Politique

Guinée équatoriale-France : jusqu’où ira le bras de fer entre les Obiang et Macron ?

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Mis à jour le 23 août 2021 à 10:19

Emmanuel Macron, le président français, et Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, son homologue équato-guinéen.

Le 28 juillet, la Cour de cassation française a condamné le vice-président équato-guinéen, Teodoro Nguema Obiang Mangue, dans l’affaire des « biens mal acquis ». Son père menace désormais la France de représailles économiques et diplomatiques.

Quelque part entre la Russie et la Guinée équatoriale, à quelques milliers de pieds au-dessus du commun des mortels. L’ambiance, festive et décontractée, est au champagne. Un homme de 53 ans est tout sourire, en ce 25 juin. Lové dans un fauteuil en cuir, un gâteau à la main, il célèbre son anniversaire avec la joie retrouvée d’un enfant.

À ses côtés, dans l’exigu habitacle du jet privé, Simeón Oyono Esono, le ministre équato-guinéen des Affaires étrangères, et ses collègues de la Sécurité extérieure, Juan-Antonio Bibang Nchuchuma, et des Finances, Cesar Augusto Mba Abogo, s’amusent, eux aussi. Avec Teodoro Nguema Obiang Mangue, vice-président du pays et fils du chef de l’État, difficile de s’ennuyer.

De retour de Moscou, où il a passé – comme souvent – quelques jours, Teodorín, comme on le surnomme, n’a guère l’air inquiet.  

Cellule de crise

Moins d’un mois plus tard, le vice-président est revenu sur Terre. Ce 28 juillet, il est entouré de ses plus proches collaborateurs, dans ses bureaux de Malabo.

L’ambiance est plus morose. Son oncle et ministre de la Justice, Juan Olo Mba Nseng, est présent, tout comme Francisco Evuy Nguema Mikou, le conseiller du président chargé de la Justice, et les avocats Jean-Charles Tchicaya et Sergio Esono Abeso Tomo. En ligne depuis l’étranger, le ténor français du barreau Emmanuel Marsigny est lui aussi de la partie.

En France, la Cour de cassation vient de rendre son verdict dans l’affaire « des biens mal acquis » . Comme en première instance en 2017, puis en appel en 2020, Teodorín a été reconnu coupable, condamné à trois ans de prison avec sursis et à 30 millions d’euros d’amende. 

Les Britanniques imposent des sanctions à son fils ? Il ferme son ambassade à Londres.

À Malabo, l’heure est donc à la riposte. Me Marsigny et ses confrères conseillent au vice-président de poursuivre le combat judiciaire. Ils lui expliquent pouvoir saisir la Cour européenne des droits de l’homme ainsi que les Nations unies afin de contester la décision française pour violation de ses droits civils et politiques.

Teodorín opine, même si certains de ses conseillers  et de ses proches ont tenté de l’en dissuader, espérant tourner la page d’un procès qui, depuis son ouverture, ne cesse d’embarrasser la Guinée équatoriale.

Mais le fils du chef de l’État préfère continuer le bras de fer. Derrière lui, jusqu’où ira Malabo et son père, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo ? 

Si l’attitude, souvent désinvolte, de celui qui se considère comme son héritier suscite régulièrement chez lui un certain embarras, le patriarche n’a pas hésité à utiliser tout son arsenal diplomatique pour défendre les intérêts de son fils et mettre la pression sur quiconque oserait sanctionner celui qui est aussi son vice-président.

Quand, le 22 juillet, les autorités britanniques ont décrété des sanctions contre Teodorín, avec gel de ses avoirs et interdiction de fouler le sol de la Grande-Bretagne, pour détournements de fonds publics et corruption, le chef de l’État équato-guinéen a donné l’ordre, en représailles, de fermer sa représentation diplomatique au Royaume-Uni.

Il brandit aujourd’hui la même menace à l’encontre d’un partenaire autrement plus historique : la France.  

Pilotes d’hélicoptère 

Fermeture de l’ambassade équato-guinéenne à Paris, renvoi des diplomates français de Malabo, fin de la coopération en matière de formation militaire, fermeture du Centre de la francophonie, restrictions imposées à la marine et à l’aviation pour la traversée ou le survol du territoire, rupture des contrats avec les entreprises françaises… Le message que le ministre des Affaires étrangères a transmis à la diplomatie française et, par ricochet, au président Macron, a été d’une rare clarté.

L’ambassadeur de France a dû présenter des excuses officielles.

Le 29 juillet encore, au lendemain de la décision de la Cour de cassation, six pilotes d’un hélicoptère français reliant Douala à Libreville avaient été arrêtés au moment de leur ravitaillement à Bata, les Équato-Guinéens affirmant qu’ils ne disposaient pas des autorisations requises pour atterrir.  

« Les autorités nationales n’excluent pas que cet incident militaire soit une opération d’espionnage et de provocation de Paris », assurait alors la télévision d’État.

Les six militaires ont finalement été relâchés et l’engin a été autorisé à poursuivre son vol vers le Gabon le 31 juillet… après que l’ambassadeur de France à Malabo, Olivier Brochenin, eut admis « deux erreurs techniques » de notification de vol et d’immatriculation, et présenté des excuses officielles.

« C’était un coup de semonce, confie une source diplomatique. Les Français doivent pouvoir survoler le territoire pour mener leurs opérations autour de Libreville. Cet épisode visait à rappeler que Malabo a des moyens de pressions. »  

Malabo a averti que les contrats signés avec Total pourraient échoir à d’autres entreprises.

Selon nos sources, les autorités équato-guinéennes ont également fait savoir à Paris qu’elles étaient en mesure de se passer du géant pétrolier Total, en confiant les contrats signés avec ce dernier à d’autres entreprises, locales ou chinoises.

Ligne rouge

“Teodorín est très bien placé dans la course à la succession de son père, grâce à sa mainmise sur le parti au pouvoir et au soutien du clan de sa mère [la Première dame, Constancia Obiang Mangue Nsue Okomo]. Il ne risque donc pas grand-chose, explique un proche du pouvoir équato-guinéen. Il s’agit aussi d’une question d’image et de symbole. La ligne rouge fixée par le président, c’est la saisie de l’immeuble de l’avenue Foch, à Paris, qui abrite aujourd’hui l’ambassade mais qui figure sur la liste des biens mal acquis. Si la France décide de le saisir, les choses peuvent aller très loin.”