Politique

Algérie : Ramtane Lamamra en première ligne

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Mis à jour le 27 août 2021 à 15:24

Ramtane Lamamra, le 20 mars 2019, à Berlin. © Carsten Koall/ZUMA Press/ZUMA/REA

Sahara, crise libyenne, instabilité malienne, adhésion d’Israël à l’Union africaine comme observateur, rupture diplomatique avec le Maroc : les dossiers chauds ne manquent pas sur le bureau du nouveau ministre des Affaires étrangères, dont l’expérience et l’entregent ne seront pas de trop pour faire entendre la voix du pays sur le continent. 

Peu avant la chute du président Bouteflika, d’aucuns avaient prédit une fin de carrière peu glorieuse au diplomate Ramtane Lamamra. De retour le 12 mars 2019, en plein Hirak, comme ministre des Affaires étrangères et vice-Premier ministre, il avait pour mission d’organiser la période de transition qui devait permettre de sortir de la crise politique après l’annonce de la candidature de Bouteflika à un cinquième mandat.

43 ans de carrière

Au bout de vingt jours, Lamamra est remercié, non sans que son image ait été écornée, ses compatriotes lui reprochant d’avoir tenté de sauver la maison Bouteflika. Le 30 mars 2019, Lamamra s’éclipse, reprend ensuite son titre de Haut Représentant de l’Union africaine (UA) « pour faire taire les armes à feu en Afrique », puis brigue, sans succès, le poste d’envoyé spécial de l’ONU en Libye, avant de se mettre au vert. Après quarante-trois ans de carrière, le temps de la retraite semblait avoir sonné.

Mais le 8 juillet, à la surprise générale, Lamamra a effectué son come-back comme ministre des Affaires étrangères et de la Communauté nationale à l’étranger dans le gouvernement dirigé par Aymen Benabderrrahmane. À peine nommé, le nouveau chef de la diplomatie algérienne a reçu plusieurs coups de fil de félicitations de la part de chefs d’État africains et européens, dont certains sont des amis de longue date.

« Ces messages sont des marques de respect et des témoignages de confiance, observe une vieille connaissance de Lamamra. Ils montrent aussi la disponibilité des partenaires étrangers à travailler avec lui. Jamais un ministre algérien n’a été félicité par des dirigeants étrangers après sa nomination. »

Il a été opérationnel dans l’heure qui a suivi sa prise de fonctions

C’est que les immenses bâtiments sur les hauteurs d’Alger qui abritent depuis 2011 le siège du ministère n’ont aucun secret pour Lamamra. L’homme les connaît dans leurs moindres recoins pour avoir dirigé la diplomatie entre septembre 2013 et mai 2017.

Aussitôt de retour, Lamamra s’est mis au travail. « Il a été opérationnel dans l’heure qui a suivi sa prise de fonctions », raconte un ancien ambassadeur qui le connaît depuis quarante ans. Conflits au Sahel, crise malienne, relations tendues avec le Maroc, chaos libyen, admission d’Israël à l’UA, préparation du Sommet de la Ligue arabe que l’Algérie souhaite abriter en 2022 et, surtout, rupture des relations diplomatiques avec le Maroc… autant de dossiers chauds sur lesquels l’expérimenté diplomate est prié de plancher au plus vite.

Renouer avec la vieille tradition de médiation et de bons offices

Première tâche : renouer avec la vieille tradition de médiation et de bons offices qui a fait la réputation de l’Algérie durant l’âge d’or de sa diplomatie dans les années 1970 et 1980. Avec l’accord et le soutien des trois parties, le ministre algérien entreprend en juillet une mission de médiation entre le Soudan, l’Égypte et l’Éthiopie pour tenter de trouver une solution aux différends concernant le Grand Barrage de la Renaissance éthiopien (GERD).

L’entrée en lice du diplomate algérien intervient après l’échec d’une médiation via l’ONU, la Ligue arabe et l’UA. « Ces bons offices signent le retour de la diplomatie algérienne sur la scène internationale après une longue période d’effacement et de perte d’influence liées à la maladie de l’ancien président », veut croire un diplomate à Alger.

Nouvelle initiative au Mali ?

Deuxième dossier prioritaire, la crise malienne, que Lamamra maîtrise également pour l’avoir longtemps suivi. Le ministre s’engage à relancer l’accord de paix paraphé sous son égide à Alger le 14 mai 2015. Une nouvelle initiative algérienne qui, dans le contexte de la fin de l’opération Barkhane, serait vue d’un bon œil par Emmanuel Macron, lequel entretient d’excellentes relations avec le diplomate algérien.

Ironie du sort, c’est au Mali, où il se trouvait au lendemain de la signature de ces accords de 2015, que Lamamra avait appris qu’un remaniement ministériel était en cours à Alger. Il rédigera une lettre de démission pour signifier son désaccord avec la présidence qui souhaitait lui faire partager le portefeuille de la diplomatie avec Abdelkader Messahel. Mais au bout de cinq jours, Bouteflika se ravise, maintient Lamamra aux Affaires étrangères et l’élève au rang de ministre d’État. Il conservera son poste jusqu’au remaniement de 2017.

Son retour à la tête de la diplomatie algérienne se veut en tout cas une réponse à l’activisme diplomatique du voisin marocain, avec qui les relations se sont singulièrement tendues ces derniers mois. La récente visite à Rabat du ministre israélien des Affaires étrangères, Yaïr Lapid, et ses propos accusant l’Algérie de se rapprocher de l’Iran et de mener une campagne contre l’admission d’Israël en tant que membre observateur de l’UA ont ouvert un nouveau chapitre dans l’escalade entre les deux voisins. Alger réplique sèchement en accusant Rabat d’entraîner Israël dans une « aventure hasardeuse » contre son voisin de l’Est.

Intraitable et incontournable

Ainsi donc, au sempiternel problème du Sahara, qui interdit toute normalisation entre les deux voisins, est venue s’ajouter la question de l’admission d’Israël comme État observateur à l’UA. « Ce sera l’un des dossiers sur lesquels Lamamra sera intraitable jusqu’au prochain sommet de l’UA de 2022 », indique une source à Alger.

Si Ramtane Lamamra est à ce point incontournable sur la scène diplomatique c’est que, à 69 ans, ce natif de Kabylie affiche un CV impressionnant. Plusieurs fois ambassadeur, ami du secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres et de plusieurs chefs d’État, grand connaisseur du continent, Lamamra aura été au cœur du règlement de plusieurs conflits et contentieux entre pays africains.

En 2016, il est tout près de prendre la présidence de la commission de l’UA avec l’appui de nombreux dirigeants africains avant que Bouteflika ne mette un véto sur sa candidature au prétexte qu’il encore besoin de lui comme ministre des Affaires étrangères. Après la démission de Ghassan Salamé en mars 2020, son nom revient avec insistance pour prendre les rênes de la mission onusienne en Libye, avec l’appui de la commission de l’UA. L’opposition du Maroc, de l’Égypte, des Émirats arabes unis et des États-Unis ont finalement raison de sa candidature.

Amis, collègues et partenaires étrangers de ce polyglotte ne tarissent pas d’éloges sur ses méthodes de travail et son sens du relationnel. « Assister à une réunion préparatoire sous ses auspices vous dispense de compulser des tonnes de documents, raconte une ancienne collègue. Il a un esprit de synthèse et d’analyse hors norme, et une mémoire qui lui permet de se rappeler d’une résolution adoptée de longue date. Dans les négociations, il est d’une rigueur implacable avec cette dose de souplesse, cette affabilité et ce supplément de tact qui débloquent des situations ardues. »

Le retour de Lamamra sur le devant de la scène est d’autant plus important que le ministre bénéficie cette fois d’un atout qui lui a souvent fait défaut quand il dirigeait la diplomatie entre 2013 et 2017 : la confiance de son président et de l’establishment militaire. Contrairement à Abdelmadjid Tebboune, Bouteflika voyait en Lamamra un rival, un possible successeur et un obstacle qui l’empêchait de garder la mainmise totale sur l’appareil diplomatique. Reste une interrogation : tout Lamamra qu’il est, son expérience suffira-t-elle à combler le retard accusé par Alger depuis une dizaine d’années ?