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Fin de partie pour Lamari

| Écrit par Cherif Ouazani, envoyé spécial

Personnage central de la vie politique depuis quinze ans, le chef d’état-major de l’armée a présenté sa démission au chef de l’État. Officiellement, pour raisons de santé. Une page se tourne…

« On n’en finit pas de solder les comptes du 8 avril », a tranché Karim, le propriétaire d’un cybercafé algérois, en apprenant la nouvelle de la démission du général Mohamed Lamari, le chef d’état-major de l’armée algérienne depuis près de onze ans. A-t-il forcément tort ?
L’information circulait depuis plusieurs semaines, mais il a fallu attendre la publication d’un communiqué laconique de la présidence de la République, le 3 août, pour en avoir la confirmation : le général a été reçu en audience par le chef de l’État ; il lui a présenté sa démission « pour des raisons de santé » ; et celle-ci a été acceptée. Point à la ligne. L’hommage est un peu court…
Lamari a pourtant joué, depuis quinze ans, un rôle central. C’est lui qui a notamment dirigé la lutte antiterroriste – avec le succès que l’on sait. Lui aussi qui a engagé la modernisation des forces armées et rétabli sa crédibilité auprès de nombreuses capitales étrangères. Surtout, on lui prêtait une influence presque sans limite sur la politique algérienne…
Mais le ton de la déclaration de la présidence semble bien donner raison à Karim : le général a jeté l’éponge après le triomphe d’Abdelaziz Bouteflika à l’élection présidentielle du 8 avril, mais l’annonce de sa démission a été retardée de quelques mois. Pour sauver les apparences. Pendant la campagne, il avait multiplié les incursions dans le champ politique, appelant ses hommes à faire obstacle à toute velléité de fraude de la part de l’administration. À l’époque, les détracteurs du chef de l’État en avaient tiré la conclusion que Lamari – sinon l’ensemble des « décideurs » de l’armée – avait lâché le président sortant au profit d’Ali Benflis, son principal concurrent.
Bien sûr, tout le monde ne partage pas cette analyse. Un ami d’enfance du général jure par exemple que « Mohamed n’est pas du genre à déserter le champ de bataille ». De toute façon, les différences de tempérament et de caractère entre les deux hommes n’allaient pas, selon lui, jusqu’à l’incompatibilité d’humeur. Bref, la démission de Lamari s’expliquerait bel et bien par son état de santé : il souffre de diabète et d’hypertension. S’il n’était pas à Alger, le 17 juillet, pour accueillir Michèle Alliot-Marie, le ministre français de la Défense, ce n’est pas parce qu’il était en disgrâce, mais parce qu’au même moment il était soigné pour hypertension oculaire dans la clinique du Pr Joachim Barraquer, à Barcelone. « Si je vous disais qu’il n’avait pas pris sa décision avant de partir pour l’Espagne, je vous mentirais », concède l’ami de « Mohamed ». En fait, celui-ci avait fait plus que prendre sa décision : il l’avait déjà annoncée à Bouteflika.
Alger, quartier des Tagarins, le 4 juillet. Le chef de l’État se rend au ministère de la Défense pour la traditionnelle cérémonie de promotion des officiers supérieurs. Sur les quatre nouveaux généraux-majors, trois sont jeunes, polyglottes et sortent de grandes écoles militaires occidentales. C’est intéressant, mais les observateurs n’ont d’yeux que pour le « couple » Boutef-Lamari : c’est la première fois que les deux hommes se rencontrent depuis le 8 avril. Leur poignée de main manque singulièrement de chaleur…
Après la cérémonie, les deux hommes s’enferment dans un salon du ministère et passent deux heures en tête à tête. C’est au cours de cet entretien que le général informe le chef de l’État de ses ennuis de santé et de son désir de quitter la scène. Bouteflika lui demande de surseoir à sa décision jusqu’à son retour de Barcelone, le 22 juillet. Le lendemain, jour de la fête nationale, Lamari apparaît à nouveau à la télévision au côté du président : il se recueille sur la tombe du soldat inconnu, puis gagne la base aérienne de Boufarik et s’envole pour la capitale catalane.
À la clinique Barraquer, Lamari reçoit de nombreux coups de téléphone, dont celui de Boutef qui s’inquiète de l’évolution de sa maladie. Le 24 juillet, deux jours après son retour à Alger, il se rend à son bureau pour faire ses cartons. Le président n’a pourtant pas encore donné suite à sa démission.
Le 27 juillet, le quotidien arabophone El-Khabar annonce l’information à la une. Le lendemain, Le Soir d’Algérie fait de même. Ces deux quotidiens n’étant pas très favorables à Boutef, il est permis de s’interroger : est-ce le général qui les a informés afin de hâter l’annonce de la décision présidentielle ? On ne le saura sans doute jamais. Quoi qu’il en soit, la grande surprise est que le départ discret du chef d’état-major est passé comme une lettre à la poste, alors qu’il y a seulement quelques mois on aurait prédit l’enfer à tout président qui oserait s’en prendre à lui. Qui est donc Mohamed Lamari ?
Né le 7 juin 1939 à Alger, il a passé toute son enfance dans le quartier des Tagarins, sur les hauteurs de la capitale. En dépit de ses origines modestes, il poursuit des études secondaires, avant de s’engager, en 1959, dans l’armée française. Il intègre l’École de cavalerie de Saumur, puis reçoit une formation d’officier d’état-major à l’École de guerre, à Paris. À l’appel du Front de libération nationale, il déserte et rejoint l’armée des frontières. Au lendemain de l’indépendance, il a le grade de sous-lieutenant et, comme beaucoup d’autres, est envoyé en stage à l’Académie d’artillerie de Frounze, en Union soviétique. Il alterne ensuite les périodes de formation dans diverses écoles de guerre et les commandements au sein d’unités opérationnelles.
S’il compte de nombreux amis dans la haute hiérarchie de l’armée, il est également très apprécié des hommes du rang et des officiers subalternes. « Il est près de ses hommes, assure un commandant de bataillon. En manoeuvres comme en opération, il reste à leurs côtés, sur le terrain. »
Aujourd’hui, son physique imposant et sa voix caverneuse impressionnent, mais il n’en a pas toujours été ainsi : « Quand je l’ai connu, raconte son ami d’enfance, il ne pesait que 58 kg [le double aujourd’hui, NDLR], mais c’était déjà un fort en gueule. Il a le sens de la discipline, mais il lui arrive de contester un ordre qu’il juge inadéquat. » C’est sans doute l’origine de ses ennuis avec feu le président Mohamed Boudiaf.
Janvier 1992. L’armée interrompt le processus électoral et prive le Front islamique du salut (FIS) d’une inéluctable victoire. La décision est prise au cours d’une réunion des principaux chefs militaires, au cours de laquelle Lamari – qui est à l’époque le chef d’état-major de l’armée de terre (autrement dit, le numéro deux) se fait remarquer en exigeant la démission du président Chadli Bendjedid. Ce qu’il obtient le 11 janvier.
Dirigeant historique de la guerre de libération, Boudiaf est rappelé de son exil marocain pour diriger le pays. Sa première décision est d’écarter le tombeur de Chadli. Khaled Nezzar, le tout-puissant ministre de la Défense, ne peut s’y opposer, mais il fait de son vieil ami Lamari son conseiller spécial. Par la suite, le terrorisme islamiste prenant de l’ampleur, il lui confiera la tâche de former et de diriger une task-force de quinze mille hommes chargée de la traque des maquisards.
Boudiaf est assassiné et, en 1993, Lamari revient à la tête des forces terrestres. Nezzar lutte contre le cancer (« ses jours sont comptés », dit-on) et cède le portefeuille de la Défense à un général à la retraite, Liamine Zéroual, tandis que Lamari remplace le général Abdelmalek Guenaïzia, nommé ambassadeur en Suisse, à la tête de l’état-major. Il devient « l’éradicateur en chef ».
L’étiquette lui colle à la peau, et ce n’est pas tout à fait sans raison, comme en témoigne l’une de ses déclarations ultérieures : « Le terrorisme, écrit Lamari, ne réalisera pas son rêve utopique d’une théocratie totalitaire. C’est terminé, on lui a brisé les reins. Mais l’intégrisme est toujours là. Regardez la télé, écoutez les prêches, voyez ce qui s’enseigne dans les écoles… »
Parallèlement, il est le premier chef d’état-major à « communiquer ». Il n’hésite pas à accorder des interviews à des médias locaux ou étrangers, et même, semble-t-il, à confier ses analyses, sous le sceau de l’anonymat, à un quotidien indépendant !
Ses rapports avec Bouteflika sont toujours restés courtois, mais les divergences entre eux étaient flagrantes, notamment sur le traitement de la question islamiste (il ne croyait pas, par exemple, à l’existence d’islamistes « modérés »). Longtemps, les deux hommes ont pourtant travaillé en parfaite synergie. En 2000, le président, qui est aussi ministre de la Défense, l’avait mandaté pour agir à sa place en matière de sécurité, le chargeant notamment de mener à bien le projet de modernisation et de professionnalisation de l’armée.
Le destin en a décidé autrement. Mohamed Lamari abandonne son poste sans avoir achevé ce qui devait être l’oeuvre de sa vie. « Connaissant le côté hyperactif du personnage, je plains d’avance son épouse : il va devenir invivable », confie une amie du couple. Que va faire le nouveau retraité ? Il est peu probable qu’à l’instar d’autres généraux il se lance dans les affaires. Même si certains lui prêtent des intérêts dans un grand groupe industriel…. « C’est le premier général algérien à avoir rendu public le montant de son salaire [environ 950 euros par mois] », rappelle-t-on à Alger.
À l’annonce de sa démission, il n’y a eu ni larmes dans les casernes, ni cris de joie dans les quartiers réputés islamistes. Est-ce seulement un général qui s’éclipse ? Non, c’est une page de l’histoire algérienne qui se tourne.

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