Politique

Tunisie : que prépare Kaïs Saïed ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Le président tunisien Kaïs Saïed au palais de Carthage, le 2 septembre 2020

Le président tunisien Kaïs Saïed au palais de Carthage, le 2 septembre 2020 © FETHI BELAID/AFP

Trois semaines ont passé depuis les annonces présidentielles du 25 juillet. Mais la feuille de route de sortie de crise n’a pas encore été présentée.

Coup d’État ou coup d’éclat, le 25 juillet, le président Kaïs Saied a porté un coup à un système politique vérolé par la corruption. Le locataire de Carthage s’est arrogé tous les pouvoirs, a gelé l’activité des députés, limogé le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, et mis en veilleuse les activités ministérielles. Mais trois semaines après, cette décision forte se traduit par un statu quo institutionnel.

Les Tunisiens s’attendaient à ce qu’immédiatement, ou du moins assez rapidement, Kaïs Saïed présente le nouveau chef du gouvernement ainsi que son équipe. Mais en cette mi-août, c’est le président seul qui gère les affaires de l’État. Difficulté à accorder sa confiance ou à dénicher l’oiseau rare ? Le président estime qu’il faut savoir patienter dans une situation aussi exceptionnelle. Mais l’activation de l’article 80 de la constitution évoquant un danger imminent pour le pays n’a pas été suivie de la présentation d’une feuille de route.

Toujours populaire

Pour autant, le locataire de Carthage peut encore surfer sur sa popularité. Une enquête de Sigma Conseil indique que Kaïs Saïed recueillerait 91 % des votes si l’élection présidentielle avait lieu aujourd’hui, balayant les éventuels concurrents et ne laissant à Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre (PDL), que 2 % des suffrages. Selon cette même étude, s’il avait un parti, celui-ci arriverait en second position aux législatives (20,1% des voix), derrière le PDL (30,8 %) mais devant Ennahdha (10,9 %). Si ces chiffres traduisent un désir de changement, 74,6 % des sondés se disent encore indécis pour les législatives et 23,9 % pour la présidentielle.

Des scores sans doute rassurants pour le président, qui aura besoin d’une tel satisfecit pour mettre en œuvre son projet : une nouvelle constitution, une nouvelle loi électorale et surtout un régime inspiré de la démocratie directe. Mais ces termes sont encore flous et participent à l’inquiétude des citoyens, qui voudraient avoir le temps d’étudier ce qui leur est proposé pour adhérer – ou pas – aux décisions.

Kaïs Saïed est en mouvement, mais n’évite pas toujours les sorties de route

« “Le peuple veut” [slogan de campagne de Kaïs Saïed], c’est bien mais insuffisant. Il faut vraiment consulter le peuple et non pas une partie », souligne Mahrez, un militant associatif qui déplore le peu d’attention porté par les officiels aux incendies qui ont ravagé des centaines d’hectares dans la région de Fernana le 10 août.

« Comme des voleurs »

Entre visites inopinées, réunions sectorielles et annonces de limogeages, Kaïs Saïed, qui exerce désormais tout le pouvoir exécutif, est en mouvement… Avec quelques sorties de route. Comme lorsqu’il tacle la Pharmacie centrale sur les prix des médicaments alors que ceux-ci sont du ressort du ministère du Commerce, ou lorsqu’il demande à l’association des banques de revoir les taux d’intérêt fixés… par la Banque centrale. Mais ces couacs ne douchent pas l’enthousiasme des foules. « On ne sait pas ce que compte faire le président mais tout a changé, c’est une nouvelle étape et on doit trouver les équilibres », commente un doctorant en journalisme.

S’il y a bien une initiative présidentielle que les Tunisiens soutiennent, c’est la campagne anti-corruption. Ils s’attendaient même à des coups de filets spectaculaires, mais il n’en a rien été, les dossiers n’étant pas prêts. En attendant, les personnes visées sont assignées à résidence, comme beaucoup de députés, et notamment Mohamed Salah Ltifi, du parti Qalb Tounes. Quant aux élus d’Al Karama qui ont été traduits devant la justice militaire, bon nombre d’entre eux ont été relâchés. « Le recours au tribunal militaire n’a rien à faire dans une démocratie sauf pour juger des membres de l’armée », alerte un intellectuel.

Kaïs Saïed laisse entendre qu’il va renouveler cette période exceptionnelle

Ceux qui espéraient des purges déchantent donc. Kaïs Saïed ne cherche pas à en découdre coûte que coûte mais à ériger l’intégrité et le service à la communauté comme valeur suprême. Au risque de jeter le bébé avec l’eau du bain. Tous les voyages des entrepreneurs ou des députés sont ainsi soumis à approbation du ministère de l’Intérieur. « On est tous considérés comme des voleurs pour peu qu’on ait été chef d’entreprise ou dirigeant politique », remarque un membre du patronat qui dénonce une mesure liberticide, arbitraire et humiliante, dont nul ne sait de quelle procédure elle relève.

Nouvelle constitution ?

Trois semaines après les annonces, le bilan n’est guère probant et le temps joue contre le président. Pourtant, Kaïs Saïed laisse entendre qu’il va renouveler cette période exceptionnelle. Certains croient savoir qu’il parachève une nouvelle constitution qu’il soumettra à référendum, mais il ne peut le faire sans assemblée. Un nœud constitutionnel qu’il devient urgent de défaire.

Entre temps, les communicants du président travaillent son image et lui font adopter le poing semi levé en signe de victoire. Ils ont aussi largement insisté sur la reprise de la production de phosphate et attribuent le président le crédit de l’accélération de la campagne de vaccination contre le Covid-19.

Dans l’attente d’une feuille de route et d’un nouveau gouvernement, des équilibres nouveaux s’imposent. Mais comment seront-ils mis en place ? Faouzi Abderrahmane, ancien ministre de l’Emploi, s’inquiète : « Kaïs Saïed ne rejette pas les corps intermédiaires, il leur refuse simplement le droit d’exister. Pour lui, le pouvoir c’est le peuple. » Et de conclure : « Y a t-il de la place pour la rationalité dans un moment aussi émotionnel ? »

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