ce dernier, lui aussi en exil dans son propre pays, lui rend visite fréquemment.

Également visé par un mandat d’arrêt des Nations unies émis en 2014, qui n’a jamais été appliqué, l’ancien président de 74 ans reste en contact avec les représentants de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) – notamment angolais –, qui s’efforcent de favoriser la mise en place d’un dialogue national à Bangui. Si les hommes du président Joao Lourenço n’ont pas abandonné l’idée de faire participer Bozizé aux discussions, le Centrafricain Faustin-Archange Touadéra, toujours appuyé par ses alliés russes, s’y oppose toujours.

Selon nos informations, des négociations seraient en cours, a minima, pour trouver à l’ancien président une autre porte de sortie s’il acceptait de se désolidariser de la CPC : un lieu d’exil où sa sécurité serait assurée. Malgré les rumeurs faisant état d’une santé fragile – voire d’une récente opération chirurgicale –, ses proches affirment que l’ex-chef de l’État se porte bien.

Mathieu Olivier

Tchad – Tom Erdimi, un mystère égyptien

Où est donc passé Tom Erdimi ? L’ancien président de l’université de N’Djamena, neveu et premier directeur du cabinet civil d’Idriss Déby Itno en 1991, est l’objet, comme son frère jumeau Timan, d’un mandat d’arrêt international lancé par les autorités tchadiennes en 2007 pour rébellion.

Condamné à mort par contumace en 2008 – en même temps que son frère – pour sa participation à une tentative de renversement du pouvoir en 2005, le Tchadien de 66 ans vivait jusqu’à il y a peu en exil aux États-Unis, à Houston, au Texas. Il y avait noué de précieux contacts dans les années 1990 alors qu’il était chargé du projet pétrolier tchadien.

Le Zaghawa est toutefois porté disparu depuis la fin de l’année 2020. Selon ses proches, il aurait été arrêté en Égypte en septembre, alors qu’il effectuait un séjour au Caire, où réside une partie de sa famille et où l’intéressé a déposé une demande d’asile, toujours en cours d’examen. Selon nos informations, le dernier contact de Tom Erdimi avec sa famille aurait eu lieu au début du mois de novembre. Toujours selon ses proches, le Tchadien serait maintenu en détention et au secret dans une prison des services de renseignement, mais aucune confirmation n’a pu être obtenue.

Une partie de la famille Erdimi accuse les autorités tchadiennes – et en particulier l’Agence nationale de sécurité – d’être les instigatrices de cette arrestation et a évoqué une extradition secrète vers le Tchad. Contacté par Jeune Afrique, Timan Erdimi, lui-même exilé sous surveillance au Qatar depuis 2009 – à la suite d’un accord entre Idriss Déby Itno et le Soudanais Omar el-Béchir – estime cependant que son frère jumeau se trouve toujours en Égypte. Les autorités tchadiennes, qui ne se sont pas exprimées, assurent, en off, être étrangères à l’arrestation. Alors qu’un dialogue national est en préparation au Tchad, Timan Erdimi affirme ne pas avoir été approché pour y participer.

Mathieu Olivier

Guinée équatoriale – Salomon Abeso Ndong, marche à Londres

Salomon Abeso Ndong est accusé par la justice de Malabo d’être l’un des commanditaires d’une tentative de coup d’État déjouée à la fin du mois de décembre 2017. Activiste exilé à Londres depuis de nombreuses années, le président de la Coalition d’opposition pour la restauration d’un État démocratique (Cored) a été condamné par contumace, comme l’opposant exilé en Espagne Severo Moto Nsa (déjà condamné à plus de cent ans de détention pour une autre tentative présumée de coup d’État en 2004), à cinquante-neuf ans de prison.

Salomon Abeso Ndong, qui tient toujours un site internet sur lequel il publie régulièrement des articles d’opinion sur son pays, nie farouchement toute implication dans les événements de 2017. Il accuse d’ailleurs le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo d’être « l’instigateur d’un faux coup d’État destiné à détruire toute opposition ». Quelque 130 personnes, jugées pour leur implication présumée, ont été condamnées par la justice équato-guinéenne à des peines d’emprisonnement allant de trois à quatre-vingt-seize ans.

Régulièrement présent à Paris lors des audiences des procès pour « biens mal acquis » de Teodoro Obiang Nguema Mangue, vice-président et fils du chef de l’État, le quinquagénaire n’a jamais fait l’objet d’une demande d’extradition de Malabo auprès des autorités britanniques. Selon nos informations, il a même été en discussion avec des intermédiaires de son pays au sujet d’une participation à un éventuel dialogue national et d’un retour en Guinée équatoriale. Le chemin est encore long. Le patron de la Cored réclame une amnistie garantie par l’Union européenne ou l’ONU. En outre, à Malabo, le clan réuni autour du vice-président renâcle à faire le moindre geste en direction des opposants.

Mathieu Olivier

Maroc – Mohamed Hajib, un jihadiste à Düsseldorf

Visage rond, casquette bec de canard à carreaux, rouflaquettes buissonnantes. Mohamed Hajib a une allure bonhomme, qui tient plus du rocker négligé tout droit sorti des seventies que du jihadiste des années 2000. Pourtant, l’homme, qui se présente comme un adepte de la mouvance prosélyte Jamaat Al Tabligh, est, à 40 ans, l’un des hommes les plus recherchés par les services de sécurité marocains. Au point que le royaume a émis un mandat d’arrêt international contre lui auprès d’Interpol le 13 août 2020. Ce qui fait dire à plusieurs connaisseurs des arcanes diplomatiques que cette affaire cristallise les tensions entre le Maroc et l’Allemagne, où vit désormais Hajib et dont il possède la nationalité depuis 2008.

Condamné au Maroc pour « terrorisme » et « constitution de bande criminelle » en 2010 et libéré en 2017 après une campagne menée en sa faveur par le Groupe de travail sur la détention arbitraire de l’ONU, ce fils de professeur d’arabe militant d’extrême gauche durant les années 1970 a plusieurs obsessions : le monarque, qu’il qualifie tout le long de ses vidéos de « Résident général » – en référence aux administrateurs français du Maroc du temps du Protectorat –, ainsi que la police marocaine, et tout particulièrement son patron, Abdellatif Hammouchi, qu’il voit à l’œuvre partout. Très actif sur les réseaux sociaux, Mohamed Hajib ne cesse de développer toutes sortes de théories délirantes à leur sujet dans ses live, et appelle régulièrement les Marocains au soulèvement.

Récemment, en mars 2021, dans une vidéo diffusée sur sa chaîne YouTube depuis la région de Düsseldorf, il a invité ses compatriotes qui voudraient en finir avec la vie à le faire avec « honneur » et de façon « utile ». Comprendre : plutôt que de se donner la mort, commettre des attentats-suicides. Des incitations à la violence qui ont provoqué de vives réactions dans le royaume, y compris dans les milieux salafistes et islamistes. Pourtant, cette « apologie du terrorisme » reste à ce jour impunie en Allemagne, malgré les appels réguliers des autorités marocaines à régler le cas Hajib, qui constitue, selon Rabat, une menace directe pour la sécurité nationale.

Fadwa Islah

Djibouti – Mohamed Kadamy, l’éternel rebelle

S’il n’en reste qu’un, ce sera lui. Opposant ontologique – et radical – aux régimes successifs des présidents Hassan Gouled et Ismaïl Omar Guelleh depuis l’indépendance en 1977, Mohamed Kadamy vit en exil dans la région parisienne, d’où il continue à prôner inlassablement la chute de l’actuel chef de l’État.

Militant, puis dirigeant du Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie (Frud), mouvement de rébellion armée créé en 1991 et qui recrute la quasi-totalité de ses membres au sein de la communauté Afar, ce proche parent de l’actuel Premier ministre djiboutien Abdoulkader Kamil Mohamed a été l’un des acteurs de la guerre civile qui a ensanglanté ce petit pays jusqu’à la fin des années 1990.

Extradé d’Éthiopie, il est emprisonné, ainsi que son épouse, puis libéré à la faveur des accords de paix de 2000. Déterminé à poursuivre la résistance armée, il s’exile en France, où il obtient en 2006 le statut de réfugié politique.

Désormais chef de la branche radicale du Frud, dont les militants opèrent occasionnellement des incursions armées en zone Afar à partir du territoire érythréen, Mohamed Kadamy est mis en examen début 2019 par le juge Serge Tournaire, à la suite de la délivrance d’une commission rogatoire internationale par la procureure de Djibouti – laquelle demande par ailleurs son extradition. Motif : sa revendication d’une attaque survenue en 2015 dans la région de Tadjourah. Après une campagne de soutien menée en sa faveur par le Parti communiste et La France Insoumise, l’extradition de Kadamy est refusée et sa mise en examen levée fin 2020.

Depuis, le vieux leader a repris ses rencontres avec la diaspora djiboutienne et ses harangues sur les réseaux sociaux. Mais, rendu prudent, il n’appelle plus explicitement à la lutte armée, se contentant de souhaiter la mise en place d’un pouvoir de transition installé par un rapport de force. Objectif de l’ancien détenu Afar de la prison de Gabodé : chasser « les élites Mamassans » (le clan Issa dont est originaire le président Guelleh), lesquelles « sont en train de mener le pays vers le gouffre » après avoir commis « des centaines de massacres » (sic). C’était le 8 juillet dernier, lors d’un entretien avec une web télé djiboutienne d’opposition. Interrogé par JA en avril 2019 à propos de rumeurs de négociations avec Kadamy, Ismaïl Omar Guelleh avait balayé cette hypothèse avant d’ajouter : « ni lui ni nous n’en voulons ». Difficile de mieux résumer la situation.

François Soudan